Colette Chouraqui-Sepel - J'aimerais
savoir ce qui vous a marqué dans le film que
nous venons de voir.
Michel - L'image dont je me souviens
est celle où l'on voit naître un enfant.
C. C.-S. - Tu voulais dire quelque
chose, Selan ?
Selan - Juste : " A. C. G. ",
ce qui veut dire : " Assyrio-caldéen gang
"…
C. C.-S. - Je vais vous dire, Michel,
pourquoi ce film m'a touché, moi. J'ai eu un
bébé qui aurait pu mourir à la
naissance, s'il n'y avait pas eu l'hôpital, les
tuyaux, toute la technique…
Michel - Moi, je suis né comme
ça, prématuré.
C. C.-S. - C'est vrai ? Ma fille aussi.
Elle est née à six mois, et sans toutes
ces machines, eh bien, ma fille - qui a maintenant 25
ans - ne serait pas vivante.
Michel - C'est miraculeux.
C. C.-S. - Miraculeux ? Non, pas tout
à fait. C'est l'effet de la technique. Mais on
voit bien, effectivement, qu'il y a une autre dimension
: la vie parfois n'existe que par toute la science qu'il
y a derrière. Et puis, à la fin, il y
a quelque chose de très joli sur le bébé,
avec le cri du bébé quand il naît.
Certains bébés ne crient pas, d'autres
se laissent mourir. Ça existe. Il y a des bébés
qui décident qu'ils ne veulent pas vivre.
Michel - À la naissance, on
leur met des coups !
C. C.-S. - C'est vrai, ça arrive.
Michel - Pourquoi vous rigolez ?
(Brouhaha, rires, tout le monde parle en même
temps)
C. C.-S. - je voudrais revenir là-dessus
parce que c'est quand même important. Je ne
sais pas si vous avez entendu les commentaires du
film. À un moment, on dit que l'homme est fait
de langage et que le cri, c'est le premier langage,
on peut le prendre comme un premier langage. Mais
des bébés refusent de crier et se laissent
mourir : pourquoi ? C'est une question. Certains adultes,
certains enfants refusent de parler et se mettent
en retrait du monde.
Quelqu'un - Ils sont nuls ?
C. C.-S. - Pas forcément. Ils
pourraient parler mais ils ne veulent pas. On peut se
demander aussi pourquoi. Et puis, il y a des gens qui
tuent ou qui se tuent… C'est la même chose.
Ils ont la vie mais ils ont aussi la possibilité
soit de se laisser mourir, soit de tuer et on peut se
demander aussi pourquoi. C'est l'un des aspects qui
m'a touché : le bébé, la vie, qu'est-ce
qui fait la vie, qu'est-ce qui fait la mort ? Il n'y
a pas que faire l'amour et faire un enfant et l'amener
au monde, point final, et lui donner à manger
et faire ce qu'il faut… Parfois aussi, on veut
ou on le veut pas. Et à part le bébé,
qu'est-ce que vous retenez de ce film que nous venons
de voir ensemble ?
Quelqu'un - La guerre.
(Rires)
C. C.-S. - Comment t'appelles-tu ?
Rémi - La guerre, c'est pas
bien.
C. C.-S. - Est-ce qu'on voit la guerre
?
Rémi - On voit l'armée.
C. C.-S. - Oui, mais as-tu remarqué
ce qu'on voit de l'armée ?
- On voit des armes.
C. C.-S. - Et quoi encore ?
- Des gens.
C. C.-S. - Que font-ils ?
- L'armistice.
D'autres - Ils s'entraînent
!
C. C.-S. - Oui, ils s'entraînent
pour le défilé du 14 juillet. Et alors
? Beaucoup de personnes s'entraînent pour faire
un spectacle : on voit les danseuses de l'opéra,
les militaires pour la parade du 14 juillet, les animateurs
de ce centre de vacances. Qu'est-ce que vous avez pensé
de ça ?
(Brouhaha)
C. C.-S. - Moi, je voudrais demander
à Gérald Caillat pourquoi il a mis dans
son film toutes ces préparations de spectacle,
tous ces gens qui se préparent pour faire quelque
chose de beau ?
Gérald Caillat - Le sujet,
c'est le théâtre des institutions : l'armée,
la naissance, l'école avec la petite fille …
C. C.-S. - Ces petites filles, ce
sont des danseuses ?
- Oui.
C. C.-S. - Vous avez vu comment on
leur fait faire des traits, et la fonction de ce geste
? Une jeune fille le dit très bien, d'ailleurs
: quand elle fait ces bâtons, c'est comme ses
" ports de bras "…
- C'est un coup de chance, d'ailleurs, qu'elle m'ait
dit ça.
C. C.-S. - C'est vrai, ce n'était
pas écrit dans le scénario ? Alors, c'est
très juste. Moi, j'y ai vu quelque chose au-delà
de la représentation des institutions. Dans ce
souci de faire un beau spectacle, il y a le souci de
faire quelque chose qui peut donner un sens à
la vie, parce que, finalement, on vit, on naît,
on meurt, mais quel sens donner à la vie ? Faire
du beau, est-ce que ça n'est pas un des sens
possibles ? Mais là, on voit bien qu'il existe
de très nombreux niveaux du beau. Il y a le beau
pour le beau, et puis il y a le beau pour démontrer
la force de l'armée, le beau pour acclamer le
pape. C'est toute la fonction de la mise en scène
et du spectacle. Je ne sais pas si vous avez déjà
participé à un spectacle, mais on est
très content de faire quelque chose de beau,
même si l'on ne sait pas toujours à quoi
il sert, ce spectacle. Dans le film, on voit que cela
peut parfois servir à des choses qui ne sont
pas toujours formidables.
- Bonjour, je m'appelle Fahd. Moi, ce qui m'a marqué,
c'est la scène de don d'organe. La mort, pour
moi, d'après ce que j'ai compris, ce n'est pas
une fin en soi, c'est peut-être même un
début pour quelqu'un qui souhaiterait refaire
quelque chose… À mon avis, il y a un point
commun entre la naissance et le retour à la vie
grâce à un don d'organe.
