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"Les problèmes de la drogue aujourd’hui", thème proposé par Patrice Pattegay, sociologue.







Exposé et débat :

Je voudrais vous parler aujourd'hui du " problème de la drogue " en tant que représentation. Il me semble qu'on peut tirer d'indéniables bénéfices pratiques et politiques à appréhender le problème de la drogue comme une représentation. Ce que j'appelle le " problème de la drogue " peut donc être défini ici comme une manière, historiquement située, de penser, de présenter et de se représenter un certain nombre de substances et les effets liés à leur usage. C'est cette manière de penser, inscrite dans des institutions et des législations, mobilisée par toute une série d'acteurs (élus, professionnels, usagers), travaillant des champs les plus divers (social, sanitaire, judiciaire), qui constituera la cible principale de mon intervention. Qu'est-ce que le " problème de la drogue " donne à voir, et sur quoi cette " vue " repose ? Peut-on - et pourquoi le faire ? - se représenter les choses autrement ?


Une législation d'exception

La " lutte contre la drogue " est principalement organisée en France à partir de dispositions législatives sur les stupéfiants qui relèvent, soulignons-le, d'une législation d'exception.

D'abord, en raison de la définition juridique de l'objet contre lequel on lutte. La seule définition juridique des stupéfiants est la suivante : " un stupéfiant est une substance inscrite sur la liste des stupéfiants ". Dès qu'une substance est classée dans la catégorie des stupéfiants, son commerce (hors prescription médicale) devient illicite et son usage, passible en France de sanctions pénales (le simple usage de cannabis est passible en France d'un an de prison). Mais selon quels critères telle substance (le cannabis, par exemple) et non telle autre (l'alcool) est inscrite sur la liste des stupéfiants ? La définition juridique des stupéfiants a le pouvoir de faire passer cette question à la trappe, c'est-à-dire d'opérer des classements sans y apporter de réponse.

Ensuite, on relève que, dans les pays occidentaux, il n'y a guère que le meurtre au premier degré et le terrorisme qui soient plus sévèrement punis que certaines infractions à la législation sur les stupéfiants. Dans certains États américains, on risque la peine de mort pour trafic de stupéfiants. En France, pour des actes de trafic aggravé, on encourt la peine de prison à perpétuité. F. Caballero, dans son Droit de la drogue, insiste sur la disproportion entre les sanctions et les actes commis. Le fait de planter du cannabis sur son balcon est passible, en théorie, de 20 ans de prison.

Ce régime extraordinaire doit, pour être produit et reproduit, s'appuyer sur et construire des représentations qui le justifient et le légitiment. La drogue comme " fléau planétaire numéro 1 " (Édouard Balladur), " fléau qui menace l'humanité " (Charles Pasqua), le drogué comme sujet aliéné, délabré, déchu, le dealer comme prédateur et " vendeur de mort ", sont des représentations qui contribuent et ont contribué à instituer et stabiliser ce régime. Or, on perçoit aujourd'hui de nombreuses fissures : le " problème de la drogue " est en crise ou en quête de légitimité.


Des conditions propices à un travail de distanciation

Sur l'agenda politique et médiatique, le problème de la drogue et de la toxicomanie fait aujourd'hui moins recette. Le débat public est très largement organisé autour des thèmes de l'insécurité et de la violence. On en parle dans les journaux aussi bien qu'au jour le jour dans les collèges, dans les lycées, dans les municipalités… Une assistance sociale me disait récemment qu'auparavant, dans les collèges, elle organisait des réunions sur la prévention de la toxicomanie et qu'aujourd'hui, la plupart des réunions et des discussions se font sur le thème de la prévention de la violence. L'actualité de ce sujet a contribué à mettre à l'arrière-plan le thème de la toxicomanie et de la drogue. Ou en d'autres termes, parlant aujourd'hui de l'insécurité et de la violence, on parle de choses dont on parlait hier sous les catégories de toxicomanie et de drogue.

Second point : de nouvelles politiques publiques sont actuellement poursuivies. On ne lutte pas tout à fait aujourd'hui contre la drogue comme on luttait il y a une dizaine d'année. Naguère, par exemple, donner des opiacés à des consommateurs d'héroïne était considéré, soit comme un protocole expérimental, soit comme une faute professionnelle. Les pratiques qu'on appelle désormais " de substitution " n'existaient pas ou peu ; elles étaient condamnables et condamnées. Des médecins ont été condamnés par l'Ordre des médecins pour prescription illégale de dérivés d'opiacés. Aujourd'hui, des médecins généralistes prescrivent très largement ces mêmes dérivés à des usagers d'héroïne dans un cadre qui est devenu légal.

Dans les années 1980, les pouvoirs publics avaient contribué à l'élaboration et à la diffusion du slogan : " La drogue, c'est de la merde ". Aujourd'hui, d'après un slogan diffusé par la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) " Il n'y a pas de société sans drogue ". Il y a là un changement radical de point de vue. La drogue dont il était question jusqu'au milieu des années 1990 renvoyait presque exclusivement aux " stupéfiants ", les drogues dont la MILDT parle aujourd'hui renvoient aux stupéfiants mais aussi à l'alcool, au tabac et aux médicaments psychotropes (Voir Drogues : savoir plus, risquer moins).

Nous vivons donc une époque où le thème de la drogue et de la toxicomanie fait moins recette, et où de nouvelles catégories d'action publique viennent déstabiliser les représentations d'antan. Les drogues, ce n'est pas la drogue. Les " dangers des drogues ", ce n'est pas " le problème de la drogue ".


Repères historiques

Quelques repères historiques permettent de se défamiliariser avec les représentations qui fondent le " problème de la drogue ". À l'aide de trois indicateurs, on montrera combien les attitudes collectives à l'égard de substances aujourd'hui classées sous la catégorie de stupéfiants, à l'égard de ceux qui les consomment, de ceux qui les produisent et de ceux qui en font commerce, varient d'une époque à une autre.

