Colette Soler - En effet, vous avez
devant vous une psychanalyste en chair et en os, ce
qui n’est pas si fréquent dans les institutions
de l’Education nationale. Alors au fond, comment
devient-on psychanalyste puisque c’est mon expérience
? On ne naît pas psychanalyste, c’est
comme être femme, on ne naît pas femme,
on le devient. Mon itinéraire a été
assez simple, j’ai d’abord été
professeur de philosophie, donc j’ai eu des
élèves et d’être en face
de vous me ramène quelques années en
arrière, et puis j’ai suivi la voie habituelle.
J’ai fait une psychanalyse en même temps
qu’une formation psychanalytique car lorsqu’on
commence dans la psychanalyse, cela ne se termine
jamais. La formation dure aussi longtemps que dure
l’insertion dans ce discours spécial
qu’est le discours analytique. Il y a des montagnes
de littérature sur la psychanalyse depuis un
siècle, mais je vais quand même essayer
de vous donner une idée de ce que c’est
que faire une psychanalyse. Qu’est-ce qu’on
peut en attendre ?
Quand on s’adresse à un psychanalyste,
le plus souvent, pas toujours, on s’adresse à
lui parce que quelque chose ne va pas dans sa vie, c’est-à-dire
qu’on souffre d’une chose ou d’une
autre et que l’on voudrait guérir de ce
que l’on appelle son symptôme ou son malaise
ou son mal de vivre, ses inhibitions, ses impossibilités
etc. Donc, on s’adresse en général
à un psychanalyste avec une demande qui est thérapeutique,
pour souffrir moins, pour vivre mieux, disons grosso
modo pour guérir de quelque chose. Mais en fait,
ce n’est finalement que la première face
de ce que l’on demande parce qu’en réalité,
on n’entre pas dans une psychanalyse s’il
n’y a pas quelque chose de plus. Pour entrer dans
une psychanalyse, il faut avoir une interrogation. Ce
n’est pas la même chose que de vouloir guérir,
il faut avoir une interrogation sur ce qui nous arrive
et qui nous fait souffrir, une interrogation sur ce
que c’est, d’où cela vient ; autrement
dit, on attend d’en savoir quelque chose. On attend,
on pourrait le dire, de savoir quelque chose sur son
être, sur la partie de son être que l’on
ignore.
Alors, je voudrais tout de suite vous faire remarquer
le paradoxe qu’il y a dans la méthode analytique.
On apporte au psychanalyste ce que je vais appeler pour
aller vite des symptômes bien réels, ils
ne sont pas imaginaires. Les sujets qui présentent
des symptômes ne sont pas des malades imaginaires
comme Molière stigmatisait certains malades,
ils amènent souvent des symptômes qui se
passent dans le corps. Vous savez que les premiers malades
de Freud étaient ce qu’on appelle des hystériques
qui souffraient de paralysie, de cécité,
de symptômes divers apparemment somatiques. On
apporte aussi des obsessions, des pensées qui
s’imposent, incoercibles, dont on ne peut se défaire,
qui vous persécutent à l’intérieur
et puis surtout, on apporte des contraintes de conduites
auxquelles on ne peut échapper, c’est-à-dire
que l’on voit arriver des sujets qui ne peuvent
pas s’empêcher de faire ce qu’ils
ne voudraient pas faire. Il y a une kyrielle de cas
de figure. Untel ne peut pas s’empêcher
de manger par exemple, tel autre ne peut pas s’empêcher
de vomir ou ne peut pas s’empêcher de fumer,
cela n’a pas l’air grave mais cela peut
l’être pour un sujet donné, tel autre
ne peut s’empêcher de rompre à répétition
avec ses partenaires amoureux ou de se faire abandonner
par le partenaire amoureux, ne peut s’empêcher
de tourmenter ceux qu’il aime le plus, de dénigrer
ceux qu’il aime le plus, etc. Et donc, on peut
dire d’une certaine façon que la masse
des symptômes qui se présentent à
un psychanalyste, ces symptômes qui se répètent,
qui insistent malgré tous les efforts du sujet,
ce sont des symptômes qui en dernier recours concernent
le registre du désir et des pulsions, voire des
compulsions, c’est-à-dire des actions impossibles
à contenir. Et il faut ajouter à tout
cela que l’on voit toujours plus de sujets venir
simplement parce que la vie les angoisse, ils sont angoissés
de l’avenir quand ils sont jeunes, ou de la vie
qui se termine et de ce qu’ils n’ont pas
fait, qu’ils auraient voulu faire quand ils sont
vieux. L’angoisse et surtout, le sentiment du
non-sens de la vie ; de nombreux sujets viennent à
la psychanalyse parce qu’ils ne peuvent plus supporter
le sentiment du hors-sens de leur existence. Vous voyez
que ce sont des symptômes bien réels, qui
concernent la conduite, le sexe, les pulsions et la
vie elle-même.
