Lionel Richard - Pourquoi ce livre
sur l'art contemporain ? L'éditeur me l'a commandé
tout simplement parce que je lui avais signalé
qu''il n'existait pratiquement rien sur le sujet.
En général, on considère que
l'art du XXe siècle, c'est l'art moderne, qui
se borne aux grands mouvements inscrits dans la période
1900-1950. Au-delà, bien des choses se sont
passées, mais elles n'ont guère été
répertoriées, analysées. Or,
on assiste à un éclatement de tous côtés,
d'autant que l'art est devenu de plus en plus international.
J'ai estimé, précisément, que
cet aspect international devait d'abord ressortir.
Quand on regarde la première partie du siècle,
avec le cubisme, le futurisme, l'expressionnisme,
le surréalisme, etc., on constate que les grands
mouvements artistiques sont devenus, certes, internationaux,
mais qu'ils sont partis d'Europe. C'est différent
dans la seconde partie du siècle. Il était
capital d'en tenir compte, et de ne pas adopter à
nouveau un mode de présentation de l'histoire
de l'art qui est devenu, hélas, scolairement
classique en France : à savoir, fondé
sur le gallo-centrisme. Comme si la vision française
était la clé pour comprendre les phénomènes
artistiques.
D'autre part, les rares ouvrages qui abordent l'art
moderne et l'art contemporain de 1945 à 2000
sont majoritairement, que ce soit dans la production
française ou étrangère, des dictionnaires.
Dans ces conditions, j'ai pensé, voulant toucher
le plus vaste public possible, et pas seulement des
initiés, qu'il était impossible d'énumérer
alphabétiquement des noms de mouvements et
d'artistes, mais qu'il fallait aussi proposer une
analyse. J'ai ainsi abouti à un livre informatif,
documentaire, descriptif.
Dans la mesure où il s'agissait néanmoins
de répertorier des groupes, des mouvements,
des tendances pour les situer, les donner à
connaître par rapport au reste, je me suis heurté
à une limite, évidemment : certains
artistes sont des solitaires, des marginaux, si bien
que, même importants, ils ne peuvent pas être
intégrés à des groupes ou des
mouvements de cette période. Aussi ai-je été
amené à opérer un choix parmi
des artistes qui sont représentatifs de courants
de sensibilité, plus que de mouvements proprement
dits, et je me suis résigné à
en laisser tomber pas mal d'autres, en fonction de
l'orientation adoptée. Je le regrette, car
j'apprécie leur travail, mais il était
hors de question de constituer un monument exhaustif.
Une fois ces préalables définis, il
était indispensable de tenter d'expliquer comment
et pourquoi cet art moderne et contemporain des années
1945-2000 avait évolué comme il l'avait
fait. En m'appuyant sur les groupes, les mouvements,
les tendances, l'originalité se dégageait
mieux, et surtout, elle s'inscrivait dans une succession
chronologique.
Je me suis rendu compte que le " nouveau "
surgissait assez nettement par périodes de
cinq ou dix ans. Avec le souci d'appréhender
cette évolution à travers une analyse
plus générale, j'ai voulu alors proposer
des éléments pour inciter les lecteurs
à réfléchir, à se demander
ce qui s'était passé politiquement,
philosophiquement, qui avait pu contribuer à
l'apparition de ces groupes, ces mouvements, ces nouvelles
conceptions artistiques. Bref, j'ai essayé
de faire en sorte que ces lecteurs entrevoient la
production de l'art non comme des recettes, mais comme
un processus, à l'intérieur d'un ensemble
de réalités sociales.
1945-1955 : les abstractions conquérantes
Durant la première séquence, la décennie
1945-1955, on a assisté à un grand mouvement
en direction des " abstractions ", ou mieux
: de la " non-figuration ". C'est une période
que j'ai appelée celle des " abstractions
conquérantes ". À la sortie de
la guerre, l'art figuratif passait aux yeux de beaucoup
d'artistes pour déconsidéré,
dans la mesure où l'objet même avait
été détruit par la guerre. Pour
eux, la vision de l'objet portait sa caducité
en elle-même. L'abstraction a été
alors le chemin naturel d'un certain nombre d'artistes
qui, d'ailleurs, avaient pu être figuratifs
auparavant. Mais il ne s'agit pas d'une " victoire
de l'abstraction ", comme on l'indique à
la va-vite, beaucoup trop fréquemment, dans
des présentations schématiques.
Cette " non-figuration " venait en affrontement
avec une figuration réaliste, elle-même
importante puisqu'elle a quand même subsisté
avec force jusqu'en 1955 au moins. Mais de cet affrontement
sont sortis les grands mouvements d'art abstrait à
travers deux héritages : " l'abstraction
géométrique ", qui a été
la plus dynamique au lendemain de la guerre, avec le
Salon des Réalités nouvelles à
Paris, et qui provenait de l'influence de Mondrian et
de Doesburg dans l'entre-deux-guerres, et " l'abstraction
lyrique " qui, elle, était issue de l'influence
de Kandinsky et s'est développée très
largement autour de 1948-1950.
Le surréalisme, tel qu'il survit à l'époque,
s'est inscrit plus ou moins dans cette vague de l'abstraction
lyrique, dans la mesure où les peintres qui étaient
marqués par lui sont allés vers une forme
de peinture automatique, ou vers le " tachisme
". Il y eu un mouvement qui s'est appelé
" l'automatisme ", constitué par des
peintres canadiens, et un mouvement auquel a été
donnée la qualification de " tachiste ".
Le représentant de ce dernier, qui n'a fini par
accepter la dénomination qu'après beaucoup
de réticences, est Georges Mathieu.
À travers l'influence du surréalisme également
- pas aussi importante qu'on a pu le prétendre,
sans aucun doute -, s'est développé un
mouvement d'abstraction aux États-Unis : "
l'expressionnisme abstrait ". Il a été
connu tardivement en France, mais s'est répandu
dans l'Europe entière : par exemple, la première
des expositions Documenta en Allemagne, à Cassel,
était consacrée à l'un des maîtres
de cet " expressionnisme abstrait ", Jackson
Pollock.
