Jean-Pierre Guillard

.

Ce dispositif permet à chacun de contribuer à la création d'un Musée en ligne. Jean-Pierre Guillard participe à la création de ce musée. Jean-Pierre Guillard nous propose une de ces oeuvres.

Jean-Pierre Guillard

.

L'exploration de ce cadre "virtuel", fixe l'importance de l'amorce d'une expérience dans un champ artistique en devenir par tous les participants dont Jean-Pierre Guillard.

Jean-Pierre Guillard
    Artistes | Ateliers de Pratique



Catégories :

Techniques :

Ordre de tri :

Type oeuvres :

Jean-Pierre Guillard Accueil Cvac

Jean-Pierre Guillard Sélection Cvac

Jean-Pierre Guillard Derniers Ajouts

Jean-Pierre Guillard Soumission Oeuvre

   
Jean-Pierre Guillard   Fiche Oeuvre

[18/06/2009] Lettre à Jean-Pierre Guillard sur ses fantômes.

Jean-Pierre Guillard

Jean-Pierre Guillard Description :
Lettre

Jean-Pierre Guillard Texte :
Lettre à Jean-Pierre Guillard sur ses fantômes.

Cher Jean-Pierre,

Tu m’as fait visiter ton appartement et montré tes toiles. Au fond, c’était pareil. Les grandes feuilles étaient placées en tas sur les côtés, déjà comme des spectres envahissants et désolés d’envahir, rasant les murs comme d’autres, dans l’épreuve du deuil, se rasent les cheveux. Je t’avais promis d’écrire un texte, j’ai essayé de l’écrire maintes fois, mais j’ai systématiquement échoué. J’avais noté cette phrase : « Le propre des fantômes est qu’ils reviennent. Ils finissent par revenir. Ou plutôt, on les croyait finis, échoués au bout de la mer, mais ils reviennent comme les bouteilles et se brisent sur les galets du rivage. » Il en va de même de mes tentatives. Convaincu que je m’égarais, en réalité j’étais ramené à l’essentiel. Car au fond, à mesure que mon texte s’interrompait, il me désignait de ses innombrables doigts facétieux. A la longue, je me résolus comme mes ancêtres pieux à prendre les choses du bon côté et à essayer de convertir ma mésaventure apparente en signe du dieu vivant. Un peu comme dans la fable de La Fontaine, je cite de mémoire, le renard au corbeau, « n’en fais pas un fromage, il est trop tard, prends cette leçon, qui en vaut deux ».
Mon point de départ, c’était donc ça, une vague loi du retour. Un texte, une texture qui s’effilochait en pleine mer et me revenait par filaments et morceaux. Noire elle partait, blanche je la recueillais. La feuille. C’est ainsi que le texte commençait : « Jean-Pierre Guillard peint des fantômes. Ce n’est pas comme s’il peignait des fleurs, des corbeilles de fruits, des pichets, des faisans. Parce que les fantômes, justement, ne sont pas de la nature et encore moins des natures mortes, mais des créatures survivantes d’après la mort et d’en dehors de la nature. Ils dérogent de surcroît à la détermination canonique du motif en peinture. Le tableau est traditionnellement un fragment du monde saisi depuis l’espace domestique, découpé par le quadrilatère de la fenêtre. Les fantômes, au contraire, molle émanation de lumière bouillie, s’immiscent entre le châssis et les battants ou carrément traversent les murs de briques et la porte de mélèze. »
Quand je suis venu chez toi, tu m’as présenté plusieurs séries de compositions. Tu leur avais donné des noms, des noms qui en appelaient d’autres. Il y avait les Malone, les Fantômes et les Guadalupe, qui curieusement ne ressemblaient pas du tout à la vierge miraculeuse éponyme, mais à des canards irascibles, ou peut-être simplement effrayés, des canards à l’orage. Etant donné que j’étais aux prises avec cette fatalité de la récurrence et que tout me paraissait truqué et monté sur ressorts, y compris ce modèle de rectitude – la ligne, je me suis demandé dans quelle mesure le fantôme lui-même ne trouverait pas dans cette occurrence réflexive, ce repli, son sens le plus aigu. Autrement dit, je me suis posé la question un tantinet chinoise : qu’est-ce qui revient, dans le revenant ? J’insère un bout du texte abandonné : « Dans l’iconographie populaire, les fantômes sont généralement représentés comme des draps blancs avec des trous à hauteur des yeux. Mais on voit bien que c’est là une projection du dormeur saisi d’épouvante. Il se cale au fond du lit et ne laisse dépasser qu’un œil grand et pâle. Par là cependant se trouve confirmée la thèse générale, qui est que le fantôme ne ressemble à personne autant qu’à son témoin. » Ici, une précision s’impose. Parce que tes fantômes ne s’apparentent en rien à ces pyjamas amidonnés au bout d’un bâton. Ils ressemblent plutôt aux figures d’Arcimboldo, enfin, si Arcimboldo un jour avait été pris de furie. Comme on dit il me semble bien dans ces cas-là : la fin des abricots. Tu m’avais donné à lire un texte fort intéressant qu’un philosophe