Le paradoxe de la méthode analytique est que
cette méthode propose simplement de parler et
que l’on peut se demander comment, avec des années
de bavardages sur un divan (quand on fait une psychanalyse,
on s’allonge généralement sur un
divan et le psychanalyste s’assoit derrière
vous), on peut espérer modifier des choses aussi
réelles que les symptômes que l’on
présente. C’est cela, le paradoxe. Je dis
bavardage parce qu’en effet, dans une psychanalyse,
on ne fait que parler ; c’est le seul moyen, le
seul instrument qu’utilise la psychanalyse. Si
vous allez chez le dentiste, chez le médecin,
chez le chirurgien, il y a tout un appareillage, une
instrumentation de l’acte médical. Chez
le psychanalyste, vous avez déjà l’appareil,
si je puis dire, et c’est la parole. Alors, j’ai
dit "bavardage" mais ce n’est pas exactement
du bavardage. En fait, on vient parler avec une intention
précise. On vient parler avec une intention sérieuse
qui est d’arriver à changer quelque chose,
c’est fondamental dans la psychanalyse, on vient
changer quelque chose, soit dans ses symptômes,
soit dans l’ignorance où l’on est
de soi-même. A vrai dire, on ne fait que parler
mais cela n’est pas n’importe quelle parole,
il faut prendre la mesure de cela, c’est une parole
modifiée que la parole dans la psychanalyse.
Du côté de celui que nous appelons l’analysant
(c’est Jacques Lacan qui a proposé cette
expression pour désigner celui qui fait une psychanalyse),
on lui demande de produire une parole non censurée.
Dans la vie hors psychanalyse, toutes nos paroles sont
censurées ou en tout cas dirigées, donc
limitées. L’éducation, puisque nous
sommes tous des éduqués, consiste à
inculquer aux petits et aux moins petits, à tous
les sujets, à ne pas dire n’importe quoi
en toute circonstance. On nous apprend à limiter
ce que l’on dit pour des raisons de politesse
: " Dis bonjours à la dame " ; pour
des raisons de corrections grammaticales : " Ah
non ! on ne dit pas comme cela " ; pour des raisons
de pudeur : " Ah non ! cela ne se dit pas, cela
ne se fait pas " ; pour des raisons d’amitié,
aussi : " Tu fais de la peine, si tu parles comme
cela " ; et puis pour des raisons de cohérence
: " Tu te contredis ", etc. Alors, il y a
des contraintes de la parole, c’est évident,
et vous pouvez observer que la loi légifère
sur ce qu’il n’est pas permis de dire :
il existe des procès en diffamation, certaines
paroles sont sanctionnées par la loi. Dans une
psychanalyse (Sigmund Freud est l’inventeur de
la psychanalyse et a inventé cette règle),
on dit au sujet : " Vas-y, dis tout ce qui te vient
à l’esprit, supprime les censures qu’on
s’impose partout ailleurs ". On le fait avec
l’idée que, de cette façon là,
le sujet va arriver à attraper quelque chose
de sa vérité, on supprime les censures
pour faire apparaître la vérité
que les censures cachaient. Evidemment, un sujet cherche
sa vérité parce qu’il ne la sait
pas ; partant de là, le sujet analysant ne sait
pas ce qu’il va trouver. C’est donc une
parole très modifiée que la parole analysante
- j’y reviendrai. Du coté de l’analyste
aussi, c’est une parole modifiée en ceci
que c’est une parole qui ne dialogue pas ; si
vous cherchez à dialoguer, il vaut mieux s’adresser
à ses copains et copines que de s’adresser
à un psychanalyste, et même avec les copains
et copines, vous vous apercevrez au cours de la vie
que le dialogue ne marche pas et cela, il faut un peu
de temps pour vraiment s’en convaincre. En psychanalyse,
on ne cherche pas à dialoguer et la parole de
l’analyste est une parole qui s’abstient
de conseils, qui s’abstient de suggérer,
de diriger, et c’est même une parole qui
s’abstient en général de consoler,
ce qui a l’air quelquefois un peu dur.