Premier indicateur : à la fin du XIXe siècle, l'héroïne était synthétisée par le laboratoire pharmaceutique allemand Bayer, lequel organisait sa publicité autour de deux médicaments phares : l'aspirine et l'héroïne. À la même époque, on pouvait lire dans le Bulletin général de thérapeutique, parmi les indications de l'héroïne, qu'elle était préconisée pour traiter la toux des enfants. Plus généralement, un certain nombre de substances aujourd'hui rangées dans la catégorie de stupéfiant ont eu, à l'époque de leur découverte, un statut de remède. La morphine a été décrite comme la panacée, capable de réduire tous les maux, l'héroïne a été utilisée pour soigner des morphinomanes, la cocaïne pour soigner des héroïnomanes, et aujourd'hui encore, la Méthadone™ a obtenu en France une autorisation de mise sur le marché pour des indications de dépendance aux opiacés.

Deuxième indicateur : en Indochine, la France a vendu de l'opium tout à fait légalement. La France organisait ce qu'elle appelait les " régies d'opium ". À l'époque, l'organisation de ce commerce ne discréditait pas du tout son auteur. Paul Doumer, qui a été gouverneur général de l'Indochine pendant dix ans et a réorganisé les régies d'opium pour en augmenter les profits, a été élu président de la République en 1931.

Troisième indicateur : en 1839, l'Angleterre déclare la guerre à la Chine à la suite d'une saisie opérée, par le gouvernement chinois, d'une cargaison d'opium sur un navire anglais. La victoire est anglaise, elle aboutit à la signature du traité de Nankin en 1842 prévoyant le remboursement de l'opium saisi, l'ouverture de cinq ports chinois aux importateurs britanniques et la cession de l'île de Hong Kong. En 1856, un nouvel épisode déclenche une seconde opération militaire, menée cette fois-ci conjointement par l'Angleterre et la France. La victoire fut plus rapide (traité de Tsien-tsin en 1858). Ces événements historiques, bien connus des spécialistes, le sont moins du grand public. On y trouve l'exemple d'une victoire française non célébrée, refoulée de l'histoire officielle. Les guerres de l'opium, guerres menées au nom du droit, de la liberté de commerce, constituent pourtant des éléments précieux permettant de comprendre les rapports complexes qui lient l'Occident et les stupéfiants. Les États qui furent les initiateurs d'un commerce florissant sont aujourd'hui, pour partie, ceux qui le répriment très durement. À l'époque, l'opium était une marchandise, aujourd'hui, l'opium est une drogue.


Repères théoriques

La drogue est une notion familière. Chacun d'entre nous est censé savoir ce qu'est la drogue. Pourtant, à y regarder de près, il s'agit d'une notion particulièrement complexe. On voudrait l'indiquer schématiquement ici à l'aide de quelques exemples.

À la une du journal télévisé de 20 heures, un journaliste annonce une saisie record de drogue. En haut de l'écran, comme pour appuyer l'information et introduire le reportage, figurent deux symboles : une seringue et une cuillère. Image suivante : douaniers et policiers sont filmés à côté de quelques tonnes de cannabis.
Sur France Inter, débat autour de la politique de prévention des risques. Question du journaliste au spécialiste invité : " Est-ce que la Méthadone™ est une drogue ? ". Réponse du spécialiste : " Non ". Insatisfait par la réponse et remarquant que la Méthadone™ est un opiacé dont la consommation engendre une dépendance, le journaliste renouvelle sa question : " Mais est-ce que la Méthadone™ est une drogue ? ". Réponse du spécialiste : " Oui "…
Au cours d'un débat d'information sur la drogue adressé aux lycéens, l'un d'entre eux s'adresse au pharmacien présent à la table ronde dans les termes suivants : " Vendez-vous de la drogue ? ". Réponse non embarrassée du pharmacien : " Non, mais l'usage que certains clients font des produits que nous leur délivrons est tel que ces produits deviennent des drogues ".

Ces exemples - que l'on pourrait sans peine multiplier - sont à prendre très au sérieux. Ce ne sont ni des pratiques injustifiées, ni des erreurs sémantiques, ni des abus de langage. Ils témoignent, chacun à leur manière, de ce qu'est la drogue ; ils en déploient, dans des registres différents, la logique. Tirons-en quelques enseignements. Le cannabis peut être désigné à l'aide de symboles qui ne le symbolisent pas. La Méthadone™ a pour caractéristique d'être et de ne pas être une drogue. Les clients des officines pharmaceutiques ont le pouvoir de transformer des médicaments en drogues.

À la " lumière " de ces quelques exemples, on doit reconnaître la relative complexité qui caractérise toute consommation de drogue. Il est aisé de comprendre cette idée si on la réfère au premier des trois exemples évoqués : l'usage de cannabis à l'aide des ustensiles symboles de l'usage d'héroïne n'a rien d'évident. Pour la Méthadone™, la complexité est autre : il semble qu'à en consommer, on consomme de la drogue et/ou on n'en consomme pas. Enfin, sous certaines conditions, on peut consommer des drogues en consommant des substances qui ne sont pas vendues comme telles. Bref, l'opération que l'on appelle consommer de la drogue est une opération qui convoque des représentations, des jugements, des rapports normés et normatifs. Elle ne se réduit aucunement - pas plus que la toxicomanie - à la rencontre entre un produit, un individu et un contexte socioculturel.

On considère souvent que ce qu'on appelle la drogue renvoie aux propriétés de substances particulières. On considère qu'il y a des substances qui auraient pour propriétés d'être de la drogue. C'est le sens du slogan " La drogue, c'est de la merde ". Prenons l'exemple de la morphine. Il s'agit d'une substance qui est classée parmi les stupéfiants, mais lorsqu'un médecin prescrit de la morphine à un patient, on considère généralement que le patient se soigne et que ce que le médecin prescrit est un médicament. Lorsqu'un sportif de haut niveau qui a du mal à terminer le Tour de France, par exemple, consomme des stupéfiants, on ne va pas dire qu'il se drogue mais qu'il se " dope ". Selon l'usage qui en est fait, selon les conditions dans lesquelles des produits psychoactifs sont consommés, selon le regard qu'on porte sur ces consommations, les mêmes substances vont être qualifiées de drogue, de médicament ou de substance dopante. Ce ne sont pas les produits qui font la drogue, c'est le rapport qu'on entretient avec ces produits.


