Pour introduire le thème retenu aujourd'hui,
je dirai tout d'abord que, si la parole a un pouvoir
thérapeutique, si elle est la base de la relation
entre le psychanalyste et son patient, elle a aussi
le pouvoir de faire des ravages, notamment de déterminer
un symptôme. D'une manière générale,
un symptôme en psychanalyse ne désigne
pas un dysfonctionnement organique, comme en médecine
: il revêt une dimension psychique que Freud
a d'abord précisée comme étant
de l'ordre du conflit : le sujet serait en désaccord
avec lui-même. Voilà la première
caractéristique freudienne du symptôme
: il relève d'un conflit interne, intrasubjectif
et non intersubjectif. La seconde caractéristique
est que le symptôme procure une satisfaction
inconsciente, c'est-à-dire inconnue du sujet
lui-même. Lacan a pour sa part donné
le nom de jouissance à cette satisfaction.
Les symptômes se présentent sous une forme
extrêmement variée, qui va des phobies
multiples aux pensées obsédantes, voire
à des questions lancinantes que le sujet se pose
à lui-même, ou encore à des impossibilités
diverses dans tous les domaines de la vie quotidienne.
C'est la face apparente du symptôme : quelque
chose ne va pas, d'où les termes de névrose,
d'élément phobique, obsessionnel, etc.
Au-delà de cette apparence de la névrose,
selon Freud, la face cachée du symptôme,
c'est l'inconscient : autrement dit, le symptôme
est une formation de l'inconscient. Cela veut dire tout
simplement qu'il est déterminé par un
ou plusieurs mécanismes inconnus du sujet.
Ce concept d'inconscient n'est pas si facile à
saisir. Il ne renvoie pas uniquement à ce que
l'on ignore ; il ne désigne pas, contrairement
à une idée largement répandue,
quelque chose qui serait enfoui dans les profondeurs
du psychisme. Paradoxalement, c'est aussi ce que l'on
sait ; on le sait sans savoir qu'on le sait, si bien
qu'il s'agit là d'un savoir insu.
Le mécanisme qui rend inconscient ce qui était
conscient au départ est le refoulement et ce
qui devenu inconscient s'appelle le refoulé.
Freud accorde une valeur primordiale au refoulé,
celle d'être une vérité, la vérité
du désir du sujet. Quant à Lacan, il souligne
que ce qui est refoulé, c'est toujours quelque
chose qui " se formule dans un langage ",
c'est toujours du signifiant, terme que Lacan emprunte
à la linguistique. En bref, le signifiant, c'est
la matérialité du mot, c'est-à-dire
le son, on dit aussi l'" image acoustique ".
À chaque image acoustique, correspond un signifié,
c'est-à-dire un concept ou encore un sens. L'ensemble
signifiant et signifié forme le signe. Or, l'important
n'est pas la relation entre le signifiant et le signifié,
mais la relation des signifiants entre eux. En effet,
entre les signifiants, il existe deux types rapports
: des rapports de similarité (le mot " bonnet
" est ainsi en rapport de similarité avec
les mots " toque ", " chapeau ",
" casquette ", etc.) ; et des rapports de
contiguïté (le mot " jupe " est
en juxtaposition avec " robe ", " pantalon
", " veste " etc.). Or, l'inconscient
fonctionne exactement de cette manière : avec
les lois du langage, que Freud appelle la condensation
et le déplacement.
La condensation signifie que plusieurs idées
ou images sont représentées par une seule,
à la faveur d'une caractéristique commune.
Elle implique un rapport de similarité. Le déplacement
consiste dans le fait qu'une idée ou une image
est représentée par une autre ayant un
point commun avec la première. Il s'agit là
d'un rapport de contiguïté. Condensation
et déplacement sont donc les deux mécanismes
que l'inconscient utilise pour masquer à la conscience
une représentation ; entendons par là
une image, une pensée, un fantasme. Le fonctionnement
de l'inconscient est alors bien une affaire de linguistique,
et à tel point d'ailleurs que Lacan reconnaît
dans la condensation, la métaphore et dans le
déplacement, la métonymie. De ces deux
figures de style, la métaphore est en effet basée
sur une similarité des termes qui permet un transfert
de sens d'un terme à l'autre ; l'autre, la métonymie,
sur une connexion du sens entre différents termes.