Durant toute cette période on s'attache, en fait,
à une réflexion de fond sur l'art et,
à travers les expériences d'un Jean Dubuffet
et sa prise en considération d'un " art
brut ", à rejeter l'objet d'art au sens
traditionnel, c'est-à-dire celui qui avait orné
jusque-là les salles à manger de la bourgeoisie
éclairée. Le support artistique reste
le même, le tableau est toujours là, mais
ce qui était tenu pour représentatif de
l'objet d'art, la peinture figurative, etc., tout cela
est complètement remis en cause.
1955-1960 : la science au service de l'art
De 1955 à 1960 environ, un mouvement dérive
de cette interrogation sur la nature de l'art, et
l'on comprend pourquoi il ne se développe qu'à
partir de ce moment : en raison de la guerre, avec
l'utilisation de machines qui, certes étaient
consécutives à des recherches scientifiques
mais des recherches destinées à détruire,
on s'était peu intéressé aux
finalités constructives, inventives, de la
technique, et à l'essor d'un savoir scientifique,
d'expériences, sans aucun but directement pratique,
pour le plaisir. On assiste alors à une accélération
scientifique intense dont les résultats, en
termes d'objets, touchent à tous les domaines.
Les artistes sont tentés, singulièrement
ceux qui se réclament de " l'abstraction
géométrique ", d'utiliser tous
les éléments qu'ils peuvent puiser dans
la science. Vasarely, par exemple, commence par des
tableaux relevant de " l'abstraction géométrique
", et il évolue vers cet art qui a été
qualifié de " cinétique ".
Tout un mouvement va ainsi aboutir à des jeux
de formes issus d'une réflexion scientifique.
Le résultat, ce seront même des formes
perfectionnées, de véritables machines.
Selon deux types : celles où le mouvement est
virtuel, et celles où le mouvement est réel.
D'un côté, celles où des mécanismes,
ou encore des effets de lumière, produisent un
mouvement, et de l'autre, de vrais moteurs. Un artiste
comme Tinguely est intéressant parce qu'il a
commencé par chercher à atteindre un mouvement
virtuel, pour se diriger ensuite vers l'installation
de moteurs.
De ce " cinétisme " naît, dans
son mode organisé en tout cas, ce qui va être
appelé " op' art ", un mouvement d'art
optique qui se développe surtout aux États-Unis,
à travers l'influence d'un ancien membre du Bauhaus
de Weimar et de Dessau, Josef Albers. Là encore,
on dévide le fil de " l'abstraction géométrique
", puisque toute sa vie Albers a peint des carrés,
en réfléchissant sur les différences
de luminosité entre les couleurs.
Il se trouve que toutes ces recherches, en Europe,
n'avaient pas pris beaucoup d'importance, ni dans
l'entre-deux-guerres ni aussitôt après
1945. Aux États-Unis, des travaux avaient déjà
été engagés. En vérité,
le père de tout cela, le seul ayant effectué
des expériences vraiment fondamentales dès
les années 1930, est le Hongrois Moholy-Nagy,
qui enseignait, lui aussi, au Bauhaus puis émigra
aux États-Unis, mais son influence était
restée très faible. C'est seulement
après la guerre, surtout aux États-Unis
et en Argentine, que le cinétisme s'est développé.
Pourquoi l'Argentine ? Parce qu'est né là,
dans un pays qui n'avait pas subi la guerre, entre
1945 et 1950, un groupe actif et inventif d'artistes.
Les retombées de cette activité en Argentine,
c'est ce qui a donné, en France, le GRAV, le
Groupe de recherche d'art visuel, avec Julio Le Parc,
qui, de Buenos Aires, s'est installé à
Paris. Dans le projet du GRAV, il y a une volonté
nouvelle, absolument affirmée, qui consiste à
faire participer le spectateur.
Cet aspect social est commun à beaucoup des représentants
de l'art cinétique. Il appartient aux préoccupations
d'un Vasarely, et il débouche, avec Nicolas Schöffer,
sur des spectacles, puisque certaines de ses machines
sont utilisées lors de représentations
chorégraphiques avec Maurice Béjart.
Une fois cette évolution réalisée,
l'art cinétique est entré dans une forme
de routine. Au-delà de 1960, il s'est trouvé
finalement admis, reconnu de façon conventionnelle,
et il s'est mis à stagner. J'ai intitulé
ce chapitre, au départ, " La science au
service de l'art " : en effet, que la science
puisse être utilisée par l'art était,
en dehors des recherches tentées au Bauhaus
dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, une situation
artistique entièrement nouvelle. Une fois cette
conquête acceptée, tout s'est un peu
figé. Des artistes pratiquent encore un art
cinétique, mais pas de la même façon.
Ils se servent de la technologie en vue d'installations,
ou pour élaborer des machines audiovisuelles.
Années 1960-1970 : retour à l'objet
Curieusement, au moment où un chemin nouveau
s'est ouvert à l'art à partir de la
non-figuration, on constate un retour du sujet et
de l'objet. On entre alors dans la grande période
de création des années 1960 et de la
première moitié des années 1970,
avec un nouveau changement dans les conceptions artistiques
: c'est la désacralisation de l'art et de l'artiste.
L'objet devient essentiellement un matériau
introduit directement dans un contexte posé
comme artistique. Il peut être assemblé
sur une surface plane, ou un socle, mais non travaillé
par des manipulations qui conduiraient à la
non-reconnaissance de son identité première.
C'est le cas avec les " nouveaux réalistes
" en France, avec César, Arman, qui entendent
utiliser tous les éléments de la civilisation
moderne - ce qui est absolument nouveau -, jusqu'aux
rebuts. En ce sens, les nouveaux réalistes
ne sont pas sans rapport avec le " pop' art "
américain, quoique les deux courants soient
parallèles et ne puissent pas vraiment se confondre,
se mêler l'un dans l'autre.
Cette utilisation inédite des matériaux
a d'abord été tentée par des
artistes américains, comme Rauschenberg, qui
ont été les véritables fondateurs
du pop' art, toutes les productions de la civilisation
industrielle étant prises en compte. C'est
alors qu'apparaissent aussi les " performances
", le happening. Dans la considération
accordée à tout ce qui est populaire
- " pop" -, il faut comprendre tous les
phénomènes de diffusion visuelle qui
existent dans la civilisation moderne : affiche, bande
dessinée, etc.