L'évolution des politiques publiques et ses limites

Partant de ces remarques, on peut estimer que " le problème de la drogue " est une construction qui a légitimé des lois d'exception et des dispositifs extraordinaires pour traiter un certain nombre de situations. On risque gros à consommer et à revendre des stupéfiants ; par ailleurs, des dispositifs spéciaux ont été mis en place pour traiter ceux qu'on a appelé " les toxicomanes " : des dispositifs extraordinaires qui s'adressent à des populations spéciales dans des conditions particulières (ce sont notamment les centres spécialisés de soins aux toxicomanes). L'un des enseignements que l'on peut tirer des récentes évolutions des politiques publiques à l'égard " des drogues ", c'est qu'il y a des bénéfices à ce que ce soient des institutions ordinaires qui s'occupent en partie de ces populations et leur prescrive des médicaments comme à n'importe quel patient. Aujourd'hui, des consommateurs d'héroïne, par exemple, peuvent se présenter dans des institutions ordinaires de médecine générale pour avoir accès dans des conditions ordinaires à des substances qui ne sont pas si extraordinaires que cela et donc, peuvent bénéficier de substances chimiques qui vont les calmer, les soulager, les aider. L'un des succès d'une telle politique de réduction des risques vient de ce qu'elle a ouvert un espace permettant à des institutions ordinaires d'intervenir en direction de situations qui ne pouvaient auparavant être traitées que par des dispositions et des institutions extraordinaires.

Il n'empêche que l'actuelle politique de régulation des usages de stupéfiants présente un certain nombre de contradictions et d'incohérences. Sur le plan pénal, la législation reste inchangée et la politique poursuivie en matière de répression des usages et de la revente de stupéfiants est comparable en tous points à ce qu'elle était il y a une dizaine d'année. C'est sur le seul plan sanitaire que les choses ont changé.

Dans son livret Drogues, savoir plus, risquer moins, la MILDT (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) définit trois catégories d'usage (l'usage, l'usage nocif et la dépendance). Auparavant, la drogue posait problème parce qu'elle engendrait la toxicomanie. Désormais, la MILDT admet implicitement qu'il existe des usages de drogues qui ne sont pas nocifs. Entre les lignes, ce qu'indique la MILDT, c'est qu'il existe des usages non nocifs de stupéfiants. Comment concilier deux discours publics qui émanent de deux institutions différentes (MILDT et Code pénal) selon lesquels, d'un côté, certains usages de stupéfiant ne sont pas nocifs et de l'autre, la consommation de stupéfiant est passible d'un an de prison ? N'a-t-on pas un peu plus de difficultés que par le passé à légitimer la politique pénale encore en vigueur ? Pourquoi l'usage simple de stupéfiant continue-t-il d'être incriminé ?

Il y a donc contradiction et, par là, de la responsabilité et des marges de manœuvre pour les acteurs, pour les professionnels, pour les adultes. Face à une telle contradiction, il faut solliciter la notion de " discernement " qui, juridiquement, est l'intelligence de la moralité des actes que l'on accomplit. Aux places où nous sommes les uns et les autres (père ou mère de famille, directeur d'école, enseignant, policier, juge, médecin, travailleur social, etc.), nous avons tous la possibilité d'intervenir en direction de l'usage, du commerce et de l'abus des stupéfiants. Et dans les conditions actuelles, faire preuve de discernement, c'est éprouver des difficultés à lutter contre la drogue à partir des représentations d'antan, celles qui ont justifié et légitimé la politique depuis les années 1970. Il y a ainsi une marge de manœuvre pour les policiers, les juges et les procureurs, qui disposent de ce que l'on appelle un pouvoir discrétionnaire, mais aussi pour les citoyens, qui ont pour eux leur pouvoir de discernement.

Aujourd'hui, on peut se demander s'il est plus dangereux pour un jeune de consommer du cannabis ou d'être renvoyé du collège parce qu'on a appris qu'il consommait du cannabis. Est-il plus dangereux de consommer du cannabis ou d'être désigné comme consommateur ? La question mérite d'être posée avant de s'empresser de participer à une guerre pour laquelle on n'a pas tous les éléments d'appréciation. Je voulais donc simplement vous inviter aujourd'hui à essayer de répondre à deux questions. Tout d'abord : est-on tout à fait d'accord pour lutter contre la drogue ? sait-on bien à quelle lutte on va participer ? Ensuite : d'après nos facultés de discernement respectives, contre quoi avons-nous le pouvoir d'agir ? quelle cible d'intervention se donner ?

Discussion


Question de la salle - Je voulais savoir si, du point de vue du sociologue, il y a dans votre approche une démarche idéologique…

Patrice Pattegay - Oui, une démarche et des enjeux idéologiques, des enjeux économiques et politiques, aussi. S'agissant des enjeux idéologiques, on pourrait dire que, quelle que soit la substance que l'on consomme, on la consomme toujours avec ou contre des normes dominantes. Il n'y a pas de produits que l'on pourrait consommer en liberté. Le discours dominant sur le problème de la drogue est une construction normative qui vise à empêcher la consommation, dans certaines conditions, de certains produits. Lorsqu'un individu consomme de la morphine hors prescription médicale, on considère qu'il se drogue, soit qu'il n'a pas de raison légitime d'en consommer. La morphine est pourtant aujourd'hui un produit notablement consommé en France mais, pour l'essentiel, régulé par l'ordre médical ; et il faut reconnaître qu'avec la prescription médicale de morphine, ce sont des solutions thérapeutiques qui sont le plus souvent trouvées. Le cadre législatif et le cadre discursif de la prescription médicale de morphine contribuent donc à valoriser certaines normes de consommation (la morphine comme médicament pour soulager la douleur) et à en dévaloriser d'autres (la morphine comme drogue qui mène à la toxicomanie).