avait écrit sur ton travail, je crois qu’il s’intitulait « la naissance du corps dans la couleur », et en effet, on dirait parfois de très salissants accouchements dans le sang et les fruits. Permets-moi à ce sujet de faire allusion à un entretien, auquel du reste je me référais déjà dans ce texte impossible : « Dans un curieux entretien probablement pipé, Jean-Pierre Guillard prétend avoir cessé de peindre et range ses toiles actuelles dans la catégorie des « dessins somnambuliques ». Les toiles sont flagrantes comme des crimes, mais le peintre a un alibi en béton : il était coulé dans le plomb du sommeil. Somnambule au sens strict signifie qu’on marche en dormant. Guillaume d’Aquitaine célébra jadis le poète assoupi sur son cheval. La métrique du poème de « fin’amor » réverbérait une cadence inconsciente, le martèlement des sabots de rêve sur la terre. Il y avait un moteur étranger, une belle monture – ou de nos jours un beau turbo – qui conduisait le poète à hue à dia à travers son chant. Dans la peinture de Jean-Pierre en revanche, il n’y a pas d’ami de l’homme, pas d’ensellement. Le peintre affronte seul sa nuit hantée. » Si je comprends bien, tu prétends revenir à la peinture sauvé des eaux, le cerveau rêvant. En somme, de jour, tu en es revenu de la peinture, mais de nuit tu es poussé malgré toi à y revenir. Bref, tu es un fantôme de peintre qui peint des fantômes. De là que ma théorie, qui ne tient pas fort, tient encore par ce fil. Sauf qu’ici, le fantôme, ça serait moins ta doublure que ta rustine, la petite moitié que tu épouses pour refaire un entier, ne jamais manquer d’air. D’ailleurs, si j’en crois ce que Lévinas appelait « les vieux textes vermoulus », l’esprit nous a été insufflé par les narines, comme une odeur. Est-ce que ça voudrait dire que la perte de l’odorat est une préfiguration de la mort ? C’est un sujet que je n’aborderais qu’en ta présence, les lèvres mauves, la main serrée autour d’un verre et dans chaque verre, un autre bouquet régional. Au premier chef, ce qui différencie le somnambule d’un promeneur ordinaire, c’est qu’il a les paupières closes. Tout le reste, les bras, les jambes, est peut-être un peu lent, un peu chancelant, mais c’est à l’appréciation. Ce sont les yeux, ouverts ou fermés, qui constituent le véritable discriminant. Or le fantôme, c’est la porteuse des yeux comme une porteuse d’eau, dont le corps n’est rien d’autre que cette lampe en suspension - et parce qu’elle presse le pas - pelures et sphacèles de la lumière qui éclaboussent les murs. Je ne voudrais pas abuser d’un texte volontairement interrompu, mais quelques lignes plus loin j’écrivais ceci : « Notre existence, que nous y prêtions attention ou pas, est découpée comme les passages piétons en bandes claires et sombres. La nuit, on ne cesse pas complètement d’exister, mais tout de même, on chôme ferme. Le matin, nous nous levons et reprenons la vie à l’endroit exact où nous l’avions laissée la veille au soir. Da capo. Tout seul ou en chœur. De ce point de vue, nous sommes tous revenants à nous-même. » L’idée naïve m’a traversé l’esprit que ces fantômes pouvaient bien n’être que des ombres, les ombres portées du peintre qui rejoint du pas somnambulique d’une jeune mariée ses démons, et leur concède dans le noir, dans le sommeil, des heures entières de conviction et de dextérité. Je crains que tu juges cette interprétation un peu ronflante, et tu aurais raison, c’est toujours pareil, dès que j’écris je ronfle, à croire que moi aussi, je ne suis capable de phraser que par somnambulisme, poussant d’aveugles chariots. J’avais d’ailleurs noté, dans ce texte que j’ai définitivement mis de côté, « qu’aux antipodes de l’imaginaire des maisons hantées, nos fables les plus édifiantes sollicitent le thème du retour du héros tenu pour mort. L’odyssée d’Ulysse, la résurrection du Christ et enfin d’innombrables films américains où le cow-boy moribond est abandonné dans le sable entre un vautour, un cactus et en hauteur, en guise de ciel clément, une fournaise. Le quart d’heure suivant, ce bon père de famille méconnaissable viendra s’acquitter de l’œuvre la plus haute, qui est la liquidation du sheriff véreux et des ivrognes qui le servent. Bref, avant d’être un facteur d’effroi, le retour inespéré du mort est dans la haute culture comme dans celle des masses le pilier de l’espérance et de la vengeance. » Si je me souviens bien – car comme je te le disais, pour moi, ce texte, c’est du passé – j’avais écrit ça parce que ces créatures, bien qu’elles fussent monstrueuses, je leur avais trouvé un côté bienfaisant et même – tu ne m’en voudras pas – un côté familier. Pas familier au sens où j’en aurais déjà vu de