Pourquoi l’analyste s’abstient-il de diriger
par sa parole ? C’est assez simple. Il a en face
de lui un sujet qui cherche sa vérité,
qui se demande ce qui serait bon pour lui, et le psychanalyste
ne sait pas, il ne sait pas ce qui est bon pour chacun
en ce sens que ce n'est pas un moraliste. Donc, la première
chose que commence de faire un psychanalyste est de
se taire. Le silence est une modalité de la parole,
bien entendu, et il laisse place à la parole
analysante et lorsque le psychanalyste parle (puisqu’il
faut bien qu’il finisse par dire quelques petites
choses au cours des longues années que dure une
psychanalyse), sa parole se limite à ce que Freud
a appelé l’interprétation. C’est
une parole d’interprétation, qui tente
de dire la vérité cachée entendue
dans la parole analysante. Dans la psychanalyse, le
sujet vient chercher sa vérité mais il
ne tarde pas à l’attendre de l’Autre
; à attendre que l’Autre - ici, l’analyste
- lui dise ou lui permette d’apercevoir ce qu’il
disait réellement, lui, l’analysant, sans
le savoir. Evidemment, pour que ce dispositif fonctionne,
cela suppose que le sujet qui parle en dise plus qu’il
ne croit dire, plus qu’il ne sait qu’il
dit, plus qu’il n’a l’intention de
dire, et qu’au fond, ce qu’il dit sans le
savoir ait des rapports avec ce dont il souffre. C’est
le postulat de cette méthode analytique.
Pour étayer un peu la thèse que ce qu’il
dit sans le savoir a un rapport avec ses symptômes,
peut-être faut-il que je m’arrête
un peu plus sur la parole, sur le procédé
qui couple la parole non censurée de l’analysant
que Freud a appelé l’association libre
de l’analysant avec l’interprétation
de l’analyste. Ce procédé repose
sur une caractéristique de la parole qui est
une caractéristique générale de
la parole. Dans la parole, il y a toujours plus que
ce qui est énoncé. Les énoncés,
les dits, ce sont les phrases produites, objectivables,
les phrases que l’on peut enregistrer, et lorsque
quelqu’un a parlé, on peut toujours demander
: "Qu’est-ce qu’il a dit ? " C'est
objectif dans la parole, et si l’on peut faire
des exercices tels que des explications de texte, des
contractions de texte, c’est parce qu’il
y a une objectivité des énoncés.
Cependant, il n’y a pas que cela dans la parole.
Quand quelqu’un parle, on se demande toujours
: " Mais qu’est-ce qu’il veut ? où
veut-il en venir ? " Et c'est là une dimension
qui interroge l’intention non formulée
de la parole. Cela se voit très bien dans ce
que l’on appelle actuellement l’énonciation,
qui ne se confond pas avec les énoncés,
ce que ça veut dire et ce que ça veut
quand ça dit. On le voit très bien dans
la vie quotidienne ; actuellement, il y a des préinterprétations
standard pour tout ce que disent le président
de la République et le Premier ministre : "
Tout ce qu’ils disent, c’est pour arriver
à la présidence ". On a ici très
clairement le clivage de la parole entre ses énoncés
et ce qu’elle vise dans la réalité.
L’interprétation analytique se sert de
cette structure générale de la parole
mais elle révèle un peu plus, à
savoir qu’en matière de visée de
la parole, il y en a une que le sujet qui parle ne sait
pas, c’est ce que l’on appelle la visée
inconsciente. Freud a découvert cette chose étonnante
que la parole du sujet, quand on la laisse libre, vise
quelque chose que le sujet ignore. J’ai parlé
tout à l’heure de l’association libre.