Il est clair qu'il y a des enjeux idéologiques forts dans la construction des discours, des normes de consommation. Certaines substances sont désignées comme susceptibles d'usages récréatifs et modérés, d'autres emprisonneraient la liberté individuelle… Des études montrent pourtant très clairement qu'il y a des usages récréatifs d'héroïne, c'est-à-dire irréguliers, occasionnels. L'héroïne a souvent été représentée comme une substance dont la consommation engendre une forte dépendance. Le crack a été représenté récemment comme produisant d'énormes dommages et engendrant immédiatement la dépendance. Le crack n'est rien d'autre que de la cocaïne mais, dans les représentations qui en ont été faites, on pouvait imaginer que c'était quelque chose de radicalement différent.

Connaît-on les différences de réception des produits selon les individus, si l'on voulait tenter d'objectiver les effets précis de l'usage de chaque produit ?

Il se dit beaucoup de choses. J'aurais du mal à restituer ici le savoir neuropharmacologique qui se construit sur les effets d'un certain nombre de substances sur le cerveau. Dans ce champ, un rapport de 1998 avait proposé une classement des " drogues " selon leur dangerosité. Le cannabis y figurait comme la substance la moins nocive alors que l'alcool était rangé au même rang que l'héroïne (Voir le rapport Roques, Problèmes posés par la dangerosité des drogues, mai 1998).

Plus précisément, quels sont les effets du cannabis ?

Selon la littérature officielle, les effets de la consommation du cannabis sont variables : " légère euphorie accompagnée d'un sentiment d'apaisement et d'une envie spontanée de rire, légère somnolence, les usagers de tous âges consommant généralement pour le plaisir et la détente. Des doses fortes entraînent rapidement des difficultés à accomplir une tâche, perturbent la perception du temps, la perception visuelle et la mémoire immédiate, et provoquent une léthargie. Ces effets peuvent être dangereux si l'on conduit une automobile ou si l'on utilise un engin ou un appareil. Les principaux effets physiques du cannabis sont, selon la personne, la quantité consommée et la composition du produit : une augmentation du rythme cardiaque et du pouls, une diminution de la salivation, un gonflement des vaisseaux sanguins, parfois une sensation de nausée " (voir MILDT, Drogues : savoir plus risquer moins).

Aujourd'hui, les savoirs neuropharmacologiques sont fortement mobilisés lorsqu'il s'agit de parler des propriétés et des dangers des stupéfiants. On explique que ces substances vont avoir un effet sur le cerveau, se fixer sur des récepteurs spécifiques et entraîner un certain nombre d'effets primaires et secondaires. Ces savoirs sont à la fois précieux et partiels. Pour mesurer la dangerosité des stupéfiants, il faudrait pouvoir mesurer également ce qu'un individu investit dans le produit qu'il consomme, la représentation sociale du produit, les conditions précises dans lesquelles ce produit est consommé… D'un sujet à l'autre, à semblable substance consommée, les effets (perçus aussi bien que réels) peuvent être tout à fait différents.

Une stagiaire à la Direction des affaires culturelles de Gonesse - Dans cette lutte contre la drogue, le but est-il vraiment d'arriver à une normalisation des consommations et d'orienter finalement les personnes vers un autre type de consommation ou bien, en réalité, de justifier des actions de répression sociale à l'encontre de certaines populations ?

Il y a en effet dans ce que l'on appelle la politique de lutte contre la drogue une incitation implicite à consommer certains produits plutôt que d'autres. Du fait même de la législation en vigueur, il est en quelque sorte préconisé de consommer les produits légalement accessibles et d'éviter de consommer ceux dont l'usage est pénalisé. En clair, il y a concurrence entre l'alcool, le tabac, les stupéfiants et les médicaments des laboratoires pharmaceutiques . Les produits ne sont pas indépendants les uns des autres : le plus souvent, plus on fume de cannabis, moins on boit d'alcool. La politique de lutte contre la drogue en France encourage les populations à ne consommer que certaines substances en réprimant l'usage de substances consommées traditionnellement dans d'autres pays : ainsi, le cannabis est consommé traditionnellement dans certains pays d'Afrique du Nord. Aux Pays-Bas, par exemple, sa consommation n'y est pas réprimée et son commerce fait l'objet d'une tolérance.

Pour une large part, les politiques de lutte contre la drogue consistent en une répression pénale à l'égard de certains usagers et usagers revendeurs, par le biais de l'activité des services de police et de justice mais, en même temps, elles n'atteignent pas - loin s'en faut - l'ensemble des consommateurs. On peut même dire que ces politiques ne concernent les consommateurs qu'à la marge. L'immense majorité des consommateurs et expérimentateurs de stupéfiants ne se font jamais interpeller. Il y a donc des politiques répressives à l'égard d'une frange très minoritaire des consommateurs, et à côté de cela, peu de pratiques et de discours préventifs. Comment, aujourd'hui, accompagner les consommateurs de cannabis ? Voilà une question importante ! Quel discours leur tenir ? Des discours s'adressent aux consommateurs d'alcool en France, qui vantent le plus souvent la modération, et, à l'égard des jeunes, des discours tenus par les adultes qui entourent et ritualisent la consommation d'alcool. S'agissant du cannabis, quel discours public permet d'accompagner cette consommation alors même que son usage est pénalement répréhensible ?

On a vu qu'à mesure que les discours changent, les sanctions changent aussi puisqu'au début du siècle, il existait une autorisation de vente d'héroïne sous forme de médicaments. On peut donc quand même dire qu'il y a eu évolution, même si le droit arrive toujours en dernier. N'allons-nous pas vers la dépénalisation ?