C. C.-S. - Ça commence avec
la naissance, avec le cœur - enlever un cœur,
en remettre un autre -, et puis il y a les textes sacrés.
Naître n'est pas un but en soi, mourir non plus,
et peut-être les textes sacrés sont-ils
là pour montrer qu'il faut bien qu'il existe
un but. Il faut se l'inventer, chacun se l'invente comme
il peut, et les textes sacrés donnent aussi à
leur façon un sens à tout ça. Je
m'excuse de parler de moi, finalement on peut toujours
bien parler de soi ; mais quand ma fille est née,
c'était dans un hôpital où une partie
du personnel était composé de sœurs
- je ne suis pas catholique - et au-dessus de mon lit,
il y avait une croix. J'ai accouché d'un bébé
qui est parti dans un autre hôpital. On m'a gardé
là pendant trois jours, avec la croix au-dessus
de la tête… J'avais mis au monde un bébé,
mais je n'avais pas été capable de mettre
au monde un bébé qui pouvait vivre sans
les artifices de la médecine et je me disais
que j'aurais bien aimé croire en Dieu parce que
j'aurais au moins pu prier Dieu pour que mon enfant
vive. Et finalement, je m'y suis mise… Il ne me
restait plus que ça : penser très fort
que tout ce que je pouvais faire, maintenant que je
l'avais mise au monde trop tôt, c'était
de lui donner envie de vivre.
Et effectivement : à quoi bon donner la vie ?
Que faire de sa vie ? Quel sens lui donner ? Dans mon
métier, je reçois des gens qui s'interrogent
sur ça et qui, ne trouvant plus de sens à
leur vie, soit veulent mourir, soit délirent.
J'ai eu comme patients deux transplantés cardiaques,
des hommes jeunes, qui seraient morts sans le secours
de la science. L'un pensait qu'en fait, Dieu avait voulu
qu'il meure et que peut-être qu'il aurait dû
effectivement mourir. Au moment où il revenait
à la vie avec le cœur d'un autre, il s'est
remis à penser à toutes les fautes qu'il
avait commises, minimes ou graves, et qui faisaient
qu'il aurait mérité la mort, et il trouvait
injuste d'être vivant avec ce cœur d'un autre
qui, peut-être, n'avait pas commis de faute ni
n'avait mérité la mort… Quant à
l'autre patient, durant six mois (sa maladie cardiaque
l'avait obligé à vivre quasiment couché
et, grâce à la transplantation, il a pu
mener une vie normale, se remettre à se promener),
il n'osait plus faire tout ce qui lui était possible
parce qu'il sentait tout le temps dans sa poitrine quelque
chose qui ne lui appartenait pas. Peut-être connaissez-vous
des gens qui ont été greffés ?
Quelqu'un - Qu'est-ce que c'est ?
C. C.-S. - Par exemple, quand un de
tes reins ne fonctionne pas bien, la science permet
de t'en donner un qui vient de quelqu'un d'autre, parfois
d'un parent, et qu'on implante dans ton corps pour t'aider
à vivre parce que, sinon, tu mourrais. Beaucoup
de gens qui ont été greffés vivent
pendant quelques temps avec un corps étranger
en eux. Cela fait se poser des questions : par exemple,
comment vit-on avec un organe qui ne vous appartient
pas ? Cela ne s'était pas du tout posé
à la technique. Les chirurgiens ne l'avaient
pas imaginé, d'ailleurs, dans tous les services
hospitaliers qui pratiquent la greffe, maintenant, des
psychiatres et des psychanalystes travaillent avec eux.
Comme le disait bien un chirurgien, on fait de la belle
couture, ça marche, mais les effets de la greffe
d'un corps dans un autre, on ne les connaît pas.
Quelqu'un - Je ne suis pas tout à
fait d'accord avec vous lorsque vous parlez des textes
sacrés. À mes yeux, il y a des textes
: que certains les prennent comme venant du ciel, c'est
leur droit le plus strict mais moi, je suis athée
et je crois intimement que les textes ne sont en définitive
rien d'autre qu'une manière que l'esprit humain
a trouvé pour organiser la société.
Vous parliez tout à l'heure des dons d'organe.
Il se trouve qu'on m'en a retiré un - un rein.
J'ai eu un cancer et il m'en reste qu'un. Je m'en porte
très bien. La veille de me faire opérer…
vous êtes à l'hôpital, tout seul,
on vous fait vous laver de A à Z, tout seul,
vous êtes nu. Une heure avant l'opération,
vous vous relavez encore. À ce moment-là,
vous êtes seul avec vous-même. Il y a personne,
vous voyez votre vie, vous la revoyez, vous voyez vos
erreurs, vos échecs, et en fin de compte, vous
trouvez que vous avez eu beaucoup, beaucoup de chance
de vivre, d'être ce que vous êtes, avec
vos qualités et vos défauts et vous vous
rendez compte que vous êtes, quelque part, le
résultat d'un choix. Ce n'est pas Dieu, pour
moi, mais je ne sais pas, quelque chose en plus se passe.
Nous sommes, nous, qu'une entité à trois
étages - c'est mon avis - qui a besoin et qui
est aussi énergie, qui est matière, qui
est esprit.
Dans le film, la séquence du pape au Vatican,
j'y ai vraiment vu une mise en scène artistique,
volontaire : la lumière qui tombe sur le saint
père, le symbole du ciel qui l'inonde…
Ce n'est pas innocent, qu'on fasse une architecture
qui permette de voir de tous côtés. Cette
lumière a été conçue par
les architectes, alors, est-ce qu'il n'y a pas quelque
part une petite tromperie ? Lorsque je vois ces seniors
danser la polka des lampions au nom de leur entreprise
en lançant toutes ces promesses de s'amender…
À leur âge, tout de même ! Ils devraient
avoir un peu de recul, un peu d'expérience de
la vie ! Et tous ces gens qui jurent, la main sur le
cœur, qu'ils vont essayer d'améliorer leur
entreprise… L'entreprise, c'est leur nouveau dieu,
en fait… Et cette machine humaine que l'on répare,
dans laquelle on change des pièces comme d'un
moteur de voiture… Mais on ne change pas le cerveau
des gens, on ne change pas leur esprit, du moins pas
encore !