Quand quelqu'un dit : " La nuit dernière,
j'ai rêvé à une fleur ", le
sens du rêve n'est pas donné par le rapport
entre le signifiant fleur et son signifié, qui
peut être représenté par, disons,
une tulipe. Le mot " fleur " peut très
bien être une métaphore utilisée
pour désigner une jeune fille par exemple, ou
renvoyer de façon métonymique à
un pot de fleur et ce pot de fleur peut à son
tour renvoyer de façon métaphorique à
l'ennui, conformément à l'expression "
faire le pot de fleur "…
Finalement, en raison de ces mécanismes (métaphore
et métonymie ou condensation et déplacement),
le sens du rêve peut être très éloigné
de son contenu apparent. C'est pourquoi Freud considère
le rêve comme un rébus : il existe des
jeux signifiants ou des jeux de mots qui masquent, et
en même temps qui reflètent, ce qui est
refoulé dans l'inconscient, parce qu'il est aussi
de la nature du refoulé de réapparaître
dans le symbolique, soit sous la forme du rêve,
du symptôme, de l'acte manqué.
En somme, ce que le sujet refoule, c'est de la parole
et il est donc cohérent que ce soit par le moyen
de la parole que la cure analytique procède pour
retrouver les mots qui manquent. Le psychanalyste, selon
Lacan, est plus linguiste qu'explorateur de continents
inconnus.
Les rêves, les lapsus, les actes manqués,
au même titre que les symptômes, sont des
formations de l'inconscient parce qu'ils sont constitués
de mots ; en termes lacaniens, on dirait qu'ils sont
" fabriqués de signifiants " dont on
ne connaît pas de prime abord le sens. Pour autant,
ils ont une logique, la logique de l'inconscient, qui
fonctionne à l'insu du sujet.
On peut aussi se représenter ces formations de
l'inconscient comme l'ensemble des maillons d'une chaîne
que Lacan nomme la chaîne signifiante et où
certains maillons seraient manquants. Au cours de la
cure, cette chaîne est déroulée
par le biais de la parole, ce qui procure l'occasion
de retrouver les maillons manquants ou plutôt,
de les remettre à leur place, ce qui permet l'apparition
du sens. Ce qui s'observe aisément dans le rêve
est vrai aussi pour le symptôme. Le sens n'est
pas immédiat, mais retrouvé quand le sujet
en parle au cours de la cure psychanalytique : la parole
reconstruit la chaîne signifiante interrompue
ou tronquée que représente toute formation
de l'inconscient.
C'est donc parce que " le langage est la condition
de l'inconscient " (définition lacanienne)
que la cure analytique n'utilise que les moyens du langage,
même si le sujet se sent mal dans son corps et
présente ce qu'on appelle globalement des symptômes
psycho-somatiques. La cure analytique ne touche au corps
qu'avec des mots. Si les mots ont une efficacité
sur le corps, c'est parce que celui-ci n'est pas qu'une
machine dont les rouages parfois se dérèglent,
mais qu'il est habité par les mots. Si l'on dit
: " Arrête ! ce que tu racontes me fait mal
au ventre (ou me donne des frissons…) ",
c'est bien que les mots ont un effet sur le corps.
Quand un patient s'adresse à un psychanalyste,
il lui suppose un savoir théorique qui vaudrait
pour tout un chacun. Il considère que le savoir
est dans l'Autre. J'ouvre ici une parenthèse
pour expliquer qu'on écrit ce mot avec une majuscule
pour souligner le registre symbolique auquel il appartient
et le différencier du " petit autre ",
qui s'écrit avec une minuscule et désigne
le semblable - un frère, une sœur, une amie,
etc. Le registre du semblable est celui de l'image,
car l'autre nous renvoie une image de nous même
; l'autre avec une minuscule, c'est donc l'image du
moi, on est là dans le registre de l'imaginaire.
La position physique du psychanalyste pendant la cure,
assis derrière le patient allongé sur
un divan, vise à réduire la dimension
imaginaire que le face à face entretient. Sur
le divan, le patient, ou sujet analysant, n'a plus l'image
de l'autre en face de lui. Le psychanalyste est par
là élevé à la fonction de
pure adresse ; se situant dans un registre symbolique,
il est avant tout le lieu où les signifiants
sont reçus. D'où sa posture le plus souvent
d'écoute silencieuse, car le psychanalyste ne
rajoute pas les signifiants du conseil, de la suggestion,
de la compassion.