Cela reste une possibilité mais, dans la mesure où la dépénalisation de l'usage de stupéfiants est à l'ordre du jour depuis le milieu des années 1970, ça peut encore durer longtemps ! Il faut donc faire et dire des choses, dans la mesure où le cannabis devient une substance d'usage relativement banal chez les jeunes et qu'en l'état actuel du droit, on ne voit pas bien quel discours public va permettre de réguler cet usage.

Il n'y a vraiment aucun discours qui accompagne l'énumération des substances et de leurs effets dans les présentations publiques des drogues ?

Un discours est tenu puisque, par exemple, la MILDT distingue l'usage, l'usage nocif et la dépendance. Des recommandations sont émises quand on parle d'usage nocif et qu'on dit que, dans certaines conditions, l'usage de cannabis peut présenter un danger pour soi-même et pour un tiers. J'insiste seulement sur la contradiction de la puissance publique entre, d'un côté, une Mission interministérielle qui fait exister la catégorie d'usage en disant qu'il y a des usages non nocifs de stupéfiant, et de l'autre, le cadre pénal qui, lui, reste inchangé de sorte que l'on risque encore un an de prison si l'on est pris à consommer du cannabis.

C'est ce qui explique la non-visibilité actuelle du thème de la drogue et de la toxicomanie dans les médias, par exemple. Pénalement, il est toujours interdit de présenter les stupéfiants sous un jour favorable. Pour l'alcool, une bonne partie de la régulation de son usage consiste à présenter l'alcool sous un jour favorable et à en vanter certaines formes d'usage. " Il faut consommer avec modération " est un slogan qui revient à valoriser une certaine forme de consommation. Pour le cannabis, dans la mesure où aucun discours public ne valorise aucune forme de consommation, on ne reçoit que les discours négatifs et par conséquent, on a du mal à imaginer des formes positives qui encadreraient des consommations légitimes .

Éric Forti (secrétaire général de la Fédération des Œuvres Laïques du Val-d'Oise) - Je voudrais revenir sur le slogan en vigueur dans les années 1970-80 : " La drogue, c'est de la merde ". Je me souviens avoir participé à des groupes de réflexion en tant qu'éducateur où finalement, en décortiquant ce slogan et les effets qu'il avait, on se rendait compte qu'il fallait tenir le discours inverse. Considérant qu'on s'adressait à de jeunes consommateurs potentiels ou consommateurs dans une campagne de prévention, il valait mieux leur expliquer que la drogue, ce n'est pas de la merde ! La drogue, dans un premier temps, c'est vachement bien, évidemment ! On touche là un vrai problème de la communication qui fait qu'à force de parler faux, on fini par ne plus être entendu, plus compris, et que la confiance est brisée. On sait jusqu'où cela peut aller.

S'agissant maintenant de la dépénalisation, s'engager dans une réflexion n'engage à rien. Des partis politiques se sont emparés de la question avec démagogie, par clientélisme devant un certain type d'électeurs potentiels. Il me semble que cette question passe d'abord par un vrai diagnostic du danger potentiel que représente la drogue en général et sur tous les aspects qui ont été évoqués (économiques, sociaux, cohésion sociale, etc.). Je suis personnellement contre la dépénalisation telle qu'elle a été présentée par certains leaders politiques actuels. Une dépénalisation qui s'effectuerait sans prendre en compte la réalité sociale des individus conduits à consommer telle ou telle substance serait éminemment dangereuse. Il faut entrer dans une réflexion à tête reposée sur la liste que tu évoquais des stupéfiants. Il y a un vrai travail à faire sur ce que l'on peut appeler de la drogue et ce qui n'en est pas, et cela me semble mal engagé jusqu'ici.

Ensuite, dépénaliser dans les conditions actuelles ferait certainement plonger plus que d'autres dans la consommation des populations déjà discriminées en raison de leur condition sociale, de leur couleur de peau ou de leur origine ethnique, sans améliorer quoi que ce soit dans les rapports entre la police et ces populations, bien au contraire. Alors, est-ce que ce ne serait pas creuser les inégalités ?

Enfin, il me semble que, sur un plan de santé publique, on ne domine pas les conséquences de masse de la dépénalisation. Nous n'avons pas de connaissance suffisante de ce que seraient les conséquences sociales de masse de l'utilisation généralisée de certaines drogues. Dans ces conditions et pour être bref, je dirais que dépénaliser nous donnerait l'impression d'avoir réglé le problème alors que, sur le plan de la cohésion sociale comme de la santé, on se préparerait des problèmes à venir bien plus graves que ceux que nous rencontrons aujourd'hui. C'est d'ailleurs pourquoi on ne dépénalise pas, par crainte de l'imprévu. Le système actuel permet des mesures et de l'accompagnement. Or, dépénaliser, supprimer l'aspect illégal qui suscite de l'accompagnement public, ce serait ne plus accompagner le comportement du consommateur ! De surcroît, on ne maîtrisera pas les abus, la facilité qu'auront certaines personnes à en embrigader d'autres, il faut quand même le dire. La réalité, c'est qu'à un moment donné, on tient l'autre parce qu'il est dépendant. Tout ceci pour dire qu'aujourd'hui, on n'en sait pas assez, on n'est pas prêts pour engager une mutation si profonde.

La vraie drogue en France, c'est l'alcool, ce ne serait pas rien de changer quelque chose à cet état de fait. Évidemment, ce n'est pas bon sous l'angle électoral ! Il y a une classification plus précise à faire, en fonction de l'utilisation qui est faite de telle ou telle drogue. On ne peut pas mettre à égalité d'effets l'héroïne et le cannabis. L'héroïne est un produit plus actif, qui a prouvé sa mise en dépendance assez rapide, ce qui n'est pas le cas du cannabis qui, pourtant, pose, lui, un autre problème puisqu'il est difficile de pouvoir en consommer sans entrer dans une consommation régulière de tabac.