pareilles - encore que, certaines têtes de Jorn, de Constant et jusqu’aux suppliciés aux larges bouches cariées de Dubuffet - mais familier au sens où, assez vite, j’ai eu envie de les réexaminer ou de les revoir, comme si moi aussi j’avais des trous qui communiquaient avec les leurs et comme si trou contre trou, il y avait une sorte de parenté, de comparaison possible et, sans la moindre afféterie, de vraie pitié entre moi et eux, entre nous, grands gaillards à l’âme problématique et fautive et eux, âmes errantes, parachutes seuls et purs ouverts dans le ciel, comme dans une tasse de thé chaud, la goutte de lait épanouie en laine de chanvre. Pour faire court, et sans le citer, laisse-moi te dire que dans ce texte que j’avais entrepris, je citais quelque part la belle scène du Anton Reiser de Karl Philipp Moritz où le jeune héros scrute dans l’œil d’un veau blanchi par la peur du couteau une « espèce d’existence » différente, rail des bêtes parallèle et souterrain qui ne rejoint le convoi tortueux de l’homme qu’à l’infini. Je parlais aussi dans ce texte - pardonne-moi je ne parviens plus à retrouver les feuilles – de « Chroma » de Derek Jarmann, écrit dans la barque de Charron, puisque porteur du virus et emporté par le Sida, de jour en jour plus immobile et plus aveugle, il avait recensé dans ce livre d’éblouissements et de coups d’éponges son savoir sur les couleurs, les couleurs artificielles mais aussi les couleurs naturelles, et ainsi, tandis qu’il approche du gouffre, il nous adresse, confiés aux flots, noués par le fil de son expérience, des gerbes nominatives de fleurs et de pigments. Pourquoi en parlais-je, déjà ? A cause des couleurs, c’est certain, mais quoi exactement, je sais qu’il y avait un passage sur les « explosions », sur la couleur comme hoquet, cassure du contour par déflagration, et je crois même que je citais à ce propos un vieux traité de pyrotechnique chinoise où il est écrit que « les fusées sont les yeux » du spectacle et dont j’avais tiré une analogie avec tes toiles, une analogie ou un jeu de mots, je crois que j’avais écrit que « ce n’étaient pas les fusées, mais le trait de fusain qui était l’œil scrupuleux du peintre » et que les « taches de couleurs en étaient, dans la matrice du phosphène, les corrélats en formation », à moins que je n’eusse remplacé « corrélats en formation » par « bourgeonnements ». Il y avait un beau passage sur la tristesse et l’outrage, le déguisement du chagrin, une phrase, une phrase pertinente sur la fonction du masque. Mais qu’est-ce qui m’est passé par la tête ? Bon, je sais que je m’étais dit, en commençant, si j’écris un texte sur ses tableaux, ça voudra dire que j’ai été là-bas, chez lui, chez toi, et que j’en suis reparti avec une mission. Mais si je lui écris une lettre, une lettre que je lui adresse, ça signifierait que la partance n’est pas totale, pas fatale et définitive, qu’il y a forcément quelque chose qui revient et qui ne peut revenir qu’en partant, oui, je m’étais même fait cette réflexion, maintenant ça me revient, je m’étais dit, cette lettre qui fait retour, ça serait à tous les sens du terme « la lettre que je lui dois, la lettre qui lui revient », et je crois que je m’étais dit que c’était ce qu’il y avait de mieux pour parler fantômes, ou non, je m’étais simplement dit que c’était la moindre des choses, oui c’est ça, j’avais une larme à l’œil, un ver, un ver luisant dans le nez, et j’avais dit à Amel, dis tu penses quoi si j’écrivais le texte pour Jean-Pierre sous forme de lettre, une lettre sur ses fantômes, et Amel m’avait demandé « ah oui, tu fais ce que tu veux, pourquoi une lettre » et je lui avais répondu « bah, tu vois, les amis, c’est un peu comme des fantômes, ils sont là puis ils ne sont plus là », et puis je lui avais lu une phrase de Blanchot « l’amitié, on sait quand elle finit ; sait-on seulement quand elle commence » et puis ce que Kafka écrit à Milena, « les fantômes les boivent en chemin » à propos des baisers adressés par courrier, et à la fin sauf erreur de Walter Benjamin - dont tu avais je crois bien illustré une édition de « Allemands – une série de lettres» - cette phrase au sujet des œuvres d’art, « cet espace sombre de l’avenir qui en elles fermente », comme la nuit où nous nous risquons pour les voir, et toi qui épingles le moindre détail pour les peindre, puis je ne me souviens plus très bien, je ne me rappelle plus rien, perdono tutti e a tutti chiedo perdono, il faisait jour, c’est ça, il faisait jour et j’étais réveillé, je t’embrasse, Daniel




Jean-Pierre Guillard Commentaires :

Soyez le premier à laisser un commentaire !

Laisser un Commentaire


Jean-Pierre Guillard
















haut