La " figuration narrative ", en France,
est dans ce fil du pop' art, sinon dans sa filiation.
Tout comme, ensuite, " l'hyperréalisme
". Un " hyperréalisme " principalement
américain, mais qui a eu des répercussions
en Europe.
1965-1975 : art conceptuel, minimalisme et arte povera
Par sa remise en cause de l'objet d'art et sa tentative
d'intégration de la civilisation moderne à
l'art, la période 1960-70 est la plus bouillonnante
de l'après-guerre. Mais l'histoire de l'art avance
beaucoup par actions et réactions : on réagit
contre le figuratif, ensuite contre l'abstraction, ensuite
on réintroduit la matérialité,
et, de 1965 à 1975, l'œuvre d'art elle-même,
dans sa nature, est mise en question à travers
la généralisation des " installations
", des " environnements ", et par le
fait que la pensée, le cérébral,
vont primer sur la " sensibilité ".
Que l'artiste se montre capable de " programmer
" quelque chose plutôt que de le "
figurer " personnellement dans ses détails
de manière achevée, débouche
sur " l'art conceptuel ", avec notamment
Sol LeWitt. Il en résultera ce qu'on a appelé
le " minimalisme " - en Italie, l'"
arte povera ", l'art pauvre. Ce qui
transparaît ainsi majoritairement, c'est le
rejet des moyens classiques de l'art, et de ses fins
tenues longtemps pour normales : une production d'émotion.
Cela, jusqu'au " land art ", tentative de
modifier le paysage pour inviter à exercer
sur lui une réflexion. Avec tous ces courants
disparaît " l'objet d'art ", au sens
traditionnel.
1975-1985 : l'entrée dans la postmodernité
Le chemin de la décennie 1975-1985 est alors
ouvert, qui met à mort les avant-gardes historiques.
On est allé jusqu'au bout des expériences,
et à ces extrêmes, il ne reste qu'une
solution, qui est de jouer : jouer avec les idées,
jouer avec les références. Voilà
l'une des marques du " postmodernisme ",
dont l'architecte Charles Jencks invente le concept,
réutilisé dans ces mêmes années
par des philosophes, des théoriciens,.
Cette période s'illustre par le " citationnisme",
c'est-à-dire des remake de tableaux classiques,
ou des références mises en évidence
à l'intérieur des œuvres proposées.
Chose curieuse, on revient beaucoup au tableau. Un
groupe d'artistes italiens, par exemple, à
travers un courant dit de la " trans-avant-garde
". L'imitation bat son plein : du Titien, de
David, d'Ingres, etc. Aux États-Unis, les adeptes
du " photoréalisme " ont également
recours à cette pratique de l'imitation référentielle.
Par un choix résolument ludique, on va donner
dans la dérision avec l'imitation du kitsch,
comme l'Américain Jeff Koons. Jusque-là,
le kitsch provenait d'une fabrication industrielle,
et désormais, dérision suprême,
il apparaît qu'il peut être signé
de la main d'un artiste, fabriqué comme une
œuvre d'art hautement travaillée, avec
la même place que celle-ci sur le marché
de l'art. Le bouleversement dans la représentation
que l'on peut avoir de l'art considéré
comme " noble " est radical.
Toutes les expériences techniques, tous les
moyens technologiques sont poussés à
l'extrême, mais pour en jouer, s'en jouer même,
et gagner de l'argent avec, comme avec toute marchandise.
Cela, sans avoir pour intention de s'inscrire dans
une recherche de création réelle, d'un
apport de nouveau - ce qui est, en définitive,
l'objectif de l'art.
1985-1995 : la grande dispersion
Les grands mouvements qui avaient pu apparaître
entre 1960 et 1970, même en 1965-1975, sont
en voie de disparition ou d'atomisation au fur et
à mesure qu'on arrive à la fin du siècle.
Les artistes ne se réfèrent plus à
ces mouvements. En revanche, comme on est en pleine
période de ce que Guy Debord a nommé
la " société du spectacle ",
il y là un aboutissement : on n'a plus affaire
qu'à des représentations d'images, et
plus à la réalité. Dans la mesure
où, à travers le réel, on est
toujours en face de représentations, comme
l'explique le philosophe Jean Baudrillard, l'artiste
se voit contraint de proposer des représentations
de représentations. Ce qui donne le "
simulationnisme ". Il ne peut plus rien découler
de la création artistique qui ne soit déjà
" représentation ". La seule issue
: reprendre. D'où une prolifération
de " néo " : le " néo-conceptuel
", le " néo-géométrisme
", le " néo-symbolisme ". Jusqu'à
un art d'intervention qui n'est qu'un " néo-art
d'intervention ", contre le sida et autres calamités,
ou pour les grandes causes humanitaires.
C'est le début d'une atomisation, d'une dispersion
des activités dites artistiques. Un peu partout,
en effet, les artistes travaillent toujours plus isolément,
dans le " chacun pour soi ". On assiste davantage
à l'expression vaguement collective de sensibilités
plutôt qu'à des mouvements organisés.
Depuis 1995, la dispersion est telle que ce sont les
notions mêmes de mouvement artistique, de programmes
artistiques communs, qui semblent en question.
Fin de siècle
La faible portion de l'opinion publique qui prête
intérêt aux arts plastiques finit par accepter
beaucoup d'éléments disparates auxquels
les historiens d'art patentés n'avaient pas l'habitude
d'accorder une quelconque attention. Elle s'installe
dans l'esprit de certaines permanences qui passaient
voilà peu, en considération de l'idée
d'un caractère toujours évolutif de la
création artistique, pour des régressions.
Ainsi expose-t-on toujours des " surréalistes
" d'aujourd'hui, des " naïfs " d'aujourd'hui,
des " paysagistes " d'aujourd'hui.
L'hésitation dans les valeurs de l'art, dans
sa nature, dans ses critères, dans les jugements
sur lui, est ce qui caractérise la fin du XXe
siècle, tant de la part des profanes que des
professionnels. L'hybridation des activités artistiques,
c'est-à-dire leur entrelacement, ne facilite
pas l'appréhension des phénomènes
et leur appréciation critique, d'autant que la
validation de ce qui est donné à voir
ne passe plus majoritairement par les galeries, les
marchands, les collectionneurs, mais par les musées
ou d'autres institutions publiques.