Il s'agirait donc plutôt pour vous d'aligner des substances comme l'alcool et le tabac sur le régime des stupéfiants ? Vous dites aussi que, si l'on dépénalise, on ne pourra plus accompagner ? Mais considérez-vous qu'il n'y a pas d'accompagnement de la consommation d'alcool, par exemple ? À mon sens, toutes les substances font l'objet d'une régulation, quoique sous des logiques différentes. Certes, on ne régule pas de la même manière la consommation de cannabis que celle de l'alcool, mais la consommation d'alcool est effectivement régulée en France. Des législations interdisent la conduite en état d'ivresse, l'ébriété sur la voie publique, réglementent la vente de boissons. Depuis un siècle, la consommation d'alcool a beaucoup baissé et notamment pour une raison qui tient au développement d'un discours dégustatif qui promeut la qualité et la modération. Ce n'est pas parce qu'une substance n'est pas interdite à la consommation qu'elle ne fait pas l'objet d'un contrôle social.

Mon propos est seulement d'inviter chacun à réfléchir sur la pertinence du mode de contrôle adopté actuellement à l'égard de la consommation des stupéfiants et notamment du cannabis. Il me semble qu'à la marge, une intervention répressive s'exerce sur les usagers et les trafiquants mais que, pour l'essentiel, il manque un discours clair qui puisse accompagner certaines consommations modérées. En famille, les enfants ne parlent pas de leur consommation de cannabis alors qu'il serait essentiel que des discussions puissent avoir lieu entre parents et enfants de sorte que les parents soient en mesure de pouvoir cadrer, normer cette consommation-là. La nature du " problème de la drogue " tel qu'il a été construit (législation d'exception et dispositions extraordinaires en direction de populations qualifiées de marginales et délinquantes) a pour effet de rendre très difficile cette régulation sociétale entre les individus.

Maintenant, je ne suis pas pour une dépénalisation, je serais plutôt partisan d'une légalisation. La légalisation, cependant, entraînerait de nombreux problèmes, et notamment le fait qu'aujourd'hui, des populations survivent grâce à l'existence de ce statut d'exception du stupéfiant, qui permet de faire des profits. Un marché parallèle existe, dans les banlieues mais pas seulement, entre le Nord et le Sud également, auquel participent des populations qui y trouvent des moyens de vie et de survie. En France, des populations de jeunes sans qualification, sortis de l'école dès 16 ans et qui, soit ne trouvent pas de travail, soit vivent une situation de paupérisation, gagnent un peu leur vie et entretiennent une partie de leur famille grâce au marché parallèle et à l'économie souterraine liée au trafic des stupéfiants. Si on légalise - ce qui est autre chose que la dépénalisation -, on résoudra des problèmes mais on en provoquera aussi.

Est-ce que tu ne crois pas que, parmi les choses qui poussent l'État français à continuer à être répressif envers les consommateurs de cannabis malgré une forte consommation de cette substance, il n'y a pas la peur de produire des générations de personnes déconnectées d'une réalité que l'on veut productive dans le système libéral, parce qu'on sait pertinemment que le cannabis donne envie de ne rien faire ?

C'est une opinion largement fondée sur des croyances. Après avoir fumé un joint, on peut avoir envie de faire des choses. On peut même considérer que, dans certains cas, le cannabis peut avoir des effets dopants, qu'il permet d'améliorer certaines performances en réduisant l'angoisse, par exemple. Mais il est un discours libéral répandu qui décrit le peuple comme paresseux, vicieux, prêt à tout pour contourner la loi du travail . Il faudrait quand même faire remarquer que si un certain nombre de jeunes passent une grande partie de leur journée à fumer du hachisch aujourd'hui, c'est parce qu'ils ont du mal à trouver un job (ils " glandent ") et que probablement, lorsqu'ils trouvent du travail, ils se débrouillent pour réguler leur consommation de sorte que le fait de fumer soit compatible avec leur activité professionnelle.

Dernier point qui me paraît important : nous sommes nombreux à considérer ici que le cannabis devrait être traité à part, que c'est une substance dont la dangerosité sanitaire n'a pas grand-chose à voir avec celle liée à l'usage du crack ou de l'héroïne. Or, qu'a fait la politique de réduction des risques engagée par la puissance publique pour le cannabis ? Absolument rien. Qu'a fait cette même politique de réduction des risques en direction des usagers d'héroïne ? Elle a rendu accessible à ceux-ci la consommation d'opiacés de synthèse comme la Buprénorphine™. Aujourd'hui, il n'est pas compliqué de se procurer du Subutex™ ou de la Méthadone™ : certains usagers de Méthadone™ disent même la préférer au Subutex™ et la consomment en association avec de l'alcool.

Le cannabis, parce qu'il est devenu aujourd'hui en France un produit d'usage courant, parce que des travaux scientifiques sérieux ont montré sa très faible toxicité intrinsèque, occupe de fait, parmi les stupéfiants, un place à part. Pourtant, un régime d'exception continue d'être appliqué à l'égard des usagers de cannabis, et la politique de réduction des risques n'a guère infléchi ce régime. Il est aujourd'hui plus risqué pénalement de se procurer du cannabis que de la Buprénorphine™. En d'autres termes, on n'a pas trouvé, pour réduire les risques liés à la consommation de cannabis, de substitut moins nocif que le cannabis lui-même.

Arnaud Tiercelin (Fédération des Œuvres Laïques du Val-d'Oise) - Le vrai problème actuel, c'est qu'on est peut-être en face d'une dépénalisation de fait. Je voudrais revenir sur les incohérences de l'appareil judiciaire. J'ai travaillé à une certaine époque sur les contrats locaux de sécurité dans un quartier, et donc je discutais avec les chevilles ouvrières du dispositif pénal, policiers et substituts du procureur, de ce genre de choses. Il y a bien une dépénalisation de fait, qui passe par un accord tacite entre le procureur et l'officier de police judiciaire. Pour le cannabis, on ne défère les interpellés qu'au-dessus de dix grammes de saisie, ce qui procure un levier intéressant dans la pacification des quartiers en question. D'une part, les dealers assurent la paix de leur quartier pour que viennent les clients ; d'autre part, les bailleurs sociaux sont payés en liquide pour une bonne part, et l'on imagine d'où vient l'argent - du trafic. Un équilibre est trouvé, accepté de manière officieuse par les autorités politiques et judiciaires, avec cet avantage final que, si tel jeune cause malgré tout des problèmes, on actionne le levier de la pénalisation et de l'incarcération. Cela rejoint ce que vous évoquiez, l'intérêt du politique étant toujours de disposer d'un levier à l'encontre de certaines classes populaires considérées comme dangereuses. J'ai retrouvé la même menace implicite dans des établissements scolaires.

