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Michèle Waquant
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Lycée Romain Rolland
   
   
   
   


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MICHELE WAQUANT
Intervention de Michèle Waquant au lycée Romain Rolland de Goussainville


L’observatoire est une installation multi-media qui a été conçue en 2003 lors d’une résidence à Passerelle, centre d’art contemporain associatif situé à Brest. Cette installation a été montrée aussi à Paris sous une forme plus restreinte.


À Brest, dans une très grande salle se trouvaient :

• un poste d’observation en bois de trois mètres cinquante de côté et de trois mètres de hauteur sur la façade duquel était projetée une vidéo très grande dans un format 4:3, qui se prolongeait sur le mur derrière. L’architecture de l’observatoire reprenait celle qu’on trouve dans les réserves ornithologiques. On y accédait par un petit escalier et six personnes pouvaient s’y asseoir sur des bancs pour regarder par des fentes toute la salle.
• Aux points cardinaux, trois téléviseurs suspendus et NORD, posé par terre devant l’observatoire.
• La projection vidéo reprise en plus petite dimension et en format 16:9 sur un mur latéral,
• Deux dessins de deux mètres sur trois mètres en retrait, l’un représentant un jeune garcon brandissant sa panoplie de chevalier sous un ciel peuplé de dragons et l’autre, une petite fille dans l’eau embrassant un rocher sous un ciel peuplé de chimères.
• Deux bandes sonores, une dans le poste d’observation et l’autre dans la salle.





NORD : La chouette Harfang des neiges.
J’ai moi-même observé la chouette Harfang. C’est un oiseau magnifique, sauf que celle-ci est en cage: un bébé Harfang des neiges. Elle est en cage et c’est une image fixe, une photo, sur laquelle j’ai ajouté un effet vidéo pour obtenir une image de neige, comme dans les boules-souvenir. Alors elle devient une image mémorielle, une image chargée d’un lourd passé et qui en même temps s’est figée quelque part. Le mouvement ininterrompu de la neige donne l’illusion par moments que “ça bouge”. Des gens qui venaient voir l’exposition m’ont dit « Ah! elle a cligné de l’œil »…non, elle n’a pas cligné de l’œil ; c’est la neige qui produit cette sensation. Voilà l’un des éléments de l’installation réalisée à Brest, imposante car j’avais fait construire pour l’occasion une architecture, un lieu d’observation, comme ceux que l’on voit dans les réserves naturelles à Marquenterre ou en Camargue, et dans lesquelles on reste caché pour observer les oiseaux sans être vu. C’est paradoxal : si l’on veut voir, il faut se cacher. Et c’est une des grandes constances dans l’art: l’artiste est un voyeur. En même temps l’ornithologue est aussi un voyeur/artiste quelque part. C’est un processus analogue, il doit agir comme le voyeur pour arriver à “capter”; saisir sans toucher.


OUEST :
Dans L’observatoire, l’hiver est suggéré par des oiseaux filmés en Bretagne, et cela désigne l’ouest. J’ai filmé les rassemblements d’oiseaux là-bas, l’hiver. Je m’étais donné pour contrainte de ne pas filmer sur pied. C’est assez difficile compte tenu du fait qu’on ne doit pas bouger et, lorsque l’on filme des oiseaux, des sujets petits, loin et qui se déplacent beaucoup, c’est très contraignant d’autant plus qu’il faisait froid. On a coutume de se reférer aux images de la télé et du cinéma, - c’est à dire des images où l’on ne sent jamais le corps de celui ou de celle qui filme -, comme si c’était le point de vue de Dieu caché quelque part qui regarde les choses évoluer. Je ne voulais pas ça. Au contraire, je voulais qu’on sente la présence de la personne qui filme, une subjectivité, parce que quand on fait de la vidéo, à un moment ou à un autre, on est confronté à ce que la télé nous offre comme images. Les gens jugent par rapport à ce modèle « …mais c’est pas comme à la télé, c’est pas bien, c’est gauche, etc. » Que dit-on lorsqu’on est artiste ? Quand on est artiste, on parle de soi finalement, on cherche à dire quelque chose de personnel, quelque chose qui passe à travers soi. Même s’il ne s’agit pas d’une réflexion narcissique, même s’il s’agit de regarder le monde, c’est toujours « je » qui regarde. Tandis qu’à la télé, - et c’est cela le grand danger de la télévision -, c’est « on » qui regarde. « On », en quelque sorte la vérité; et si tout le monde partage la même idée sur les choses, ce « on » devient la pensée dominante, l’objectivité. L’artiste lutte beaucoup contre cette adhésion qui est pernicieuse parce qu’elle empêche les gens de penser par eux-mêmes. C’est dans cette perspective que j’ai fait OUEST. Et ce n’est pas facile de ne pas bouger quand on filme des oiseaux à grande distance ! Et, en utilisant le zoom numérique que vous connaissez tous, car tout le monde a un camescope maintenant, je me suis rendu compte que la technologie qui permet de rapprocher des choses, les déréalise. Plus elle en rapproche l’image, plus ce qu’on observe devient indistinct, pixellisé, flou, insaisissable. À un moment donné on ne sait plus ce que l’on regarde, on se sait plus vraiment ce qui est devant soi. C’est ce genre de constat qui m’a permis de découvrir un peu mieux ce qu’est le regard. Parce le regard nous semble d’abord quelque chose d’objectif, parce que le regard paraît en connection avec le véridique, parce que le regard est souvent associé à une certitute. En fait en faisant cette constatation, en analysant ce qui se passait, je suis devenue critique face au regard car il nous renvoie à une fragilité, c’est cette fragilité dont je parle et que j’ai d’abord ressentie en filmant sans pied.