Vous parliez de la finalité de la vie. La vie
n'a qu'un seul but : se reproduire. Le but de la vie,
c'est de naître, de se développer au détriment
du milieu ambiant. Et une fois qu'on s'est reproduit,
au plan de la vie, on a fait son boulot. Par contre,
chacun d'entre nous a l'obligation impérative
de se réaliser soi-même, de s'améliorer.
Le but de la vie, c'est d'apprendre pour comprendre.
Et ce n'est pas de comprendre en soi, c'est comprendre
pour aimer. On n'aime pas si l'on ne comprend pas. Je
procède donc à ce raccourci : le but de
la vie, c'est d'aimer.
C. C.-S. - Je vais absolument dans
votre sens. J'ai seulement parlé de textes sacrés
parce que vous avez choisi, Gérald, la Bible
et, plus précisément, d'interviewer un
conservateur des archives du Vatican qui parle de la
Bible, du Coran, des textes bouddhiques. Il parle aussi
de la Torah. Il parle des textes sacrés en hébreu,
en arabe, en grec, des textes fondateurs de religions,
c'est en ce sens que je disais " sacrés
". Vous avez vu avec quel amour cet homme parle
du livre, comment les parchemins étaient faits,
comment ces gens copiaient les livres à la main
avant l'imprimerie, c'étaient de si beaux objets.
Le but - l'amour, finalement - visait à ce que
cet objet livre existe et qu'il soit transmis. Quand
vous dites que le but de la vie, c'est la reproduction,
cela ne désigne pas seulement les enfants mais
aussi, plus généralement, le don de ce
que l'on sait faire, de ce que l'on sait. Avoir envie
de quelque chose et avoir envie de transmettre cette
envie à l'autre, c'est donner ou c'est aimer.
Et le Livre est formidable, parce que c'est l'objet
même qui se transmet, qui se donne à lire.
Question de la salle - Les mécréants…
c'est ceux qui croient aux statues ?
C. C.-S. - Pourquoi les mécréants
t'intéressent-ils ? Qui sont les mécréants,
d'après toi ?
- C'est ceux qui croient en rien !
C. C.-S. - En effet, ce sont ceux
qui ne sont pas croyants… Je voudrais revenir
sur la notion de spectacle. L'Opéra de Paris,
c'est une institution, une institution où il
y a des règles, on le voit bien dans le film.
Danser, c'est comme apprendre à lire ou à
écrire - c'est pourquoi la jeune fille parle
de " port de bras ". Les règles sont
très strictes, comme pour un défilé
militaire, pour parvenir à produire un beau spectacle.
Si ces règles ne sont pas observées, ce
qu'on fera de son corps ne donnera rien, on ne transmettra
pas au spectateur l'émotion qu'on a envie de
lui transmettre, la beauté qu'on a envie de lui
faire partager. Il faut des règles pour arriver
à fabriquer ensemble quelque chose qui serve
à l'autre, et je trouve ça très
bien.
Olivier Bouquet (directeur du centre socioculturel
de la Fauconnière) - En effet, les règles
sont indispensables à la société.
Ce n'est pas une imposture de dire que les textes religieux
sont des textes " sacrés " puisqu'ils
ont longuement relié les hommes - le terme "
religion " signifie d'abord " relier "
les hommes. Je crois qu'on s'est bien rendu compte -
ne serait-ce que ce soir avec la projection de ce film
et ce qui s'est passé à la fois sur l'écran
et dans la salle - qu'on a actuellement un gros problème
à résoudre, dans nos sociétés,
et qui est de savoir comment relier tous les membres
de la société. Par exemple, il y a encore
un petit groupe présent ici dans la salle, mais
il y en un autre aussi dehors, qui a peut-être
du mal à accepter les règles et pourtant,
les membres de cet autre groupe, dehors, font aussi
partie de notre société…
Je ne tiens pas spécialement à me faire
le défenseur des textes sacrés. Mais j'ai
été interpellé par le titre du
film, La fabrication de l'homme occidental, peut-être
parce que le mot de " fabrication " ravale
l'homme au rang d'objet. En tant qu'Occidentaux, nous
devons faire notre autocritique, si l'on en juge par
tous les excès dont nous nous rendons coupables.
Mais ces excès sont peut-être davantage
liés à des facteurs économiques
qu'à des facteurs réels de reproduction
d'une société établie. Peut-être
les fondations démocratiques de nos sociétés
ne sont-elles pas suffisamment fortes, après
tout, à la différence des textes dits
sacrés qui fondaient sur du solide en faisant
d'emblée appel à quelque chose qui va
au-delà de l'homme…
Mon sentiment, c'est qu'il y a une espèce de
déconnexion, pour les jeunes qui nous écoutent
- et malheureusement, pour ceux qui ne nous écoutent
plus -, qui fait qu'on ne sait plus comment aujourd'hui
recréer du lien, qui est la définition
originelle de " religion ". Comment relier
les hommes, aujourd'hui, avec nos repères occidentaux
? La notion de spectacle me gêne. La vie ne se
résume pas à un spectacle. On ressent
en revanche la nécessité d'inculquer certaines
règles pour pouvoir faire partie, à défaut
du spectacle, au moins du jeu. Pour avoir été
longtemps concerné par la jeunesse, à
la fois professionnellement et familialement, je crois
que le jeu est indispensable. Je suis un fervent adepte
du jeu pour éduquer, pour donner des outils à
mes enfants afin qu'ils puissent évoluer dans
une société qui comporte un certain nombre
de règles et de perversions qui en sont la conséquence,
puisque le mal va avec le bien. La notion de progrès
est fondamentale, il faut la faire comprendre aux jeunes,
et la science (on le voit avec le don d'organe) nous
fournit d'ailleurs un élément essentiel
de notre société et qui est la solidarité.