Quant à la dépénalisation, je suis d'accord avec vous, elle ne va pas régler le problème et seulement déréguler les modes de régulation existant, mieux vaut la repousser - mais seulement la repousser. Puisqu'en l'utilisant hors droit, on ne lui donne pas de sens si ce n'est dans le rapport de force, il serait du coup urgent de poser la question de la pénalisation avec tous ses tenants et aboutissants. Il est urgent d'aborder la question de l'équilibre des quartiers autrement que par cette régulation-là, qui se joue dans un cadre parfaitement non démocratique, d'aborder alors le problème du développement économique des quartiers, celui des flux Nord-Sud que vous évoquiez aussi. La question n'est pas de savoir s'il faut dépénaliser ou pas. Cette question, des acteurs y répondent concrètement sur le terrain mais en fonction d'objectifs qui, hélas ! ne prennent pas en compte l'ensemble de la question. Sous couvert de ce symptôme qu'est la pénalisation de la drogue, se posent en réalité des problèmes de société sur lesquels on ne peut plus faire l'économie de la réflexion.

D'abord, du ministère de la Justice, émanent en effet des circulaires qui surdéterminent l'interprétation ou l'application de la loi. Ce sont des circulaires générales adressées aux parquets où l'on recommande de réprimer l'usage ou bien d'éviter de le réprimer. C'est là un aspect de régulation générale. Il existe également des régulations locales. On s'entend sur le fait qu'ici ou là, les jeunes ne seront déférés au parquet que lorsqu'ils auront plus de cinq ou dix grammes sur eux, par exemple. Mais il est difficile de définir l'usage précis. Pour consommer, il faut acquérir, pour acquérir, il faut acheter ou échanger, et avoir sur soi plus de dix grammes, ça peut être pour consommer aussi bien que pour revendre.

Le cœur du problème, c'est en effet que le symptôme cannabis devient un outil de hiérarchie sociale, un signe d'inscription des jeunes dans les quartiers défavorisés, un signe discriminant et de hiérarchisation territoriale, voire ethnique. Derrière la question du cannabis, se trouve en fait la question politique du lien social sous sa forme la plus pratique, la plus concrète. Dans certains établissements scolaires, des conseillers pédagogiques vous disent " Je sais que, dans ce coin-là, ils fument du shit et je le tolère, mais cela me donne un levier pour faire la paix ou négocier avec les gamins de ce type ". Du coup, on redouble des phénomènes de discrimination. On n'a pas le courage politique de la légalisation qui supposerait d'aborder en face cette question : ces classes-là sont-elles dangereuses ou pas ?

Effectivement, si on parlait légalisation, on serait amené à revenir sur un certain nombre de mythologies qui ont été construites et se construisent encore aujourd'hui. Y a-t-il ethnicisation de la consommation de cannabis ? Est-elle plutôt le fait de certaines catégories sociales ou origines nationales ? Je n'en suis pas sûr. En tout cas, des études montrent que tous les milieux consomment du cannabis (dans les milieux aisés, mais aussi chez les petits commerçants et les artisans, par exemple) ; qu'on n'est pas nécessairement originaire d'Algérie ou du Maroc pour consommer du cannabis ; que cette consommation est répandue dans tous les milieux, y compris chez des étudiants en médecine.

Très schématiquement, on peut dire que les mêmes causes ne donnent pas lieu aux mêmes représentations et aux mêmes actions selon les milieux sociaux : la consommation de stupéfiants et l'abus d'alcool peuvent être acceptés, tolérés, peu réprimés dans les milieux dominants alors que, lorsqu'ils touchent des milieux populaires, catégories stigmatisantes et moyens répressifs sont largement mobilisés.

Arnaud Tiercelin : Je suis d'accord avec vous, mais le discours veut que le cannabis soit plutôt une drogue des quartiers. Il y a une toxicomanie tolérable ou intolérable selon la classe sociale dont relèvent les usagers. L'appréciation sociale du cannabis relève bien d'un imaginaire social qui discrimine et hiérarchise.

Éric Forti - Ne peut-on pas dire que, finalement, le danger réside dans toutes les carences - économiques, culturelles, sociales ou autres - que rencontrent certaines populations ? Et si l'État travaille dans une logique de recherche de l'égalité, alors il doit s'occuper en priorité des populations les plus défavorisées et, logiquement, s'attaquer à la question de la drogue. La drogue ne touche pas innocemment tel quartier ou telle ethnie, ce sont toutes les carences affectant les défavorisés qui sont le terreau d'une évolution négative, voire très négative. On peut penser qu'effectivement, cela devient un réel problème de consommer du cannabis quand on ne travaille pas, quand on ne parvient pas à se projeter dans l'avenir, quand on n'est pas bien dans sa tête. C'est majoritairement le cas rencontré dans les quartiers en difficulté. Il est logique que l'État soit beaucoup plus présent dans ces quartiers qu'ailleurs. Il serait préférable qu'il soit plus présent avec du discours et une volonté d'éduquer plutôt qu'avec une volonté de réprimer, bien sûr, mais nous en sommes là. Est-ce qu'il serait souhaitable de laisser les gens, les jeunes, de ces quartiers, livrés à eux-mêmes ? Je ne cois pas. Ce dont il faut parler, c'est de la nature de ces interventions de la collectivité.