Le sujet qui s'adresse au psychanalyste suppose donc
un savoir dans l'Autre qui pourrait lui venir en aide,
tandis que lui-même se considère comme
ignorant, comme impuissant face à son mal-être.
Certains analystes considèrent que ce sont des
êtres faibles, plus faibles que la moyenne générale,
et qu'ils ne savent pas faire preuve d'autonomie (ils
vont jusqu'à employer des expressions comme "
moi fort " et " moi faible "), ce qui
les conduit à penser que la cure analytique consiste
à renforcer le moi du sujet, à le rendre
plus fort. Ce n'est pas la position de Lacan, ni la
mienne. Que le sujet se veuille " plus fort "
à l'origine de sa demande d'analyse, cela se
conçoit, mais l'analyste doit en fait y répondre
par un pas de côté. Vouloir être
fort est un fantasme de toute-puissance dont le sujet
se berce pour oublier ce qui ne va pas ; en somme, c'est
une résistance qui sert de barrage à la
mise à jour de la vérité de l'inconscient.
C'est pourquoi le psychanalyste ne répond pas
à une telle demande du patient : il l'entend
mais en même temps il l'ajourne, non pas pour
y répondre plus tard mais dans l'intention que
le sujet s'aperçoive qu'il existe un au-delà
de sa demande et que cet au-delà, c'est le désir.
En définitive, l'analyste dont l'objectif serait
de rendre son patient plus fort considère qu'un
être humain peut se passer de l'Autre. À
mon sens, c'est impensable, voire insensé ; pour
faire appel à une comparaison, c'est comme si,
puisqu'on utilise dans le langage courant l'expression
" maladie d'amour ", ne plus aimer personne
était le signe d'une bonne santé psychique
! Il est vrai que savoir et pouvoir se débrouiller
sans l'Autre, sans le psychanalyste, représente
pour beaucoup un idéal qui pousse d'ailleurs
à percevoir négativement la démarche
de celui qui s'engage dans une analyse. Je ne soutiens
pas l'idée selon laquelle tout le monde devrait
faire une analyse, bien au contraire. Mais si certains
souhaitent effectuer cette démarche, c'est parce
qu'ils sont en souffrance et que la question se pose
pour eux de savoir s'ils doivent ou non faire sans l'Autre.
Le psychanalyste répond donc à sa façon
à cette demande pour deux raisons majeures.
D'une part, parce que l'être humain, en tant qu'être
de langage, doit trouver des interlocuteurs pour pouvoir
parler. Ce n'est pas par hasard si, de celui qui parle
tout seul, on pense qu'il est fou ! En effet, structuralement,
en raison du langage qui nous habite, l'Autre est là.
Lorsqu'on parle, c'est toujours à quelqu'un.
Il serait par conséquent insensé de vouloir
s'en débarrasser ! Le sujet qui par excellence
vit sans l'Autre, c'est l'autiste : quelqu'un replié
dans son univers, qui ne demande rien à personne
et qui, d'une certaine manière, se suffit à
lui-même. Le travail thérapeutique, qui
peut prendre des années, consiste à réintroduire
de l'Autre dans l'univers du sujet.
D'autre part, parce que le sujet souffrant est toujours
malade du langage ; s'il n'était pas habité
par le langage, il ne ferait pas de névrose.
L'une des premières découvertes de Freud
a été que la névrose est une "
maladie " qui parle, et qui parle même de
sexualité. Dans la cure, la parole tente d'une
certaine manière de reprendre ses droits. Les
mots vont se substituer aux symptômes qui sont
en quelque sorte des paroles inadéquates. Parler
au psychanalyste, ce n'est pas se confesser, c'est faire
exister l'Autre.
Il y a aussi des sujets qui, en raison de leur histoire
personnelle, ont perdu confiance en leurs semblables
et qui n'entendent pas les interdits (le vol, la violence,
etc.). Il peut alors y avoir perte de confiance en l'Autre,
voire absence " totale " de " croyance
" en l'Autre. La parole de l'Autre n'a plus de
valeur et, à leur manière, ceux-là
se passent aussi de l'Autre. Mais que l'on se passe
de l'Autre depuis toujours, comme le sujet autiste,
ou pour prouver que l'on a du caractère ou encore
pour exprimer de la colère, dans tous les cas,
c'est toujours le signe d'un repli sur soi-même.