Le don d'organe engage par exemple une solidarité,
un lien entre les hommes. C'est ce principe de solidarité
qui précisément peut manquer parfois pour
les jeunes aujourd'hui, des jeunes en déconnexion
vis-à-vis des adultes à un moment donné.
La société occidentale a peut-être
du mal à produire des repères suffisamment
lisibles pour pouvoir connecter les jeunes au système
en cours.
C. C.-S. - Il est évidemment
très difficile de lier tout le monde. On voit
bien que le risque, à vouloir lier tout le monde,
c'est de manipuler tout le monde. Il y a d'ailleurs
dans le film une démonstration de la perversion
du lien. Après tout, le don d'organe est un lien
réel et en même temps imaginaire entre
un donneur et un receveur, même s'il a fallu compter
sur tous ceux qui se sont démenés pour
aller chercher le donneur. On voit donc bien deux niveaux.
Le lien passe d'abord plutôt par un réseau.
Il y a moi et mon copain, et un autre copain à
lui ; je deviens le copain du copain de mon copain.
Mais il existe aussi un lien plus large, qui s'établit
par rapport à une règle, à une
loi, et qui peut donner bien sûr l'envie de gagner,
voire de tricher, les règles donnant toujours
lieu à un jeu avec elles. Mais la règle
du jeu engage aussi le respect d'un minimum : le respect
de la langue, par exemple. Employer des mots que tout
le monde peut comprendre, voilà qui peut faire
lien. Moi, je ne comprends souvent rien au vocabulaire
des adolescents, même s'il suffit qu'on m'explique
le code pour que je comprenne un peu.
Une dame - Est-ce que vous avez essayé
de rencontrer ces adolescents pour qu'ils vous expliquent
leur langage, précisément ?
C. C.-S. - Il arrive que certains
viennent me voir à mon cabinet pour parler de
leurs difficultés ; et il arrive que je leur
demande de traduire. Tous les adolescents ont eu à
toutes les époques des codes. À mon époque,
c'était le jedegueu: on rajoutait un suffixe
à chaque mot de sorte que, si on le parlait bien,
les parents ne comprenaient pas ce que nous nous disions.
En soi, c'est un phénomène à respecter.
Mais quand on s'adresse à quelqu'un qui ne connaît
pas le code, la moindre des choses, c'est de lui donner
l'accès au code.
- Bien sûr, mais ces jeunes-là n'ont peut-être
pas d'autre façon de parler, en fait. Et puis,
peut-être certains adultes pourraient-ils aussi
faire l'effort de parler plus simplement, d'expliquer
ce que ces jeunes ne connaissent pas. Ils doivent apprendre,
en fait, et l'école n'est pas toujours efficace.
Pour des jeunes dont les parents ne parlent pas français
à la maison, c'est encore plus difficile.
Quelqu'un - Dans le film, il y a plusieurs
langues, et même des sous-titres. Là, on
voit l'importance de la lecture, quand même.
Quelqu'un d'autre - Il faut pouvoir
lire au rythme d'apparition des sous-titrages qui peuvent
défiler trop vite, parfois. Excusez-moi…
Moi, j'ai eu la chance de pouvoir faire évoluer
mon langage mais au début, ça n'avait
rien d'évident. Il m'est arrivé de me
trouver dans un milieu où les gens ne parlaient
pas comme moi. De mon côté, j'ai demandé,
mais les gens aussi ont dû se mettre à
mon niveau, c'est comme ça qu'on peut progresser.
En fait, c'est dur, de faire passer un message quand
déjà on n'a pas le même langage
que les personnes auxquelles on s'adresse. Et à
l'inverse, c'est bien beau, d'employer de jolis mots,
mais encore faut-il les comprendre, tous ces jolis mots.
C. C.-S. - Vous avez tout à
fait raison mais à mon avis, ça se passe
toujours entre une personne et une autre. Dès
que quelqu'un a envie de dire quelque chose à
un autre qui a envie de le comprendre, ces personnes
peuvent se parler, même avec les mains. Cela suppose
le souci de se faire entendre et le souci de l'autre
d'écouter.
- Je voulais dire aussi qu'il n'est pas rare que des
gens qui ont envie de se faire entendre ne soient pas
entendus parce que pas écoutés, surtout.
Excusez-moi, moi, j'ai été projectionniste
dans la région de Tarbes. Quand on recevait des
adolescents dans une salle de cinéma, on commençait
par leur faire un bref topo du film dans un langage
que tous comprenaient, pour qu'ils puissent mieux suivre
le film ensuite. Je ne veux pas vous dire comment faire
votre travail, mais c'est un petit conseil que je peux
vous donner.
C. C.-S. - En réalité,
je ne suis pas l'organisatrice de cette rencontre, j'ai
répondu à une invitation des organisateurs.
- Moi, je suis arrivé juste au moment où
on parlait des jeunes. Mais quand même, il y a
des choses qu'on ne comprend pas forcément bien.
Le titre du film, par exemple, il est tout de même
assez abstrait…
Véronique Pattegay - En fait,
c'est moi qui organise la rencontre d'aujourd'hui, avec
la mairie de Gonesse. Ça fait partie de la Biennale
d'art contemporain. L'idée, c'est de présenter
des œuvres sans donner d'explications préalables
ni de code d'entrée, pour permettre ensuite des
discussions à partir d'une expérience
qu'on a partagée.
- Je ne dis pas donner un code d'entrée, mais
au moins donner une idée globale. Il aurait fallu
expliquer le titre, par exemple, parce qu'il y a des
gens qui ne le comprennent pas. Je ne dis pas que c'est
une raison pour faire du bazar, mais les jeunes qui
sont venus ici avaient envie de voir un film, alors,
ils n'ont pas tout compris.