Parler, dire tout ce qui vient à l’esprit,
l’analysant s’y essaye et il ne tarde pas
à découvrir que, quand on l’invite
à dire tout ce qui lui passe par l’esprit,
il ne le peut pas. On l’invite à dire n’importe
quoi et il n’y arrive pas et il éprouve
cette impuissance. Il y a quelque chose d’encore
plus important car en étant supposé parler
librement, l’analysant finit par dire toujours
la même chose. L'une des dimensions impressionnantes
de l’expérience analytique est que la parole
du sujet tourne toujours sur le même disque :
pas moyen de sortir de son propre disque, chacun a le
sien. Finalement, c’est impressionnant puisque
la parole que le procédé analytique libère
des contraintes qui viennent de l’Autre social
(celui que Lacan a écrit avec une majuscule pour
dire que c’est l’Autre du discours), cette
parole ainsi libérée reste contrainte
par autre chose, et c’est cette chose qu’on
cherche à extraire. Cela nous donne une première
définition de l’inconscient. L’inconscient
Freudien, c’est quelque chose qui se dit malgré
vous, sans vous, mais dans votre parole à vous,
celle que vous proférez sur le divan. C’est
pourquoi l’inconscient se déchiffre. Vous
savez sans doute - c’est un fait, cela ne se discute
pas - que Freud a commencé et a appris à
tous les analystes à procéder par déchiffrage.
Si vous lisez les premiers textes de Freud qui sont
les plus accessibles et les plus captivants, Psychopathologie
de la vie quotidienne, L’Interprétation
des rêves, on voit comment Freud procède
par déchiffrage - évidemment, il faut
mettre en série les études sur l’hystérie.
En partant des lapsus, des actes manqués, des
rêves mais aussi de la parole analysante, il déchiffre
ce qui circule dans cette parole. Dès lors que
l’on déchiffre, c’est qu’on
est dans le champ du langage. Le déchiffrage
n’a de sens que dans le langage et c’est
pourquoi cette phrase de Jacques Lacan court à
peu près partout, vous l'avez peut-être
entendue : " L’inconscient est structuré
comme un langage ". Cette phrase est un commentaire
lacanien du procédé freudien de déchiffrage.
Pour saisir l’essentiel, il faut quand même
faire un pas de plus et prendre en compte que le déchiffrage
de l’inconscient qui parle dans votre parole opère
sur le symptôme qui, à première
vue, n’a pas l’air d’avoir grand rapport
avec le langage. Le symptôme est plutôt
dans le registre du désir, de ses ratages, de
ses détours, de ses complications - le registre
du désir et celui des pulsions. Evidemment, dès
qu’on dit " pulsion ", il y a les pulsions
sexuelles, il y a les meurtrières aussi mais
il y a les pulsions sexuelles présentes. Freud
déchiffrant a donné un nom à ce
qu’il déchiffre, il l’a appelé
désir inconscient. Spécialement, toute
la question de l’interprétation des rêves
culmine sur la question du désir inconscient
: qu’est-ce que c’est ? comment le penser
? (wunsh, "désir" en allemand). Nous
venons avec mes collègues de créer une
revue qui s’appellera Wunsh. Evidemment, il s’agit
du désir propre à chaque sujet, que Freud
dit indestructible : voilà un grand message de
Freud au départ, que chacun d’entre nous
est habité par un désir, un seul, indestructible.
En français, le mot désir a des connotations
variées, une gamme de significations très
larges, qui commence par le vague souhait, les velléités
les plus légères, puis culmine dans les
exigences érotiques les plus irrépressibles,
les plus contraignantes. Désir est un terme d’une
certaine façon ambiguë et c’est pour
cela que Freud y a ajouté le terme de pulsion.