En outre, les nouveaux moyens de communication alimentent
une sorte de cosmopolitisme culturel. Ainsi, de nombreux
artistes africains font leur apparition dans les grandes
expositions internationales, alors que, jusque-là,
on ne prenait en compte, en Afrique, que les arts
dits " premiers ". On peut d'ailleurs légitimement
se demander si certains de ces artistes africains
ont une spécificité africaine, ou s'ils
ne sont pas influencés par un art que l'on
peut désormais qualifier de " mondial
", tout comme s'est imposée une "
world music ". La même interrogation vaut
pour certains artistes chinois qu'une vague pousse
actuellement à exposer en Europe dans les galeries
et musées.
Il est notable que, jusque vers les années 1980,
les institutions publiques mondiales, de New York à
Tokyo, Paris, Madrid, Londres ou Amsterdam, avaient
limité leur rôle à valider des courants
et des mouvements artistiques particulièrement
marqués dans leur originalité, ainsi que
des artistes qui avaient déjà conquis
une certaine réputation. À la fin du siècle,
elles s'attachent à intégrer aussi tout
ce qui était, et qui est, plus ou moins en marge.
Cette " récupération " incessante
traduit une volonté de ne pas rester hors du
coup, de ne rien oublier dans la constitution d'un patrimoine
et d'une mémoire culturels, mais cela représente
une ouverture si considérable qu'elle en devient
écrasante, et qu'à la dispersion des activités
artistiques s'ajoute l'indétermination de l'art.
En définitive, au début du XXIe siècle
en Occident, les moyens mis à la disposition
de ceux qui ambitionnent d'avoir des activités
artistiques, moyens aussi bien matériels, financiers,
que techniques, n'ont jamais été aussi
considérables. Le public des expositions n'a
jamais été aussi nombreux, les écoles
d'art ne se sont jamais autant multipliées qu'en
une vingtaine d'années. Mais l'évolution
qui s'est produite n'est pas sans poser maintenant la
question du statut de l'art dans la société
contemporaine. À quoi et à qui sert-il
?…
Discussion
Inès Champey - Vous avez
insisté sur le fait que l'internationalisation
récente de l'art serait une nouveauté,
différente de celle qui avait lieu à
travers les pionniers du XXe siècle, le cubisme,
etc., mouvements qui partaient d'Europe. La différence
notable entre ces époques tient-elle à
la place qu'occupent les États-Unis dans le
circuit ?
Lionel Richard - Je pense que non,
la différence tient plutôt à la
circulation libérée, débridée,
de tout ce qui est donné pour de l'art par
des " décideurs ". Une exposition
peut être inaugurée aujourd'hui à
New York, sa répercussion est presque instantanée
partout, à travers Internet et les médias.
Non seulement les passionnés à tout
crin peuvent assez facilement, étant donné
la baisse des tarifs du transport aérien, se
déplacer pour aller voir à New York,
Londres ou Madrid une exposition qu'ils jugent exceptionnelle,
mais il n'est pas rare qu'ailleurs, en Europe, elle
donne lieu à des surgeons, des copies, quelques
mois après. Il s'agit donc à mon avis,
et non pas à partir d'un centre exclusif qui
serait New York, d'un problème mondial : le
phénomène de la mondialisation accélérée
de la marchandise…
Inès Champey - Mais d'une
marchandise institutionnelle, finalement.
Lionel Richard - Absolument. On
s'aperçoit, au reste, que cette marchandise
circule, mais que les idées qui lui sont sous-jacentes,
ou qu'elle entend manifestement véhiculer,
ne sont souvent pas comprises, et qu'elles sont mal
reçues, sans aucune réflexion, sans
aucune distance critique.
Inès Champey - Précisément,
est-ce qu'un modèle ne s'est pas perdu, celui
de ces premières avant-gardes où les
artistes, complices et solidaires, communiquaient
entre eux chacun depuis son lieu, sa nation ? Est-ce
que tout cela n'a pas été remplacé
par des rapports mondains, commerciaux, de tous ordres
?
Lionel Richard - À mon sens,
les artistes les plus influents sont capables de savoir
ce qui se passe à peu près partout.
Ils sont très organisés, et ils sont
informés. Cette organisation est une garantie
de leur succès mondial. Certains vont jusqu'à
disposer, d'ailleurs, d'un bureau de " managing
". Beaucoup ont installé un site sur Internet.
Inès Champey - Oui, l'information
est certes meilleure, mais elle n'engage aucune solidarité…
Les artistes français se plaignent souvent
de ne pas être reconnus à l'étranger,
mais s'ils entretenaient des liens plus forts avec
des artistes étrangers, est-ce que cela se
ferait tout seul, sans le recours aux institutions
?
Lionel Richard - Personnellement,
j'en doute. Ce genre de réseaux existe, mais
le marché de l'art, lui, mise sur des cotes
individuelles. Vu le prix de revient d'une galerie,
il est aujourd'hui impossible de tenir le coup financièrement
avec de la simple philanthropie, même quand
on croit aux artistes qu'on a décidé
de promouvoir. Un autre phénomène mériterait
d'être analysé : la disparition des correspondances
entre artistes, et des débats entre eux, des
polémiques. Les uns et les autres s'abstiennent
de porter un jugement sur leur confrère et
voisin. Dans l'entre-deux guerres, les artistes débattaient
par lettres. Picasso, Kandinsky, Léger ont
entretenu une correspondance nourrie avec des artistes
ou des critiques… Les artistes contemporains
composent des livres, à l'occasion, ou les
font composer, mais les échanges intellectuels
entre eux sont réduits. Un coup de téléphone,
un " courriel ", ou un site sur Internet,
tout cela, je pense, n'a rien à voir avec un
débat intellectuel…
Inès Champey - Quoique…
un e-mail peut être très intéressant.