Un Monsieur qui parlait tout à l'heure
- C'est clair, ce n'est pas du tout ce qu'ils
attendaient. Ils attendaient un scénario et pas
trop de réflexion. Eh bien, ils ont vu tout autre
chose, et c'est parfait. (À Gérard Caillat)
Je vous félicite, monsieur.
C. C.-S. (à des jeunes) - Alors,
pourquoi êtes-vous venus ? Et pourquoi êtes-vous
restés jusqu'au bout ?
- D'abord, on est venus pour parler de notre quartier.
La dernière fois, on avait fait un cinéma
en plein air. Bon, pour aujourd'hui, ils ont dit qu'il
allait y avoir genre un film pour parler…
- … Ouais, à la fin, il y aurait un débat
et on pourrait dire ce qu'on veut.
C. C.-S. - Vous êtes donc restés
pour parler de votre quartier ? Vous, allez-y, je ne
me rappelle pas votre prénom…
- Michel. Vous voulez que je parle de ce que nous on
veut ? Eh bien d'abord, on veut obtenir un lieu de rencontre…
D'abord, on voulait ouvrir une association… Vous
habitez Gonesse ?
C. C.-S. - Non.
- Je vais vous expliquer. À Gonesse, il y a
trois quartiers, avec les résidences privées
et tout. Un quartier qui s'appelle Orly-Parc, où
il y a une maison culturelle, les lieux de rencontres,
les clubs, tout ça ; à La Fauconnière,
ici, il y a les cinémas, la piscine, un club,
une maison de quartier et tout, mais chez nous, aux
Marronniers, on a seulement un gymnase et un stade,
c'est tout.
Un ami de Michel - Et dans ce gymnase,
on n'a pas le droit d'entrer à quatre, c'est
deux personnes maximum, on ne peut pas se réunir
pour parler. Alors voilà, on demande un endroit
pour se rencontrer, pour faire des spectacles, pour
mieux se connaître.
C. C.-S. - Alors, le troisième
qui voulait dire quelque chose ?
(Brouhaha)
Un troisième garçon
- Vous êtes déjà venue aux Marronniers
?
C. C.-S. - Non, c'est la première
fois que je viens à Gonesse.
- On voudrait seulement ouvrir une association pour
se réunir, pour penser à nos petits frères,
pour pas qu'ils soient comme nous. Avant, on avait un
arrêt de bus pour s'abriter de la pluie, on s'y
retrouvait ; mais ils l'ont enlevé, maintenant,
et on n'a nulle part où nous trouver.
C. C.-S. - Moi, je vais vous dire
pourquoi je suis venue. Véronique m'a demandé
de venir pour voir ce film que je ne connaissais pas,
et pour le voir avec vous. Je suis venue en me disant
: on peut voir quelque chose ensemble ; on n'a pas du
tout les mêmes codes, mais on regardera quelque
chose ensemble et finalement, qu'est-ce qu'on a en commun
? C'est pour ça que je vous ai posé des
questions sur ce qui vous a marqué. Que ce soit
le bébé qui ait pu émouvoir l'un
d'entre vous et moi aussi, c'était frappant,
on a beau ne pas se connaître et provenir d'horizons
différents, on peut échanger là-dessus.
Un lieu de rencontre, bien sûr, c'est mieux quand
ça existe, mais passer un film dont on ne sait
rien et voir ensemble après ce que l'on en a
pensé, eh bien, cela s'appelle aussi une rencontre,
non ? J'ai été frappée dans ce
film par les deux trônes. Ça ne vous a
pas frappés, vous ? Il y a le trône du
pape et le trône à l'assemblée nationale
du Québec, où ce fou (un serial killer
qui a vraiment existé, c'est une histoire réelle)
s'assoit pour tuer tous les autres ; et c'étaient
presque deux scènes qui se renversaient.
Olivier Bouquet - Je voudrais rebondir
sur ce qui vient d'être dit, pour pousser la réflexion
sur la question du lien. Comment relier ces jeunes des
Marronniers qui revendiquent une structure dans laquelle
ils vont pouvoir se réunir, alors que d'autres
jeunes sont rentrés tout à l'heure, qui
viennent d'Orly-Parc et qui provoquent par la parole
les jeunes des Marronniers ou ceux de la Fauconnière.
On sent que ces jeunes des Marronniers ne connaissent
pas bien leur ville mais qu'ils manifestent déjà
une revendication par rapport à leur propre quartier,
justifiée puisqu'il n'y a pas de structure de
réunion aux Marronniers. Le souci qu'ils ont,
c'est donc de voir leur échapper leur propre
histoire…
Ce que je reprocherais à ce film, c'est de ne
pas aller assez loin dans la provocation pour remettre
en cause tous les codes dont il est question. Pour avoir
des codes, il faut avoir une relative instruction ;
et ensuite, pour pouvoir entrer dans quelque chose,
que l'on soit invité. Mais, peut-être que
l'objet de cette projection - c'est pourquoi je parlais
de " provoquer " - était de montrer
quelque chose pour déclencher d'autres choses.
Or, on voit bien que la revendication est forte, si
forte que les jeunes acceptent à la limite de
voir n'importe quel film pourvu qu'ils puissent exprimer
ensuite ce qu'ils veulent, qui est un lieu pour se réunir.