Pour opérer sur les symptômes qui sont
des phénomènes de la libido (terme devenu
banal et qui condense au fond les termes désir
et pulsion ), c’est-à-dire des phénomènes
de désir et de jouissance (prenons ce terme en
n’oubliant pas que, lorsque nous disons jouissance,
nous ne parlons pas du plaisir, la jouissance est peut-être
parente de la douleur autant que du plaisir et se mixent
avec les deux), il faut bien - c’est une déduction
- qu’entre la libido et la parole, il y ait un
lien profond, intrinsèque. Avec la parole, on
opère sur la libido, cela se vérifie dans
toutes les psychanalyses, même celles dont on
dit qu’elles ont raté. Les psychanalyses
ne sont pas toujours des réussites absolues mais
même si des psychanalyses rencontrent des limites,
on obtient toujours de façon partielle des résultats
sur la libido. Toute la théorie analytique qui
se construit depuis un siècle est faite pour
essayer de penser, d’élaborer la théorie
de ce lien entre la parole qui suppose le langage et
la jouissance du corps, la libido. Cette théorie
est faite pour saisir comment, avec les mots du langage
et aussi avec les images (car le langage véhicule
aussi des images qui se joignent aux mots), nos désirs
et nos pulsions sont ordonnés. Voilà à
peu près le problème qu’essaye de
résoudre toute la doctrine psychanalytique. Je
le formule plutôt dans des termes de quelqu’un
qui a été formé à la doctrine
lacanienne mais même les psychanalystes qui sont
d’autres obédiences, à commencer
par Freud lui-même au départ, les kleiniens,
tous sont confrontés à cette question
de savoir " comment, par l’association libre
et l’interprétation, on peut aménager
quelque chose, guérir quelque chose de la libido
du sujet. Je vais conclure pour que nous puissions débattre,
discuter.
Qu’est-ce que l’on peut attendre d’une
psychanalyse ? Je me suis dit que j’allais essayer
de résumer cela pour vous. C’est une question
que je me pose tous les jours, j’y suis confrontée
tous les jours parce que les analysants se la posent.
D’abord, le plus assuré, on peut attendre
de changer quelque chose à ses symptômes.
Ma formule n’est pas très ambitieuse, je
n’ai pas dit "changer tout pour toujours
" mais il est vrai que la psychanalyse soigne,
elle a un effet thérapeutique sur les symptômes.
Je dirais même, en prenant les choses très
largement, que la psychanalyse a un effet sur le rapport
à la vie, sur la façon de percevoir et
d’être affecté par sa propre vie
puisque nous sommes des être encombrés
de l’existence. Ce que l’on peut attendre
d’une psychanalyse, surtout (peut-être n’est-ce
pas l’objectif prioritaire de la psychanalyse
mais c’est le premier), c'est qu’elle révèle
à chacun quelque chose sur son être propre,
sur ce qu’il est foncièrement. On s’instruit
d’une psychanalyse - après, se pose la
question de savoir ce que l’on fait de ce que
l’on a appris. L’usage qu’en font
les sujets ne relève plus de la psychanalyse.
Certains en font un usage spécial qui consiste
à devenir psychanalyste et ils s’engagent
là-dedans pour longtemps. Nombre d’autres
en font un usage qui se borne à essayer de s’en
servir pour ce qu’il leur reste à vivre.
C’est une grande promesse que fait la psychanalyse
mais je ne voudrais pas donner de faux espoirs. Il faut
savoir qu’on n’en obtient ce qu’elle
promet qu’à grand frais parce que, pour
l’obtenir, il faut vraiment mettre la gomme, il
faut lutter contre ce que Freud a appelé le refoulement.
C’est tout un travail, un effort, et il faut bien
dire que, le plus souvent, les sujets ne veulent pas
savoir, ils préfèrent se raconter des
histoires. D’ailleurs, les histoires, ils les
payent d’une certaine façon en symptômes.