Alors, est-ce qu'il n'est pas incongru d'évoquer
la notion de " moi fort " dans ces conditions
?
Pourtant, c'est bien souvent au nom d'un idéal
d'indépendance que certains sujets s'accrochent
à leur symptôme et y trouvent une jouissance.
Le terme de jouissance renvoie ici, je le précise,
à une satisfaction éprouvée par
le biais de quelque chose de désagréable.
Quand il y a jouissance, ces deux aspects que sont le
plaisir et le déplaisir sont présents
en même temps.
Pour Freud, en effet, le sujet n'obéit pas seulement
au principe de plaisir. En règle générale,
d'ailleurs, ce principe est couplé avec le principe
de réalité auquel il s'oppose. Cela signifie
tout simplement que l'activité psychique tend
à éviter le déplaisir, déplaisir
qui serait procuré par une trop grande quantité
d'excitation (il faut prendre ici le terme d'excitation
au sens large de stimulation ; la peur, par exemple,
est un état d'excitation). Schématiquement,
la réalité ne permet pas toujours au plaisir
de prévaloir mais, en définitive, le principe
de réalité ne constitue qu'une voie détournée
pour accéder au principe de plaisir. Dans ce
couplage principe de plaisir/ principe de réalité,
c'est bien le principe de plaisir qui représente
l'essentiel.
Or, Freud découvre un au-delà du principe
de plaisir/principe de réalité, qui est
la jouissance. La jouissance procurée par le
symptôme n'est pas consciente, ce qui signifie
qu'en dépit du déplaisir apporté
par le symptôme, quelque chose - que la cure analytique
va tenter de cerner - est satisfait. Cette notion de
jouissance, que l'on retrouve principalement chez Lacan,
est présente chez Freud sous la forme de ce qu'il
appelle le compromis : le symptôme est, dit-il,
la formation d'un compromis entre une satisfaction et
une punition. La demande que formule un patient à
l'égard du psychanalyste afin de le débarrasser
de son ou ses symptômes sous-entend donc le renoncement,
non seulement à quelque chose qui pose problème,
mais également à une jouissance, inconsciente,
contenue dans le symptôme.
C'est la raison pour laquelle certains sujets, malgré
la souffrance éprouvée, ne s'engageront
jamais dans une démarche analytique ou alors,
après un long temps de préparation. Ils
ont peur d'aller plus mal, peur que ce qu'ils vont vivre
soit pire que ce qu'ils éprouvent à l'heure
actuelle. En fait, ils ne parviennent pas à se
représenter leur vie sans symptôme, sans
angoisse. Ce n'est pas du tout parce qu'ils sont masochistes,
qu'ils aiment souffrir, mais parce que l'enjeu d'une
telle démarche consiste dans le renoncement à
la jouissance que procure ce dont ils souffrent. Cela
donne lieu à un certain nombre de questions :
cela vaut-il la peine de s'engager dans un travail qui
peut-être sera long ? ne vaut-il pas mieux que
je m'habitue à mes problèmes, puisque
d'autres en ont de bien plus graves ?…
Freud classe toutes ses interrogations sur le versant
des résistances. On ne peut pas dire que ce discours
ne soit pas pour autant fondé : ça coûte
beaucoup, de renoncer à se plaindre pour faire
face à la responsabilité de comprendre
ce qui nous arrive, déceptions comme satisfactions,
réussites comme échecs, etc. Par ailleurs,
ceux qui éprouvent beaucoup trop de jouissance
dans leur symptôme, qu'on appelle pervers, ne
feront jamais la démarche spontanée d'aller
vers un psychanalyste. D'où la difficulté
d'avoir une efficacité thérapeutique sur
ceux-ci lorsqu'ils tombent sous le coup d'une injonction
de soin réclamée par le juge. Pour que
l'intervention du psychanalyste soit efficace, il est
nécessaire qu'une demande soit formulée
par le patient lui-même. S'il n'y a pas de demande,
il faut la faire naître chez le sujet, ce qui
arrive souvent lorsque quelqu'un vient nous voir sur
l'insistance de sa famille, par exemple. Chez celui
qui, depuis toujours, se passe très bien de l'Autre,
cette demande ne viendra jamais si on ne l'incite pas.