Mais je pose la question : est-ce que c'est un lieu
pour discuter entre eux ou, précisément,
pour discuter autrement, avec les jeunes d'Orly-Parc
par exemple, ou avec ceux de La Fauconnière et
d'ailleurs ? Il y a un centre socioculturel à
Saint-Blin, un autre à La Fauconnière,
est-ce qu'il ne faut pas effectivement prévoir
quelque chose aux Marronniers ou bien est-ce qu'on regarde
Gonesse de l'avion et qu'on dit : voilà, ma ville
fait tel périmètre, je peux y mettre un
cinéma mais pas deux ?… Mais il est vrai
aussi qu'un cinéma, qu'un centre socioculturel,
ça coûte très cher à construire
comme à entretenir. Alors, il faudrait peut-être
expliquer à ces jeunes qu'effectivement, ils
sont aux Marronniers, mais qu'ils habitent aussi Gonesse
et que - et là, je vais faire de la provocation
- c'est presque pure imagination de leur part de dire
qu'ils n'ont pas de lieu ! Ce qu'ils disent là
me concerne directement puisque je suis le directeur
du centre socioculturel qui est juste derrière
leur quartier : je crois que quelques-uns me connaissent,
d'ailleurs, et je dis à tous ici que tous les
jeunes de Gonesse sont les bienvenus dans notre centre.
Il faut aussi que les jeunes comprennent que la loi,
à l'origine, n'est pas faite d'abord pour sanctionner.
Elle est d'abord faite pour réguler, pour faciliter
les choses. La loi, elle répond d'abord à
un principe de liberté, et pas prioritairement
de sanction. Malheureusement aujourd'hui, on met de
plus en plus l'accent sur le discours sécuritaire,
si bien qu'aux yeux des jeunes, la loi, c'est la sanction,
la police, la justice, la prison. Mais ces jeunes doivent
pourtant comprendre que la plus haute expression de
la liberté, c'est l'ordre, à un moment
donné, et que ça les concerne. Il faut
expliquer à ces jeunes qu'on est tous dans le
même bain ; que, quand les jeunes de La Fauconnière
ont le comportement qu'ils ont eu tout à l'heure,
moi, je n'ai eu qu'une envie, c'est de m'en aller ;
c'est ce type de comportement qui conforte les demandes
fascistes d'autorité, aujourd'hui. Maintenant,
c'est formidable, de dire, dans un bel élan :
" On accepte les règles, on va créer
une association ". Mais ça entraîne
quand même aussi du boulot, et ce n'est qu'une
fois qu'on aura accepté ces contraintes que va
s'ouvrir un champ de liberté, un champ d'action.
C'est peut-être d'ailleurs ce qui manque, dans
le film. La " fabrication de l'homme occidental
", ce n'est pas que de la manipulation (même
si c'en est aussi), parce que la grande force de la
démocratie, c'est aussi de rendre tout un chacun
à un moment donné maître de son
jeu, au moins à son niveau, et de décider
soi-même de son histoire.
C'est bien, de vouloir prendre ses responsabilités,
mais il faut aussi que ces mêmes jeunes comprennent
que l'action qu'ils veulent entreprendre ne peut se
limiter à leur propre entourage, à leurs
copains et à leurs petits frères. Dépasser
son entourage et son quartier, c'est ça qu'on
appelle se mettre en danger… Il ne peut s'agir
en aucun cas de jouer Les Marronniers contre Orly-Parc
ou contre la Fauconnière, mais de saisir l'initiative
de jeunes qui ont envie de bouger, que cela se fasse
aux Fauconniers ou ailleurs. L'important, c'est que
cela se fasse.
(Quelques applaudissements)
Un jeune - Non, pas d'accord ! Alors,
il faut se déplacer à La Fauconnière
ou à Orly-Parc ? Ça…
O. B. - Écoute, moi, j'ai grandi
à Gonesse, dans le quartier des Carreaux, et
quand j'avais envie d'aller à la piscine, j'allais
à la piscine de La Fauconnière ; et si
j'avais envie d'aller au cinéma, j'allais au
cinéma de La Fauconnière. J'ai eu envie
de jouer au foot, et je me suis retrouvé au stade
Eugène-Cognevaux, dans le centre ville. Si j'ai
envie aujourd'hui d'aller voir un film sur écran
géant, je vais à Paris. C'est ça,
la liberté. Et la liberté, elle ne s'obtient
qu'en acceptant certaines règles, à savoir
que, quand je prends le train pour Paris, je paie mon
billet et je suis d'autant plus serein parce que, quand
je vois le contrôleur, j'ai pas besoin de me cacher,
je montre mon billet, c'est pas plus compliqué
! J'accepte des règles qui m'offrent un champ
de liberté beaucoup plus large que de frauder,
de redouter de me faire serrer par je sais pas qui pour
je sais pas quoi…
C'est ça, le truc. À un moment donné,
si tu as envie de construire, alors il faut comprendre
que construire, c'est aller vers les autres. C'est comme
quand je parlais de religion. La religion, à
la base, ça sert à relier les hommes.
D'accord, certains se servent des autres à partir
de ça, mais quoi ? on ne vit pas dans un monde
où tout est beau, il y a la partie spectacle,
c'est ainsi. Il y a du bien dans le monde parce qu'il
y a du mal, l'un ne va pas sans l'autre. On peut pas
parler du Bon Dieu sans parler du Diable, d'autant que,
pour votre gouverne, le meilleur des anges s'appelait
Satan : oui, au départ, Lucifer était
l'un des anges les plus fervents ! Alors, si vous avez
envie de vous prendre en charge, vous devez compter
sur vos baskets…
L'ami de Michel - Pourquoi c'est nous
qui devrions nous déplacer là-bas et pas
l'inverse ?
O. B. - Si tu veux, moi, je viens
te voir.
- Mais il n'y a rien, aux Marro'.
- Je le sais bien, qu'il n'y rien aux Marro'. C'est
comme de dire : " Je suis dans le désert
et je voudrais l'eau courante ". Moi, je veux bien
que tu aies un robinet d'eau, mais quand on est dans
le désert, qu'est-ce qu'on fait, d'après
toi ?
C. C.-S. - On va au puits.
O. B. - Oui, ou on tire des tuyaux
sur 8 000 mille kilomètres pour aller chercher
l'eau la plus proche !
Un jeune - Ça n'a rien à
voir !