Ils se racontent des histoires avec pour résultat
que l’humanité passe son temps essentiellement
à deux choses : se plaindre et déplorer
les malheurs qui nous accablent ; essayez de mesurer
en chacun le temps que l’on passe à se
plaindre intérieurement ou extérieurement
; et l’humanité passe son temps à
espérer, à attendre du meilleur, que ce
soit sur le plan amoureux (on attend de rencontrer l’autre
qui ira bien avec vous ) ou sur celui des attentes plus
collectives (et je suppose que vous n’aurez pas
de mal à recenser tous les évangiles que
le siècle nous a proposés). Il n’y
a pas que l’évangile de l’église,
il y a aussi les évangiles politiques qui annoncent
des jours meilleurs, des lendemains qui chantent. Il
se trouve qu’aujourd’hui, en l'an 2000,
on est plutôt dans une conscience des lendemains
qui ont déchanté. Par exemple, il y a
trente ans, en 1968-70, les lendemains chantaient, on
était au maximum de l’espoir. Aujourd’hui,
il y a les vieux qui s’en souviennent, les jeunes
le savent à peine et les espoirs en l’avenir
sont moins grands. Il y a des fluctuations historiques
mais il n’est pas faux de dire que l’humanité
oscille entre la plainte de ses maux et l’espoir
des jours meilleurs. Tout simplement, un psychanalyste
est quelqu’un qui pense qu’il vaut mieux
essayer de savoir, qu’on en tire des bénéfices,
individuels, certes, mais qui peut-être peuvent
avoir des retombées collectives si la psychanalyse
arrivait à s’étendre. C’est
sur ce point que chaque sujet est concerné par
la psychanalyse, le choix entre savoir ou ne pas savoir
ce qui nous fait souffrir.
Je vais quand même terminer par quelques formules
chocs. Ce qui nous fait souffrir vient d’abord
du fait que l’on est jeté dans la vie,
et ensuite, de la "sexuation". Il y a des
hommes et des femmes qui ne se ressemblent pas du tout,
qui sont sensés se rencontrer, faire quelque
chose ensemble et toute l’expérience analytique
en témoigne, c’est la croix et la bannière
pour s’entendre un peu entre homme et femme. Ce
qui fait que Jacques Lacan a produit quelques formules
chocs que je vous livre telles quelles. Elles ne sont
pas immédiatement limpides, ce sont des formules
qui ont tout un background théorique derrière
elles, mais elles ont l’intérêt d’être
condensées. L’une dit : " Il n’y
a pas de rapport sexuel ", il y a certes des relations
sexuelles mais pas de rapport sexuel. Ensuite, "La
Femme n’existe pas " : il existe des femmes.
Voici en quelques mots ce qui fait le malheur général
et de chacun.
Questions
- Pourriez-vous présenter Jacques Lacan ?
- Je voudrais savoir si interpréter veut dire
connaître, découvrir, ou si cela veut dire
simplement modifier ?
- Que veut dire : "la Femme n’existe pas"
?
- Quand vous parlez de symptômes, je ne comprends
pas pourquoi des gens disent aller mal, je ne vois pas
comment interpréter ce délire.
- J’aurais aimé savoir si la multitude
de films qui montrent des personnages un peu perturbés
reflètent le mal-être de la société
parce que cela plaît aux gens.
Jacques Lacan est un psychanalyste célèbre
- ce qui ne prouve rien, d’ailleurs. Son itinéraire
dans la psychanalyse est important car il a été
au cœur des polémiques et des scissions
du mouvement analytique en France (et maintenant partout
dans le monde). Il a commencé à dispenser
un enseignement, un séminaire toutes les semaines,
et il a mené ce séminaire depuis les années
1950. A la fin, il a fait un séminaire "
seulement " tous les quinze jours. Il a essayé
de penser l’opération freudienne pendant
dix ans, ce qu’il a appelé le retour à
Freud, et cela l’a conduit finalement à
renouveler complètement le vocabulaire de la
psychanalyse. J’ai évité d’utiliser
des termes trop lacaniens, cela aurait demandé
trop d’explications et j’avais peu de temps,
mais il a renouvelé le vocabulaire de la psychanalyse
et la façon de la penser. Cela ne s’est
pas fait sans casse ni sans mal puisque finalement,
cela a abouti à ce que l’Association Internationale
de Psychanalyse (I.P.A.), créée par Freud
lui-même et à laquelle Lacan appartenait,
l’a exclu de ses rangs. C’est ce que Jacques
Lacan a appelé lui-même son excommunication.