Catherine Grosnier a prononcé une conférence
au Centre Pompidou en avril 2002 sur " Le renouveau
de l'inspiration chrétienne en art contemporain
", ou elle se livrait à une lecture chrétienne
(péché, rédemption, etc.) d'un
grand nombre d'œuvres contemporaines, y compris
de celle de Maurizio Cattelan, qui est plutôt
perçue comme un provocateur. Elle a fini sa
conférence en projetant l'image d'un e-mail
de Maurizio Cattelan lui disant : " Ma chère
Catherine, je suis absolument d'accord avec la lecture
chrétienne que vous faites de mon œuvre
". Est-ce qu'il n'y a pas là quelque chose
de nouveau ?
Mais nous restons là au niveau du spectacle.
Peut-être ne connaît-on pas ces correspondances,
après tout. On ne connaît que ce qui a
été publié. En l'occurrence, pour
les artistes de Support/Surface, on a fait ce travail
de publier leurs lettres, et l'on se rend compte qu'ils
avaient des discussions sur le fond.
Lionel Richard - Cette grande période
prend fin avec le siècle, à mon avis.
Peut-être l'échange de " courriels
" changera-t-il quelque chose, on verra…On
a besoin de temps pour en juger… Il ne faut
pas être nostalgique, il faut s'efforcer d'avancer.
Inès Champey - Donc, vous
dites que l'internationalisation n'a de sens que si
elle met en branle un véritable échange
de réflexions sur des problèmes de fond…
Lionel Richard - Oui, et c'est pourquoi
j'emploie, pour la période actuelle, le terme
de " mondialisation ". Ce n'est plus "
l'internationalisation " de l'art telle qu'elle
s'est manifestée dans les années 1920,
ou même encore dans les années 1960.
La " mondialisation " est un système
de circulation des marchandises, fondé sur
le principe du profit.
Inès Champey - L'autre grande
question de cette mondialisation, c'est l'intégration
des artistes des ex-pays colonisés…
Lionel Richard - … Et des
ex-pays dits socialistes… Les particularités
du système de " spectacularisation "
de l'art, avec la fétichisation de l'œuvre
et la spéculation sur elle, ont conduit certains
marchands, qui trouvaient ces artistes ridicules avant
1990, à accumuler leur production dans leurs
réserves. Le si décrié "
réalisme socialiste " est devenu à
son tour une " marchandise " parfaitement
monnayable.
Inès Champey - Vous avez
parlé des artistes africains. En fait, le phénomène
est bien plus vaste. Un artiste comme Jean-Hubert
Martin a exposé récemment à Düsseldorf
des autels religieux d'Asie et d'Afrique présentées
comme des installations. D'une part, ces formes sont
effectivement lues comme des installations, ce qui
leur donne une légitimité en tant que
participant à de l'art contemporain ; d'autre
part et inversement, c'est là une manière
de resacraliser l'art, en y mettant un contenu sacré.
Quelle est votre réaction sur ce type de pratique,
qui engage, pour le dire vite, une vraie prise de
position philosophique ?
Lionel Richard - S'agissant des
arts africains, ou des arts dits " premiers "
en général, je suis convaincu que la
difficulté provient de ce qu'au fond la frontière
est assez floue entre ce qui est de l'art et ce qui
n'en est pas, et qu'elle est confusément perçue.
Il y a, tout d'abord, des objets de civilisation :
un banal outil pour cultiver la terre, qu'il provienne
d'Afrique ou de l'Europe du Moyen Age, est-il obligatoirement
un objet d'art ? Non. L'artisan peut être un
artiste, mais il ne l'est pas nécessairement.
Et puis il y a, d'autre part, les statues, les masques,
qui ont été avant tout des objets de
caractère religieux, ou liés à
des croyances, à la magie, à l'animisme,
tout comme en Occident nous avons eu la représentation
de la Vierge, de Jésus, des saints, des scènes
bibliques. Où que ce soit, les œuvres
d'art ont émané de ces objets par un
lent processus de laïcisation de la représentation,
et par la reconnaissance de l'originalité distinctive
d'un certain nombre d'entre eux. Ainsi l'objet a priori
religieux est-il devenu au fil des siècles,
en Occident, une pièce qui a pris le chemin
du musée des beaux-arts. Pour ce qui est des
artistes africains contemporains, qu'ils travaillent
en Afrique ou ailleurs, ils n'ont fait que recevoir
ces objets de caractère religieux en héritage.
Ils aboutissent à autre chose, parce qu'ils
ont aussi intégré l'art moderne et contemporain.
Certaines installations d'artistes sénégalais
présentées à Dakar n'ont rien
à voir avec les arts dits " premiers ".
L'art est un processus d'évolution, et resacraliser,
pour les artistes africains ou asiatiques, des éléments
qui, à travers leurs moyens et leurs modes
d'expression, appartiennent tout simplement à
leur tradition culturelle me semble participer d'un
malentendu.
Inès Champey - C'est une
question complexe, et qui dépend pour beaucoup
du regard que l'on porte. Il y a par exemple une manière
de considérer le rituel religieux comme une
expression artistique - je pense aux Aborigènes
d'Australie. Peut-être est-ce là d'ailleurs
un regard de conservateur de musée.
Lionel Richard - Pour ma part, je
crois que l'art est un processus de création
ou d'invention permanente. Ce qui se manifeste par
une répétition prolongée des
mêmes formes d'expression relève, à
mon avis, de phénomènes de civilisation.
Dans la fabrication d'objets, c'est ce qui est à
classer dans l'artisanat traditionnel, dans ce qui
est généralement nommé les arts
et traditions populaires. Mais des éléments
peuvent être repris artistiquement parce qu'ils
le sont sur un mode créateur. Les transes,
par exemple, sont des éléments religieux
à l'origine, mais on les retrouve intégrées
dans la danse moderne.
Inès Champey - Absolument,
mais leur statut s'est alors métamorphosé.
Ce sont des modes d'expression qu'on importe à
un autre niveau.