Un autre - Vous racontez n'importe
quoi, là…
O. B. - Non, je ne raconte pas n'importe
quoi. À l'heure actuelle, tu as raison, y a rien,
aux Marronniers.
- Voilà !
O. B. - Qu'est-ce qu'on fait ? Tu
veux qu'on aille acheter des briques et qu'on construise
le truc toi et moi ?
- Ouais. Avec la Mairie. Il y a tous les jeunes qui
sont motivés.
O. B. - Pourquoi pas ? Mais ça
va être long… beaucoup plus long.
- S'ils font des associations, pourquoi les mettre
à Orly-Parc ou à la Fauco' et pas aux
Marronniers ?
O. B. - Parce que c'est là
que se trouvent des lieux qui peuvent les accueillir.
- Pourtant, Les Marronniers, c'est un quartier !
O. B. - Tout à fait.
- Et il n'y a jamais rien eu !
O. B. -Tu vois, dans votre réaction,
là, il y a aussi une espèce de code, on
sait très bien que c'est un jeu…
- Ouais, mais nous aussi, on a besoin de s'amuser !
O. B. - Voilà, on est dans
une espèce de jeu mais qui peut nous amener malheureusement,
sinon à des actes de violences, au moins à
des confrontations malsaines qui font qu'on n'arrive
pas à s'entendre, parce qu'on ne veut pas se
comprendre. Et ça, c'est un peu gênant.
C'est très bien de ta part… Je travaillerais
sur le quartier des Marro', crois-moi…
- Si vous travailliez aux Marronniers, vous feriez
quelque chose pour les Marronniers mais là, vous
travaillez à La Fauco', alors vous faites quelque
chose pour La Fauco' !
O. B. - Absolument pas. Je travaille
sur le quartier de La Fauconnière parce que la
structure est à La Fauconnière. Ce qu'il
faut essayer de différencier, et c'est peut-être
ça que voulait expliquer le film ou du moins
ce que j'ai compris, c'est qu'il faut faire la différence
entre tout ce qui est matériel et tout ce qui
est de l'ordre de l'être humain, pour ne pas dire
du spirituel. Il y a ce qu'on est capable de faire,
toi et moi, tous ensemble, et peu importe le lieu où
l'on est !
- Non, pas " peu importe " !
O. B. - Mais si !
- La Fauco', elle a tout ce qu'elle veut, Orly-Parc,
elle a tout ce qu'elle veut, et les Marronniers, elle
n'a jamais rien !
Un autre - On doit se déplacer
à la Fauco', à Orly-Parc, aux Carreaux…
Mais nous, on veut quelque chose pour nous. Il y a tout
ce qu'il faut, aux Marronniers, pour faire un centre
ou un lieu.
O. B. - Il n'y a pas forcément
les espaces, ce n'est pas évident. Bon, c'est
vrai qu'il y a peut-être eu des mauvais choix.
Le gymnase n'est pas un vrai un gymnase, c'est exact.
Je ne dis pas qu'il faut accepter les choses telles
quelles. C'est très bien d'avoir des projets.
Mais il ne faut pas non plus se fixer des projets démesurés.
- Ça n'est pas démesuré, d'avoir
un club aux Marronniers, ou une association !…
O. B. - Non, mais ce qui me gêne
un peu, c'est le projet de ne faire un club que pour
les jeunes des Marronniers.
- Non, pas seulement pour les jeunes des Marronniers
!
O. B. - Ce club, est-il suffisamment clair dans ton
esprit que des jeunes de La Fauco' ou de Gonesse en
général pourront y venir aussi ?
- Oui, moi, je suis d'accord !
O. B. - Donc, on est bien d'accord
que le projet ira dans les deux sens…
- Ceux de La Fauco', ils ne viendront pas, de toute
façon…
- Tu n'as pas tout à fait tort. Quand vous êtes
entrés, tout à l'heure, c'est vrai qu'ils
vous ont chambrés. Mais est-ce que ce n'est pas
de l'ordre du jeu, tout simplement ? Et est-ce que nous,
adultes, on a à entrer là-dedans ?
- On est encore jeunes, on a le droit de s'amuser,
non ? On a un stade qui fait deux mètres de long,
où tout le monde ne peut pas entrer. Ça
veut dire qu'on joue sur la rue et récemment,
l'un de nous s'est fait renverser par une voiture. On
n'a pas d'endroit pour jouer !
O. B. - Est-ce que ce n'était
pas une voiture qui avait été volée,
précisément, sur le quartier de La Fauconnière
?…
- Je sais pas.
O. B. - … Et qui a été
brûlée juste après ? Moi, il me
semble que c'est ça, l'histoire. Donc, tu vois,
ton exemple peut se discuter.
- Mais pourquoi ils ont fait ça ? Ceux qui ont
fait ça, c'est sûrement qu'ils n'avaient
pas de quoi s'amuser.
- Est-ce que c'est un " jeu " que de venir
voler ici une voiture à des gens qui n'ont pas
forcément d'argent, qui sont aujourd'hui dans
la dèche parce que c'était leur outil
de travail ? et qui en plus ont renversé un de
tes copains ? Est-ce que tu trouves que le " jeu
" qui se passe entre vous et ceux de La Fauco'
est intelligent ?
- Je ne sais pas. C'est eux qui cherchent la merde,
pas nous.
O. B. - Ce n'est pas ce que j'ai voulu
dire.
- Vous voulez dire quoi, alors ?
O. B. - La question qui est posée
est de savoir comment on va pouvoir faire en sorte que
les jeunes de Gonesse en finissent avec cette espèce
de jeu pervers, qui dure depuis je ne sais combien d'années
et qui fait que les jeunes de La Fauco' vannent les
mecs des Marronniers (se contentent de les vanner parce
que, malgré tout, il y a encore une acceptation
mutuelle entre les jeunes de ces deux quartiers, mais
s'il y avait eu ici des jeunes d'Orly-Parc, je ne sais
pas comment cela aurait fini aujourd'hui). Comment peut-on
sortir de ça ? C'est une question que je me pose
à moi et que je vous pose surtout à vous.