Je ne suis pas en faveur du non-interventionnisme, qui consiste égoïstement à laisser les personnes en difficulté se débrouiller par elles-mêmes. Il faut plutôt se demander à partir de quel levier intervenir. Le champ d'intervention ouvert par la législation en vigueur sur les stupéfiants, en particulier par la pénalisation de l'usage, est un levier faible au regard des difficultés actuellement vécues par toute une partie de la population. Aussi bien en matière de régulation des usages de stupéfiants (dont l'ampleur ne cesse de croître depuis les années 1970) qu'en matière de règlement des difficultés associées, le levier pénal me semble particulièrement faible.

Éric Forti - Le problème principal, c'est d'avancer dans la réflexion sur la nature de la réponse, du soutien ou de l'accompagnement à apporter, sur les modes de régulation, et en tout cas, de promouvoir au moins l'information la plus partagée possible sur les conséquences de la prise de tel ou tel produit. Cela va dans le sens d'une non-dépénalisation car je reste persuadé que, si on légalise, on perd la légitimité d'intervention.

Au contraire, je suis persuadé que la légitimité de l'intervention n'est pas soumise à l'obligation pénale. Certains centres sociaux fonctionnent très bien, grâce auxquels des jeunes arrivent à faire un certain nombre de choses sans qu'on les y oblige. La libre adhésion, c'est-à-dire le choix d'un mode d'intervention sans mandat, n'est pas une intervention anodine. Les missions locales fonctionnent ainsi, sur le principe de la libre adhésion, et parviennent à des résultats non négligeables. L'obligation n'est pas toujours un support positif à l'action. Vous le disiez d'ailleurs en partie lorsque vous parliez de l'incompréhension de la jeunesse. Le jeune sait que tout le monde fume, partout on fume, mais lui en particulier va se retrouver devant le juge et devoir effectuer telle mesure de réparation ou se soumettre à une injonction thérapeutique… C'est construire la relation sur la base d'un marché de dupes qui ne favorise pas la paix sociale.

Sur la base d'une légalisation du cannabis, vouloir intervenir serait encourir le risque de se voir répondre : " De quoi vous mêlez-vous puisque j'ai le droit de consommer du cannabis ? " Qu'on soit éducateur, flic ou juge, on n'aurait plus légitimité à intervenir, c'est là le danger. Il y a quand même une forte catégorie de jeunes des quartiers stigmatisés comme fauteurs de troubles, qui auront toute possibilité de se préserver d'une quelconque intervention en se retranchant derrière la réponse imparable du " C'est mon problème ! ".

À le déduire de votre propos, c'est la qualité de citoyen que vous refusez à certaines catégories de population…

Éric Forti - Non, c'est leur capacité à l'être en l'état actuel de leur évolution.

C'est la qualité de citoyen d'avoir le droit, à partir du moment où il ne trouble pas l'ordre public, de ne pas faire l'objet d'une obligation pénale. Cela peut conduire certains professionnels à réfléchir vraiment en direction des jeunes et à essayer d'élaborer avec eux des projets. La légitimité peut être construite sur autre chose que l'interdiction et la pénalisation de l'usage de cannabis. Elle peut être construite sur le fait que je suis en tant que travailleur social un professionnel, que je connais un certain nombre de choses, que, si le jeune est d'accord pour faire un bout de chemin avec moi, je peux l'aider, l'orienter, l'accompagner… La légitimité peut se construire sur la compétence et les offres des professionnels.

Arnaud Tiercelin - Elle peut aussi se construire là où les publics sont captifs : dans l'Éducation nationale, par exemple, où l'on peut au moins faire de la prévention. Après, le dispositif pénal propose d'exclure le jeune ou de le placer en centre fermé, voire de l'incarcérer. Il existe aussi les dispositifs éducatifs de la Protection judiciaire de la jeunesse mais je ne suis pas sûr que le levier pénal ni que l'institution judiciaire soient les mieux placés pour apporter des réponses de type éducatif, c'est-à-dire traiter le problème et aider le sujet citoyen à se construire. Ce n'est pas en plaçant les jeunes en difficulté dans des centres éducatifs fermés ou semi-fermés qu'on va en faire des citoyens autonomes qui puissent penser les conditions de leur existence et essayer de contourner la drogue.

Éric Forti - Moi, je pars du principe qu'il est de la responsabilité de la puissance publique de s'occuper du comportement d'un jeune face à tel ou tel produit. Il est essentiel que le collectif, la République (je mets de côté la nature de la réponse puisque aujourd'hui, elle n'est pas bonne), aussi bien le législateur que l'exécuteur censé faire respecter et appliquer la loi, ait encore son mot à dire sur les comportements des individus accrochés par la drogue, et qu'on ne laisse pas une partie de population mal ou peu informée des dangers de la drogue - et éventuellement manipulée - aux mains des dealers et de leurs machinations. À mes yeux, je le répète, la légalisation du cannabis annulerait d'emblée la possibilité d'un apport éducatif. Je conçois que les réponses actuelles ne sont pas les meilleures mais à l'égard d'une petite partie de la population en grande difficulté, je n'ai pas le sentiment que nous jouerions notre rôle de citoyens républicains si l'on baissait les bras.

Vous semblez réduire toute forme de contrôle au contrôle pénal. En dehors du champ pénal, il existe des formes de contrôle éducatif et sociétal essentielles. Encore une fois, une régulation de l'usage des stupéfiants qui ne passe pas fondamentalement par l'incrimination légale et qui mobilise davantage d'acteurs peut exister. En ce sens, passer de la pénalisation à la légalisation, cela permet de multiplier le nombre d'acteurs impliqués dans la régulation et non pas à en en diminuer le nombre ou les possibilités d'action ; c'est faire en sorte que s'en préoccupent en particulier les parents, la famille, les enseignants, qu'on puisse en parler, en discuter : parler vrai plutôt que ne pas parler ou, comme vous le disiez, parler faux.





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