Lionel Richard - Dans cet ordre
d'idées, de très nombreux Africains
utilisent le gri-gri comme un simple objet traditionnel,
sans y placer une quelconque notion de magie…
Inès Champey - … De
la même façon qu'on peut mettre une Vierge
Marie dans un musée et la contempler pour sa
beauté, et non plus pour prier. Je trouve la
position de Jean-Hubert Martin un peu régressive
sur le plan intellectuel. La richesse de ces artistes
d'Afrique et d'ailleurs provient précisément
d'un conflit entre leur culture passée et les
apports du monde contemporain… Pascale Casanova
a réfléchi sur cette question en littérature,
les dominés qui s'approprient la culture du
dominant. À mes yeux, on n'est d'ailleurs pas
assez exigeants à l'égard des plasticiens.
Quand il s'agit de littérature, on demande
un haut niveau de réflexion, mais quand il
s'agit d'arts plastiques, il suffit de barbouiller
quelques traits et c'est de l'art : c'est extrêmement
choquant. Je trouve que c'est très injuste
d'attendre si peu. Kofi Annan, on ne s'attend pas
à ce qu'il fasse un tour de passe-passe animiste
quand il doit décider. On doit avoir le même
niveau d'exigence pour un artiste africain que pour
tout autre.
Lionel Richard - Vous mettez là
en évidence, en fait, les facilités
de l'" exotisme ".
Inès Champey - Exactement,
et d'ailleurs, le titre d'une exposition de J.-H.
Martin était " Partage d'exotismes ".
Véronique Pattegay - Ce qui
m'intrigue le plus, à vous entendre, c'est
qu'en tant qu'historien, l'histoire de l'humanité
plane en permanence au-dessus de vous…
Lionel Richard - Sans doute, et
c'est précisément ce qui manque au plus
grand nombre !… Avec mon éditeur, nous
nous sommes rendu compte qu'il était nécessaire
d'apporter au public cet arrière-plan pour
qu'il puisse entrevoir l'idée d'une évolution
en art. C'est la même chose en Histoire. On
s'aperçoit que les programmes d'histoire se
focalisent sur des événements sans expliquer
leurs causes ni leur origine. Un mouvement artistique
ne naît pas in abstracto. Il y a toujours
un fil conducteur. Pour les jeunes artistes, il est
indispensable de le savoir. C'est ce qui leur permettra
d'orienter leur propre création, et aussi de
s'insérer dans l'histoire de l'art, de ne pas
s'user à des travaux ou des expériences
qui ont déjà été l'objet
de recherches et de réalisations bien avant
eux. Mieux vaut connaître Yves Klein que de
perdre son temps à le répéter.
Véronique Pattegay - Quelle
est, à vos yeux, la rupture la plus considérable
de toute la période que vous abordez dans le
livre ?
Lionel Richard - L'utilisation de
nouveaux moyens techniques, inaugurée par le
cinétisme. C'est le moyen technique qui, selon
moi, fait évoluer les institutions artistiques,
l'objet d'art et l'artiste.
Véronique Pattegay - Et quelle
est la période, ou l'artiste, qui vous trouble
le plus ?
Lionel Richard - L'activité
d'un Daniel Buren dans les dernières années
est pour moi sujet à réflexion. Avec
Jean Toche, en 1970 à l'I.U.T. de Cachan, j'ai
organisé une exposition que nous avions intitulée
" Art et Industrie ", avec des débats
tout autour. Buren a exposé là ses fameuses
bandes de stores. C'était une extraordinaire
provocation, une mise en cause de la notion d'objet
d'art et, en même temps, de la société
qui s'identifiait à une certaine image bourgeoise
de l'art. Un acte de " révolution culturelle
", autrement dit, en se replaçant dans
la vague de sympathie qui existait alors chez certains
pour ce qui se passait dans la Chine de Mao. Maintenant,
je vois qu'il est devenu un architecte, une sorte
d'ingénieur de l'environnement ! (Rires)
Ça doit correspondre effectivement à
une évolution du statut de l'art et de la place
qui lui est accordée officiellement dans la
vie publique. Mais je trouve cet aboutissement inquiétant,
et même angoissant.
Véronique Pattegay - On parle
beaucoup aujourd'hui de la " diversité
" des activités artistiques, mais est-ce
que diversité et singularité sont une
même chose ?
Lionel Richard - Non. Toutefois,
la diversité n'empêche pas la singularité.
Dans la période 1960-1970, où les courants
sont solidement constitués, vous vous apercevez
que chaque artiste, à l'intérieur, a
gardé sa singularité. Si l'on remonte
aux " abstractions " des années 1950,
seuls ceux qui considèrent que tous les tableaux
abstraits se ressemblent ne sont pas en mesure de
discerner qu'effectivement chaque artiste pratiquant
l'abstraction possède un univers très
spécifique, éminemment personnel.
Véronique Pattegay - J'en
suis persuadée, mais l'uniformisation "
mondialisante " n'a-t-elle pas tendance à
gommer les différences ?
Lionel Richard - Depuis la fin des
années 1970, on est entré, comme je
l'ai dit, dans un système déterminé
par l'économie marchande mondiale. Déjà,
après 1945, s'il y a eu une vogue aussi importante
des " abstractions ", c'est que des marchands
en ont fait leur fonds de commerce, d'un continent
à l'autre. Certains artistes figuratifs ont
dû se plier à des revirements dramatiques,
ils se sont tout simplement tournés vers l'abstraction
pour vendre leurs toiles ! Et au moment où
la figuration a été de retour, des artistes
sincèrement " abstraits " se sont
trouvés dans un cul-de-sac, dans l'impossibilité
de vendre leurs toiles. Actuellement, le phénomène
de " vogue marchande " à partir d'une
prétendue " demande ", comme si l'art
était du pétrole, s'est amplifié.
Dans beaucoup d'écoles d'art, d'ailleurs, il
a été décidé d'initier
les élèves aux possibilités pour
eux de vendre leurs " œuvres ". Résultat,
l'emprise du système marchand est telle que
le jeune artiste doit s'introduire dans un certain
créneau pour espérer pouvoir vendre.
Dans de telles conditions, quand elle n'est pas étouffée,
la singularité a beaucoup de mal à se
manifester.
Véronique Pattegay - Est-ce
que la rupture créatrice, alors, n'est plus
possible que chez les psychotiques ?