Mais revenons au sujet en demande d'analyse. Celui-ci
vient avec des questions, des doutes : " Je ne
sais pas ce qu'il m'arrive, je ne sais pas ce que je
dois faire, je ne comprends pas "… Toutes
ses interrogations sont le signe de ce que le symptôme
est pris dans les rets d'un savoir non-su. Ce que le
psychanalyste offre, en position de sujet supposé
savoir, du point de vue du patient, c'est d'abord son
écoute, pas son savoir. Le psychanalyste n'a
pas à donner de cours à son patient. Expliquer
les théories de Freud, de Lacan ou d'autres encore
n'aurait aucune efficacité thérapeutique
sur les symptômes !
L'analyste n'est pas là pour endoctriner le patient,
même si, au cours d'entretiens que l'on appelle
préliminaires et qui peuvent durer jusqu'à
des mois, le psychanalyste aide son patient à
prendre la mesure de l'existence en lui de l'inconscient,
de ce que celui-ci engage et met en œuvre, à
son insu, dans sa vie quotidienne au plan de ses relations
amoureuses, de ses relations avec ses collègues,
avec ses parents, sa famille, etc. Dans ce temps préparatoire
à la cure, l'analyste est là pour faire
tomber les idées reçues du type : "
Si je ne vais pas bien, c'est la faute de mes parents,
ou de la société, ou… ", et
pour faire choir les préjugés ("
Si j'avais plus confiance en moi, tout irait mieux ").
Il y a bien sûr une part de vérité
dans ces plaintes qui dénoncent les défaillances
de l'Autre, mais si toute l'histoire d'un individu se
réduisait à la responsabilité d'un
Autre incapable ou mauvais, alors, il n'y aurait pas
de cure analytique possible. On se contenterait de plaindre
le patient, ce en quoi on renforcerait sa position paranoïaque
et sa position de victime. On n'est d'ailleurs pas loin
de cette position évoquée à l'instant
: puisque l'Autre est mauvais, autant se débrouiller
sans lui. Car l'analyste, en tant qu'il se substitue
aux parents et à tous les individus qu'un sujet
côtoie, ne tarde pas à devenir aussi le
support de cette haine du patient envers l'Autre. Au
cours de la cure, c'est une situation classique, mais
si l'analyste soutient le patient dans cette représentation
du monde en tant qu'il fait partie lui-même de
ce monde, à terme, on ne voit pas pourquoi l'analysant
pourrait compter sur lui.
Tout au contraire, le psychanalyste renvoie au sujet
sa plainte en l'impliquant dans celle-ci : quel rôle
a-t-il pris, comment a-t-il réagi dans telle
situation et pourquoi pas d'une autre manière
? Avec le temps, l'analysant s'aperçoit qu'il
fait des choix, que sa subjectivité est intervenue
dans les évènements de son histoire. Il
retrouve sa place de sujet. Ce qui prévaut dans
la cure n'est donc pas l'histoire objective, l'évènementiel,
mais la subjectivité. Heureusement, car cela
signifie qu'un évènement grave ne provoque
pas mécaniquement les mêmes effets pathogènes
à long terme chez tout le monde. Ces effets dépendent
de chaque sujet.
Et inversement, un fait qui peut paraître anodin
d'un point de vue extérieur peut avoir des conséquences
majeures. Je peux en donner un exemple simple avec un
garçon de 7 ans que j'ai rencontré deux
fois. Il venait pour des problèmes de comportements
: il était très agité, voire agressif
chez lui et à l'école. La seconde fois,
son lapin était mort la veille. Ce garçon
habitant en appartement, le lapin se promenait partout,
déposait ses crottes sous les lits, sous les
couettes… bref, pour les parents, la mort du lapin
était un soulagement. Mais pour lui, c'était
tout autre chose. Il était très affecté,
il m'a dit tristement : " Avant, quand je n'avais
pas de psychologue, je parlais à mon lapin ".
On peut dire que ce petit garçon avait perdu
une adresse : bien plus qu'un lapin, quelqu'un à
qui parler. J'arrivais juste au moment où peut-être
j'allais pouvoir remplacer le lapin…
La question du temps revient également souvent
dans les appréhensions dont on entoure la cure
analytique. Une analyse, c'est long, tout d'abord parce
que le psychanalyste ne peut pas de butte en blanc dire
au patient : " Dans ce qui vous arrive, vous êtes
pour quelque chose ". Une bonne part de son travail
va en revanche consister à l'amener à
ce point afin que le patient prenne conscience de cette
dimension. Alors, oui, le temps peut être très
long pour parvenir à des changements durables,
qui ne soient pas que de surface. L'inconscient se moque
du temps, et ce qui y est présent demeure à
cette place quelles que soient les années qui
passent.