À partir de quoi va-t-on pouvoir mettre en place
des choses pour que ces jeunes-là cessent enfin
de se taper dessus, hein ?
C. C.-S. - Excusez-moi, je ne suis
pas si sûre qu'il s'agisse d'un jeu. (D'abord,
une parenthèse : si Gérald Caillat s'est
autant attaché aux petites danseuses, c'est sans
doute pour montrer combien elles acceptent des choses
aussi terribles que leur entraînement pour faire
quelque chose qu'elles aiment et pour acquérir
une sorte de liberté du corps qui leur permet
ensuite de transmettre une histoire. Alors, en regardant
le film, je me disais que ce que j'avais le plus aimé
petite fille et que j'ai essayé de transmettre
à mes enfants, c'étaient les albums de
photos, quelque chose qui collecte les souvenirs de
plusieurs vies, et ce film m'a renvoyé à
un tas de photos de vie. C'est aussi le devoir de chacun
de transmettre des photos personnelles. Fin de la parenthèse.)
Je voulais revenir sur ce qui m'a le plus frappée,
dans le film, qui est la scène de folie, avec
cet homme fou assis sur le siège du président
de l'Assemblée québécoise, et qu'est-ce
qu'il veut ? il veut tuer son père, c'est ce
qu'on comprend, et en pleine assemblée nationale,
il se met à tuer les députés. Au
moment de cette scène, les jeunes qui occupaient
le rang devant moi (en fait, je n'aime pas dire "
les jeunes ", je ne sais pas si vous aimez quand
on vous appelle ainsi parce que je pense que Fahd n'est
pas Michel et Michel, pas Rémi, que chacun a
des histoires différentes à raconter),
ces jeunes, donc, se traitaient les uns les autres de
" bâtards ". La coïncidence était
très étrange. On a vu dans un laps de
temps très court le saint père (le pape),
puis le fou au Québec (la même chose s'est
passée à Nanterre, il y a deux mois, vous
êtes au courant ? un fou qui est aller tuer parce
qu'il voulait se tuer lui-même, en fait), et quelques-uns
devant moi qui se traitaient les uns les autres de "
bâtards "… Et un " bâtard
", qu'est-ce que c'est ? un enfant dont on ne connaît
le père…
Voilà les choses qui m'ont intéressée
dans ce film et dans le fait de le voir avec vous, parce
que ce qu'on peut faire, n'importe où, dans n'importe
quel quartier, mais surtout dans n'importe quelle famille
et dans n'importe quel groupe, c'est de fixer une histoire.
D'essayer de savoir qui est le grand-père, qui
est le père, qui est l'enfant, qui sera le fils
à venir ; de quoi on se souvient, qu'est-ce qu'on
a envie de raconter aux plus petits, quelle trace on
a envie de laisser. C'est plutôt là-dessus
que j'aimerais qu'on conclue. Peu importe l'équipement.
Il vaut mieux qu'il y ait des stades, des lieux de rencontre,
mais quand il n'y en a pas et en attendant qu'il y en
ait, il faut apprendre à raconter des histoires,
à se raconter les uns les autres avec des mots,
connaître notre histoire et décider de
celle qu'on racontera. Dans le film, on le voit bien,
c'est de cela qu'il s'agissait. Vous avez dit : c'est
un documentaire, ça ne raconte pas d'histoires,
et pourtant, moi, je suis sûre que cela a évoqué
chez chacun d'entre vous des petites histoires.
- Je m'appelle Sékou, bonsoir. Vous avez parlé
de Dieu. Dieu, c'est lui, notre Créateur, vous
voyez ce que je veux dire ? Des gens qui ne sont pas
de la religion disent : " Les Noirs et les Arabes,
ils ne savent que fumer, semer le bazar "…
Eh bien non, notre meilleure association, ici, qu'est-ce
qu'elle est ? une association musulmane dans un lieu
de prière, un lieu où on peut se rencontrer.
Le musulman, c'est qui ? quelqu'un qui respecte tout
le monde. C'est pour ça que nous, on doit faire
l'effort de bien nous comporter. Il ne faut pas que
les gens nous traitent comme des malades, comme des
terroristes. Il y a un milliard cinq cent mille musulmans
sur Terre. Ils sont loin d'être tous terroristes.
Non, l'islam, ça apprend le respect.
C. C.-S. - Vous répondez à
la question du père par la religion quand vous
dites " le père créateur ".
Toutes les religions essaient d'ailleurs de répondre
à cette question de savoir d'où l'on vient.
Mais je crois que, même quand on n'est pas religieux,
il faut aussi se poser cette question, se demander d'où
l'on vient et où on va, pour essayer de transmettre
quelque chose.
Sékou - Mais quand on regarde
tout autour de nous, on doit quand même se poser
la question : qui a créé tout ça
? Qui a créé le ciel ? et ceci ? et cela
? Il faut savoir qui nous a créé, pourquoi
nous sommes-là, ce qui va arriver après
notre mort, vous voyez ? C'est pour cela on doit faire
l'effort d'avoir une association. Si on en a une, vous
verrez, d'ici une semaine, tous les gens que vous voyez
ici, les Noirs, les Arabes, tous, de n'importe quelle
race, ils vont changer !
C. C.-S. - Je n'en suis pas sûre
! mais en tout cas, vous avez raison, chacun doit se
poser ces questions, bien sûr.
- Moi, je vous le dis : ça va changer !
C. C.-S. - Mais pourtant, j'insiste,
la question n'est pas de savoir quelles sont les bonnes
réponses. Il faut d'abord que chacun essaie de
se poser des questions, toujours plus de questions.
C'est ça, avancer, ce n'est pas attendre que
l'autre vous fournisse la réponse. S'il y a quelques
réponses, parfait, mais je crois qu'elles ne
servent qu'à se poser toujours plus de questions.

Gérald Caillat