Lionel Richard - À considérer
les artistes du XXe siècle en tout cas, certains
étaient fort près du " pyschotisme
". Pour une majorité d'entre eux, la rupture,
quelles qu'en soient les formes (autodestruction par
l'alcool, notamment), a été déterminante.
À l'inverse, la fin du XXe siècle encourage
plutôt les situations d'intégration…
Véronique Pattegay - …
Une intégration, une norme qui expliquent que
l'on ait des difficultés à voir émerger
la singularité…
Inès Champey - On parle de
courants dominants, je crois. C'est vrai qu'on a longtemps
vécu sous cette mythologie de l'artiste qui
se sépare complètement du monde, qui
peut créer dans le vide. C'était une
pure mythologie, qui produisait des artistes qui,
à 35 ans, barbouillaient des choses sans intérêt,
des clichés, en espérant être
géniaux. Mais, de ce point de vue, la sociologie
nous a appris que personne ne peut se passer de reconnaissance.
On rejoint là le regard de l'autre en philosophie,
et aussi le " regardeur " de Duchamp. S'est
mise en place l'idée qu'on ne crée pas
dans le vide et que si l'on n'est pas reconnu, l'œuvre
n'existe pas. Alors, à partir de là,
qu'est-ce qu'on en fait ? par qui est-on reconnu?
est-ce par des pairs, par des institutions ? Je pense
qu'il faut donc distinguer ces stratégies de
l'aspect commercial car cela existe plus que jamais
: faire ce qui plaît aux prescripteurs institutionnels,
faire des choses qui ne sont pas en rupture, etc.
Par ailleurs, c'est très intéressant,
quand Véronique vous a posé sa question
sur ce qui fait rupture, vous avez répondu :
" L'usage de la technique ", puis vous avez
embrayé sur Buren. Or, le premier Buren, celui
qui nous invitait à regarder au moyen d'un seul
outil visuel, cet artiste-là n'utilisait aucune
technologie et, pourtant, ce qu'il proposait était
une immense rupture. Donc je voulais vous relancer un
peu sur cette histoire de rupture. On peut donc produire
une rupture artistique forte juste avec de la toile
à matelas et un petit coup de pinceau…
Les artistes de l'art conceptuel, au début, n'avaient
aucun moyen : trois photos, un texte… Disons que
l'aspect technologique est certes plus directement palpable,
compréhensible, mesurable objectivement ; mais
il existe d'autres formes de rupture qui sont plus difficilement
visibles.
Lionel Richard - Certainement, mais
je crois que l'aspect technologique, dans l'évolution
générale des grandes tendances, joue
pour beaucoup. C'est quelque chose qui a été
fort sensible au fur et à mesure que "
l'installation ", comme moyen d'expression, acquérait
droit de cité dans les expositions.
Inès Champey - Sur le système
marchand, Buren avait fait une brochure où
il montrait vraiment une rupture. Maintenant il n'est
plus seul, mais c'est un vrai problème, pour
l'artiste reconnu. Des sociologues ont parlé
de la trajectoire des artistes vieillissants, pour
lesquels, effectivement, le contexte n'est plus le
même… Mais il a représenté
une vraie rupture, par exemple dans cette exposition
où il exposait le musée, pour le dire
ainsi. C'est un grand créateur.
Lionel Richard - Buren a eu beaucoup
d'audace, dans la mesure où il était
marginalisé, voire ridiculisé par la
critique en place. Il faut avoir du courage pour tenter
aussi radicalement ce qu'il a fait. J'en dirai autant
de Boltanski presque à la même époque.
Il lui a fallu rompre avec la peinture, alors qu'il
avait commencé par là. Il s'est lancé
dans des " installations " alors que c'était
loin d'être une mode. Au départ, les
critiques le considéraient un peu comme un
original, une sorte de psychotique oui. Donc, des
artistes que nous voyons aujourd'hui reconnus, et
parfois un peu trop, et que nous avons peut-être
tendance à considérer sous cet angle-là
de l'officialité, ont eu le sens, courageusement,
de la rupture à accomplir.
Inès Champey - On peut dire,
de surcroît, que les ruptures technologiques
ne se sont pas faites toutes seules, il a fallu des
artistes pour indiquer une démarche, un sens,
et c'est peut-être par là que l'on retrouve
un projet artistique de rupture.
Lionel Richard - Ce qui a changé,
c'est que le " reproductible " s'est trouvé
amplifié par la technologie contemporaine.
De ce fait, il est plus difficile de marquer une singularité
absolue. Tous les moyens techniques portent davantage
le jeune artiste vers les facilités de la "
reproductibilité ", vers le " néo
", vers l'imitation, que vers la rupture telle
qu'elle pouvait se produire dans les années
1970.
Inès Champey - Mais cette
reproduction et cette imitation ont lieu aussi sur
le marché de l'art, dans les galeries, qui
exposent les mêmes choses sans vraiment le vouloir.
L'imitation commence là, avant même les
moyens techniques. Et cela vient du désir d'intégration
dont vous parliez, qui caractérise absolument
notre époque. Autant la prise de risques était
le modèle naguère, autant, maintenant,
c'est l'intégration, le modèle, ce qui
rend la rupture d'autant plus difficile à produire
maintenant, psychologiquement aussi bien qu'intellectuellement.
Lionel Richard - Intellectuellement,
c'est sans doute plus difficile, en effet. Nous sommes
tous placés dans une telle accumulation d'événements
et de spectaculaire !… On comprend que les écoles
d'art, aujourd'hui, initient les élèves
aux multiples choix esthétiques à leur
portée, mais le danger de dérives est
redoutable… De toute façon, peut-on vraiment
former les artistes ? La vieille formation par le
compagnonnage avec des artistes expérimentés
a disparu. C'était l'apprentissage d'un simple
savoir-faire, car le génie ne s'apprend pas,
mais il était indispensable. Ce compagnonnage
était une source d'acquisition, par l'exemple,
de toutes les techniques possibles. Aujourd'hui, en
France, presque toutes les écoles d'art se
sont plus ou moins spécialisées.