SUD :
Au printemps, je suis allée en Camargue filmer SUD. OUEST parlait des rassemblements d’oiseaux; en hiver le climat oblige les oiseaux à se regrouper pour se protéger des prédateurs et pour chercher leur nourriture. A cette saison, ils sont vulnérables.
Au printemps, ce qui prime ce sont les territories: j’ai enregistré comment les forces de domination et de soumission dans les batailles pour le territoire et la nidification occupent les mâles et les femelles. C’était l’angle de mes observations ce qui donne une vidéo très différente de NORD; la durée des plans y est plus longue; en outre, un cygne mâle extrêmement agressif a vidé tout un étang où se trouvaient quinze cygnes. Cela lui a demandé une heure et demie. Bien que je n’ai pas filmé toute l’heure et demie, je suis restée une heure et demie à l’observer, à voir comment se passe ce jeu d’intimidation, de prise de possession de l’espace, d’avancée continuelle et carrément d’agression. Voilà pour le SUD.


EST :
Quant à l’EST, c’est l’ailleurs: l’Ethiopie. Je suis allée là-bas en l’an 2000. J’ai filmé les oiseaux en Ethiopie et je me suis aperçue que dans les pays où l’on ne pourchasse pas les oiseaux et où la nature est plus prégnante que dans nos pays, la distance critique n’est pas la même. On peut approcher de beaucoup plus près les oiseaux. C’est assez étonnant. Dans la partie éthiopienne, les oiseaux sont des oiseaux que l’on ne connaît pas ici, c’est ce qui m’a amenée à positionner les quatre téléviseurs aux points cardinaux dans l’installation, et c’est dans ces directions qu’on pouvait les observer quand on était dans l’observatoire.


PROJECTION :
Sur la façade avant de l’observatoire, j’ai projeté des images d’avion et des images du Marché aux Puces de Montreuil. J’habite à Bagnolet juste à côté des “puces”. Et je m’étais aperçue qu’après la fermeture du marché, des gens vont prélever sur les lieux les choses qui y ont été abandonnées, les restes; ils sont à la recherche de trésors. Un peu comme les oiseaux sur une grève cherchent à manger parmi les algues et les déchets. Ce sont les mêmes manières de faire. Sur l’observatoire étaient projetées des images urbaines et le montage obéissait à la logique de la lumière solaire le jour et artificielle la nuit. Le monde des humains en relation avec cet état de nature. Il y a toujours le ciel et des avions, des pochettes plastique, des oiseaux et des gens dans les puces. J’ai privilégié des situations presque ludiques, par exemple, en ce qui concerne les avions, ce sont des avions de chasse ou militaires qui font des figures acrobatiques. J’ai donc essayé de décaler les images parce que je trouve qu’en ce moment l’espace aérien - qui est l’espace de notre imaginaire -, est dominé par la pensée utilitaire, qu’elle soit militaire, économique ou commerciale. Je trouve que nous les artistes avons la responsabilité de préserver cet espace d’imaginaire dont chacun a besoin. Quand j’étais enfant, regarder les nuages, me procurait de grands moments de bonheur. Je ne veux pas qu’on réduise le ciel à un ensemble de fonctionnalités. Je veux pouvoir maintenir l’imaginaire dans un rapport fécond à la pensée. Ce n’est pas faire abstraction de la réalité mais y choisir des éléments pour les articuler de telle sorte qu’ils échappent à cette pensée fonctionnaliste. Une pochette plastique qui tourne dans le vent, tout à coup ce n’est plus un déchet qui nous pollue l’atmosphère, elle se transforme en quelque chose d’onirique, qui permet de considerer les choses autrement. C’est dans cet esprit qu’a été conçue la projection.


SONS :
Dans la sale, on entend une bande sonore composée de cris de grenouilles, d’oiseaux, de bruits de vagues. Par moments, le son du ressac, son martèlement sur les rochers, est presque aussi violent qu’une détonation. Et, faisant contrepoint, à l’intérieur de l’observatoire lui-même, on entendait des litanies de mots tendres dits par plusieurs voix féminines et masculines. Cet espace de l’observatoire équivalait métaphoriquement au nid, à une envelope de protection, on s’y trouvait dans l’intime, bercé de chaleur humaine et de tendresse dont on a toujours besoin sans oser l’exprimer. Voilà ce que j’ai mis en scène.





Discussion avec la salle







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