Il y a ensuite une péripétie institutionnelle
de Jacques Lacan hors de l’Association Internationale
qui ne s’est pas terminée mais qui a eu
comme date cruciale 1964 et la création de l’Ecole
Freudienne de Paris (E.F.P) : son école, comme
il disait, et c’était pour dire que, dans
la psychanalyse, il faudrait arriver à ne pas
répéter toujours la même chose,
et être toujours à l’école
de la discipline et de l’élaboration de
la discipline. Actuellement, les séminaires de
Lacan sont publiés, ses écrits ont été
édités en 1967, puis il y a une série
d’autres textes parus dans des revues. Les Ecrits
sont très difficiles. Les Séminaires paraissent
moins difficiles mais le sont tout autant. C’est
comme Freud qui se lit bien, cela a l’air clair
et simple mais c’est très complexe. L’œuvre
de Lacan est sortie du champ de la psychanalyse, il
est lu partout dans le monde, cité par les artistes,
utilisé par les écrivains, par toutes
les disciplines un peu intellectuelles. Dans la psychanalyse,
il continue à orienter tout un mouvement lacanien
maintenant séparé de l’Association
Internationale et lui-même en ébullition
et en division. J’ai connu Jacques Lacan en 1969,
il devait avoir soixante-dix ans et au fond, si je vous
décris la vie de Lacan, vous pourrez prendre
une idée de la fausseté des rumeurs qui
courent sur un homme qu’on a souvent présenté
comme un fantaisiste, un farfelu. Il était dans
son bureau à cinq-six heures du matin tous les
jours sauf le dimanche, où il allait quand même
à la campagne. Dans son bureau, il recevait ses
patients jusqu’à des heures incroyables.
Il travaillait à son séminaire à
longueur de nuit. On a beaucoup de témoignages
qui indiquent qu’il appelait des spécialistes
à trois heures du matin pour demander telle référence.
C'était un travailleur extraordinaire de la psychanalyse
; on ne fait pas vingt ans durant des séminaires
pour des analystes, pour ses collègues, sans
se fatiguer, bien sûr. Il a réussi à
apporter vraiment du neuf et j’ai la vision d’un
homme dévoué à la chose à
laquelle il se consacrait. Bien entendu, quelqu’un
d’autre vous tracerait un autre portrait puisqu’il
y a autant de portraits de Lacan que d’usagers.
J’ajouterai que c'était quelqu’un
qui avait une présence spéciale. La présence
est une chose mystérieuse, il y a des gens qui
sont là et c’est comme s’ils n’existaient
pas, d’autres sont là et l’on ne
peut les ignorer tant ils vous encombrent. Il y a toutes
sortes de modalités de présence et Lacan
était d’une présence étrange.
- Est-ce qu’interpréter, c’est découvrir
ou modifier ?
Je dirais qu’interpréter, c’est découvrir
pour modifier et que découvrant, ça modifie.
C’est une question importante parce que, quand
on dit que le psychanalyste vous écoute et interprète,
le gros problème, c’est qu’il ne
faut pas qu’il invente. Interpréter, ce
n’est pas inventer. Interpréter, c’est
dire quelque chose qui est là, dans la parole
de l’analysant ; sinon, le psychanalyste pourrait
délirer sur son patient et lui balancer n’importe
quel propos de son cru, qui ne serait pas ce qui est
déposé dans la parole analysante. C’est
pour cela que j’ai insisté sur le déchiffrage,
à savoir qu’on interprète à
partir de ce qui est dans la parole de l’analysant.
Et l'on constate qu’il y a des termes-clef, des
images-clef, des souvenirs avec un terme que vous retrouvez
après dans tout ce qui circule de la parole d’un
analysant. Il y a des termes qui insistent, que nous
appelons les signifiants du sujet avec Lacan. Il y a
des scénarios qui captivent le sujet, dont il
ne s’extrait pas, toujours les mêmes. Donc,
l’interprétation nous permet d’extraire
ce que je pourrais appeler par métaphore le vocabulaire
de l’inconscient, le lexique de l’inconscient
qui fonctionne pour un sujet donné. Chaque sujet
a son lexique.
Je reviens maintenant sur la question de la Femme.
