Philippe Touchet, professeur de philosophie
- Une œuvre d'art est-elle gouvernée par
le désir ?
Véronique Pattegay - Le désir
et l'art entretiennent sans doute un rapport privilégié,
mais l'artiste est-il mieux placé qu'un autre
pour parler de son œuvre ? Parler des idées,
des concepts qui me viennent de la sociologie, de la
philosophie, de la psychanalyse, et qui constituent
au fil des années la matière première
- mais pas primordiale - de mes constructions plastiques
serait une possibilité. Les concepts philosophiques
ne servent pas exclusivement à faire de la philosophie
! Mais est-ce bien par ce biais qu'il serait efficace
de parler du désir, sinon du désir de
jouir, d'un certain savoir qui donne un pouvoir certain
?
Je voudrais tout d'abord commenter le cadre dans lequel
je vous présente cette installation. Notre dispositif
" Atelier itinérant d'art content-forain
" cherche à promouvoir une réflexion
à partir de l'art. En présentant cette
construction, je vous pose la question à vous
: ceci est-il une œuvre d'art ? question qui ne
se poserait pas dans un musée ou dans un centre
d'art contemporain sous cet angle-là. En venant
la poser ici, on provoque quelque chose de l'ordre d'un
dérèglement. Cette œuvre est soudain
" prise " dans un rapport direct de production
: il y a d'abord votre présence et la perspective
du baccalauréat qui met un horizon à notre
rencontre ; il y a ensuite la demande de Philippe Touchet
qui, lui, est un pédagogue dans l'institution,
et qui profite de notre intervention pour introduire
une question dans un champ déterminé (le
désir, l'art) ; il y a enfin les murs et l'espace
de votre salle en " préfa " pour défaire
un peu de nos habitudes, de nos représentations
à chacun, à vous élèves
comme à nous artistes. C'est le sens que je donne
de cette installation. La question du désir est
donc " prise " ici dans des discours différents,
dans des attentes différentes, avec des compétences
marquées par nos statuts respectifs.
À l'origine de ce travail élaboré
avec l'association, à l'origine des productions
d'artistes partenaires, des contributions de spécialistes
de diverses disciplines, des débats contradictoires
de cet atelier itinérant, oui, on trouve bien
du désir. Mais quel désir ? Un désir
appréhensible par quelles pratiques ou quelles
théories ? Car si dans la philosophie l'inconscient
n'est pas au travail, cela ne veut pas dire qu'il n'y
a pas d'inconscient.
Pour ne pas me dérober à cette très
vaste question et pour dire quelque chose de dynamique
sur le sujet, je soulignerais d'abord que la pratique
artistique fraie une voie d'accès vers l'insaisissable
du désir, en favorisant quelquefois l'incommode,
voire l'incompréhensible d'une production artistique
mutante plutôt que la reconnaissance instituée
des objets culturels de consommation. Je rapprocherais
volontiers sur ce point notre travail artistique de
celui des psychanalystes, qui mettent en jeu dans l'expérience
analysante à la fois le désir de l'analyste
et la psychanalyse elle-même qui éclaire
les rapports que les sujets entretiennent avec la jouissance
dans notre société. Cela peut donner une
idée des enjeux considérables de questionnement
du monde que l'on peut mettre en branle à partir
de la psychanalyse tout comme d'une pratique artistique
singulière.
Car un artiste peut se trouver en position particulière
de donner à voir quelque chose à travers
sa production. Il y a déjà une part de
mise en scène dans le dispositif artistique (une
forme, un objet, une installation), des règles
définies par les conditions idéologiques
d'une époque, auxquelles s'ajoute le " phrasé
" inhérent à chacun des artistes,
voilà autant de conditions déterminant
la production. Mais lire l'œuvre d'un artiste avec
l'entrée de son symptôme, pour parler avec
les mots de la psychanalyse, permet sans doute de souligner
ce cas particulier où le désir commande
à la production à la différence
de la production d'objets de consommation dans le système
libéral - la production commande au désir,
il faut consommer. Une telle production et une telle
lecture des œuvres d'art fait exister un questionnement
original. C'est une respiration nécessaire, en
somme.
Comme vous l'avez remarqué, les œuvres
présentées dans ce lycée Jean-Jacques-Rousseau,
celles d'Alfonso Vallès et ses miroirs renversés,
les films de Pierre Merejkowsky, qui ont fait tellement
réagir l'an passé, ne se présentent
pas comme des objets prêts à consommer.
Il y a chez certains artistes le désir de s'aventurer
sur du neuf, sur de l'inconnu, de faire du jamais vu.
Chez les grands fous ( l'auteur qui a donné son
nom à votre lycée était psychotique),
il y a des créations dans le sens où l'œuvre
ne se déduit pas de celles qui ont précédé,
et de même que les grands fous créent un
délire à partir de leur structure, un
artiste peut créer quelque chose qui n'a de nom
dans aucune langue et qui est pourtant bien réel
pour lui… Je ne dis pas qu'il faut être
fou pour être artiste.
De mon côté, loin d'avoir la prétention
de vous parler de mes fantasmes ou de la pulsion qui
me pousse à travailler, je me contenterais de
vous dire comment j'ai procédé.
Il s'agit d'un travail intitulé L'Origine de
l'inconscient, la baie de la Somme et qui renvoie
à une installation produite dans le lycée
Fragonard de l'Isle-Adam, intitulée Des femmes
d'Alger dans leur appartement aux hommes de l'Isle-Adam
dans l'atelier du peintre. J'ai scanné L'Origine
du monde, de Courbet, ce tableau qui, comme vous le
savez peut-être, a été la propriété
du psychanalyste Jacques Lacan. Cette toile, qui avait
fait scandale en son temps (1866), Lacan l'aurait
recouverte d'une autre toile de Masson. L'Origine
du monde se trouve aujourd'hui au musée d'Orsay.
J'imprime cette Origine du monde sur un rhodoïd
transparent et je le rétroprojette sur un grand
tas de cailloux percés mélangés
à des cartouches de chevrotines trouvées
ensemble à la pointe du Hourdel, dans la baie
de la Somme. C'est un lieu de mon enfance, une bande
de terre s'y enfonce dans la mer. J'ai posé
comme point de départ à cette installation
une trace de mon expérience de peintre qui
servira de décor (un fragment d'une toile de
13 mètres de long qui appartient à une
série intitulée Analyse moyenne pour
100 grammes, 1993). Ce cœur vert et bleu, violemment
triste, c'est du désir pas très gai.
Que le rapport entre les hommes et les femmes n'est
- naît - " pas très gai ",
pour moi, est devenu une certitude.