La cure analytique n'est donc pas quelque chose qui
s'enseigne, mais dont on fait l'expérience :
c'est une épreuve, de s'apercevoir peu à
peu que ce que l'on s'était imaginé, représenté
de soi-même ou des autres ne tient plus. C'est
un peu effrayant, d'ailleurs ; d'autres interrogations
surgissent, la poursuite de la démarche analytique
peut être aussi remise en cause mais en même
temps, un nouvel enthousiasme peut apparaître,
le désir d'en savoir plus…
La psychanalyse est bien une expérience qui porte
sur l'être, qui apporte un savoir sur son propre
être à travers le discours que l'on va
tenir sur soi-même aussi bien que sur les autres.
Mais ces premiers autres qu'ont été les
parents n'ont pas besoin de venir confirmer ce que vous
dites en analyse. C'est pourquoi la théorie freudienne
a d'abord été contestée sur le
crédit que l'on pouvait accorder aux dires des
patients. En effet, on peut invoquer le fait que la
mémoire n'est pas infaillible, que l'honnêté
intellectuelle peut être mise en cause ou, tout
simplement, que le sujet s'est trompé dans ses
appréciations.
À ceux qui objectaient que les propos des patients
n'étaient pas vérifiables et qu'on ne
pouvait en aucun cas les tenir pour vrais, Freud répondait
que la vérité du sujet était toujours
là, puisque c'est avant tout celle de l'inconscient.
C'est cette vérité là qui l'intéresse
: non pas la connaissance avec exactitude de tel ou
tel évènement passé, non pas une
description objective mais l'expression d'un vécu
propre à chacun. Le sujet accède à
sa vérité, non pas en dépit de
l'exactitude de son histoire qu'il rapporte, mais précisément
grâce aux représentations personnelles,
purement subjectives, de son histoire.
Je voudrais terminer en donnant un exemple qui permet
de voir comment fonctionne le refoulement du signifiant.
Il s'agit d'une dame qui se plaint d'avoir beaucoup
de difficultés à se nourrir et d'être
prise de vomissements, ce que, dans le langage courant,
on exprime par le mot " rendre " plutôt
que par le mot " vomir ". Parfois, inquiète,
elle se dit : " Je vais encore rendre "…
Dans son enfance, elle a dû accompagner sa plus
jeune sœur à l'école et celle-ci
fait des crises de colère pendant le trajet,
se roule par terre, tape dans les portes… Sa sœur
aînée, ma patiente donc, a honte et ne
sait comment arrêter ces crises. Elle s'en plaint
à sa mère, laquelle lui propose de passer
par la pâtisserie en chemin. Sa mère lui
donne un peu d'argent et la plus jeune sœur choisit
un beau gâteau, mais il n'y a pas suffisamment
dans le porte-monnaie pour elles deux… Ce n'est
pas seulement la contrariété, le sentiment
d'injustice qu'elle a éprouvé à
ce moment là qui est cause du symptôme
" envie de vomir " : ce qui est en jeu, c'est
le signifiant " rendre ". En effet, elle estime,
lorsqu'elle m'en parle, que ce jour-là, "
quelque chose ne lui a jamais été rendu
". Elle prononce alors plusieurs fois ce mot, mais
sans l'entendre véritablement. C'est en ça
qu'il est refoulé. Elle n'entend pas que le même
mot désigne son symptôme et sa souffrance
de petite fille : rendu. J'ai souligné simplement
ce signifiant-là, " rendu ", et d'elle-même,
elle a compris. De ce moment-là, il n'a plus
été question de vomissement.
Tout n'était pas réglé pour autant,
mais cet exemple montre la façon dont le signifiant
fonctionne. D'un côté de la chaîne,
vous avez le symptôme vomir, de l'autre, l'histoire
du gâteau jamais rendu. Ce qui est inconscient,
ce n'est pas quelque chose de caché puisqu'elle
sait très bien que cette histoire l'a peinée.
Ce qu'elle a refoulé, c'est que le signifiant
" rendu " faisait lien entre sa déception
de petite fille et son symptôme de femme adulte.
Je vous remercie.