Véronique Pattegay - Je trouve
inquiétant que les écoles d'art tendent
désormais vers le même modèle
d'arts appliqués à l'économie
de marché : d'ailleurs, est-ce qu'on va y former
des artistes ou bien des professeurs ? Par exemple,
au moment du lancement des classes à PAC (projets
artistiques et culturels, où des artistes interviennent
directement auprès des élèves)
mises en place par Jack Lang, un débat a eu
lieu aux Beaux-Arts. La question y était formulée
ainsi : comment former les élèves des
Beaux-arts à devenir les futurs intervenants-artistes
dans ces classes-là... Peut-être ne faut-il
pas chercher les artistes dans ces écoles,
tout simplement !
Inès Champey - Non, je ne
suis pas d'accord, parce qu'en même temps, il
faut une certaine culture pour créer, il faut
donc bien des écoles où l'on apprenne
à penser. Je reviens souvent à Pierre
Bourdieu. Dans Un art moyen, il montre parfaitement
comment l'ignorance conduit toujours à reproduire
les mêmes formes. Il en va de même pour
l'art brut : on peut admirer l'art brut mais quand
il devient un modèle, ce sont des artistes
pas du tout " bruts " (malades, fous) qui
nous font de l'art brut…
En art, qui passe donc par des formations, on avance
chronologiquement, même si, à certaines
périodes, on choisit de nier ces avancées,
comme cela s'est produit à mon sens dans les
années 1980. Mais on avance aussi en largeur,
à l'horizontale. Et l'école va dans
ce sens, elle devrait être, d'une part, pour
acquérir des connaissances, d'autre part pour
acquérir des savoir faire techniques. Et le
lien, lui, il se joue avec la couche d'air qui permet
à chacun de s'exprimer… Les écoles
ne sont pas parfaites, mais elles sont nécessaires.
Par ailleurs, en ce qui concerne l'espèce de
glaciation de la création dans la mondialisation
marchande, j'estime qu'il y a souvent à cet
égard une certaine exagération et, pour
le dire ainsi, une certaine bien-pensance… Bien
sûr, on a constaté des excès dans
l'intégration mondiale du marché de
l'art, un cynisme évident, une perte du sens
des réalités indéniable. Alors,
avec la guerre du Golfe (1991), les attaques contre
l'art contemporain ont commencé, elles sont
même devenues un refrain d'une telle démagogie…
Mais je crois qu'il faut être optimistes et
faire confiance aux nouvelles générations,
qui réagissent bien. Après l'espèce
de confort mondialisé et d'illusion de pensée
unique qui a dominé dans les années
1980, la chute dans le réel a été
dure mais je reste persuadée que cela va faire
réagir les artistes plus fermement.
Véronique Pattegay - S'agissant
de l'engagement des artistes aujourd'hui, je suis
vraiment très perplexe. Prenons pour exemple
notre projet mené à Gonesse pour la
Biennale et dont toi, Inès, tu étais
commissaire d'exposition. Le manque de solidarité
entre les artistes a été frappant. Les
artistes choisis déléguaient à
l'association Iflf l'achat des matériaux destinés
à leur œuvre, et même le positionnement
concret de ces matériaux ! L'ensemble des artistes
a effectivement beaucoup délégué,
beaucoup attendu du dispositif de l'association, qui
se sentait même à certains moments accusée
d'être responsable des problèmes techniques
posés par l'installation des œuvres !
Est-ce que ce n'est pas incroyable ? Je n'ai vu aucun
artiste au vernissage, je n'en ai vu aucun depuis
que ceux qui ont eu la gentillesse de venir installer
ont fini leur installation. Ça, c'est quelque
chose qu'on peut aussi dire de l'art contemporain.
Cela vient sans doute de la confiance qu'ils portent
à leur commissaire d'exposition, bien sûr,
je ne veux pas dire non plus qu'ils ont exposé
ici par-dessus la jambe, sans conscience de quoique
ce soit…
Inès Champey - … Non,
mais non. Andrea Frazer était aux États-Unis,
Patrick Saytour à l'autre bout de la France,
ils ne sont pas parisiens. Il serait difficile de
généraliser à partir de cet exemple
précis.
Véronique Pattegay - Il y
a quand même me semble-t-il aujourd'hui matière
à poser la question sur ce que signifie le
mot " s'exposer ". On oublie que s'exposer
peut permettre des rencontres entre les corps, ce
qui débouche vite aussi sur la question de
la sacralisation de l'art.
Lionel Richard - Depuis les années
1970, il existe un phénomène de délégation.
Il provient de la nature même des expositions,
qui a beaucoup changé. Prenons Sol LeWitt :
il effectue des schémas et délègue
à d'autres le travail de réalisation
à partir de là…
Véronique Pattegay - On en
est donc arrivés à un fonctionnement
institutionnel ?
Lionel Richard - Certainement. Autrefois,
quand un artiste exposait, il assistait nécessairement
au vernissage. C'est lui qui montrait ce qu'il avait
à montrer. Maintenant, une sorte de "
virtuel " intervient toujours davantage.
Véronique Pattegay - Cela
existe, en effet. Le dispositif d'Il Faut Le Faire
cherche précisément à questionner
les pratiques artistiques et donc, c'est au contraire
formidable de mettre en place une exposition qui permette
de formuler ce questionnement en s'appuyant sur l'expérience.
Lionel Richard - Il y a, du reste,
des avantages à la chose. Sol LeWitt peut rester
aux États-Unis, on voit ses œuvres ailleurs.
C'est là qu'est l'important, à mon sens.
À Gonesse, vous avez pu, bien qu'elle ne soit
pas venue, présenter le travail d'Andrea Frazer.
Vous avez pu, malgré tout, donner une idée
de ce qu'il est…
Véronique Pattegay - Elle
a d'ailleurs été très présente
! (Rires) Dans le centre socioculturel où
elle était exposée, son œuvre a
beaucoup dérangé… Ce qui est intéressant,
c'est qu'ici, à Gonesse, a eu lieu une expérience
importante, nécessaire, en tout cas pour nous.
C'est du moins ce qu'on se dit, dans notre centre
itinérant d'art content-forain : il faut faire
l'expérience de son discours…
Merci à vous, Lionel Richard, d'avoir eu la
patience de nous laisser un peu parler, après
votre intervention si structurée, de ce qui
nous occupe là, sur le terrain, au quotidien
de notre pratique.