Le propos que je citais fait écho à un
autre, que Freud a tenu à la fin de sa vie :
il y a une question à laquelle on n'arrive pas
à répondre et qui est : " Que veut
la femme ? " Lacan relaie ce problème sur
le mode " La Femme n’existe pas ". On
peut le prendre compliqué, on peut le prendre
simple. Disons simplement que cela signifie en termes
philosophiques qu’il n’y a pas d’essence
féminine. Il n’y a pas de nature féminine
qui serait universalisable et qui permettrait de prédiquer
de façon universalisable en disant : La femme
est ceci cela, la femme veut ceci, cela, elle veut l’enfant,
elle veut le pénis. Freud a essayé de
décliner ce que pouvait vouloir la femme et au
bout de la déclinaison, il s’est aperçu
que cela ne collait pas. Il est très important
que quelqu’un, après une vie de travail,
finisse par dire que cela ne colle pas. Pour l’homme,
ça colle, mais pour la femme, cela n’épuise
pas la question. Pourquoi dit-on dans la psychanalyse
que la Femme n’existe pas ? Quand on déchiffre
la parole, dans l’inconscient, il n’y a
pas de terme qui indiquerait le désir féminin.
Dans l’inconscient, le terme que Freud a extrait,
que les analystes qui ont suivi ont extrait, que Lacan
a continué à extraire et à reformuler,
concernant ce que ça veut du côté
femme et du côté homme, c’est celui
de phallus. Vous pouvez déchiffrer l’inconscient
indéfiniment, vous trouvez un seul terme. Par
contre, vous trouvez plusieurs scénarios autour
d’objets variés. Que La Femme n’existe
pas veut dire que, de ce qui se déchiffre de
l’inconscient, il n’y a pas un terme qui
correspondrait du côté femme au phallus.
Les deux sexes se situent par rapport à ce terme-là.
Aller mal, vous ne savez pas ce que cela veut dire et
tant mieux, on n’est pas obligé d’aller
mal. Tous les sujets ne vont pas mal, c’est un
fait. Mais quand on va mal, ce n’est pas non plus
une honte, pas non plus une tare. Ce que dit la psychanalyse,
c’est que tous les sujets ne souffrent pas de
la même façon. C’est assuré.
Bien que tous les sujets ne souffrent pas de la même
façon, il y a pour tous une impasse, une difficulté
dans le rapport à l’autre sexe. Les sujets
qui disent que ça va bien, quand c’est
vrai, sont des sujets qui ont réussi ce que l’on
espère obtenir d’une psychanalyse des sujets
qui ne l’auraient pas obtenu avant : ce sont des
sujets qui ont réussi avec leurs fantasmes, avec
leur inconscient, à s’ajuster dans la vie
et dans le rapport sexué d’une façon
qui n’est pas douloureuse. Il faut bien que ce
soit possible puisqu’on espère l’obtenir
à la fin d’une analyse. Il n’empêche
que tout sujet qui va bien est un sujet qui a résolu
un problème qui est celui de tous. J’ai
parlé de chaque sujet qui souffre mais il est
certain que les modalités de souffrance subjectives
ont des formes historiques, ça fluctue avec les
époques, avec ce que Lacan appelait les discours.
Le discours, c’est la régulation des liens
humains par le langage. Cette régulation était
très différente dans l’Antiquité
de ce qu’elle est maintenant, au Moyen-Age de
ce qu’elle est maintenant. Ce n’est pas
par hasard que Freud a écrit un texte qui s’appelle
Malaise dans la civilisation, pour dire que, s’il
y avait des sujets qui n’allaient pas mal, il
y avait quelque chose dans la civilisation qui allait
mal. On peut dire que ça se confirme et que l’état
actuel de notre discours, de notre culture, dont tout
le monde parle maintenant, les méfaits du discours
capitaliste actuel et de la globalisation sont au niveau
des médias, les symptômes d’un sujet
ne sont pas déconnectés complètement
des conditions de la vie, ils sont ceux du moment de
la civilisation.
S’agissant maintenant du cinéma, je ne
pense pas que la majorité des réalisateurs
aient fait une psychanalyse. Woody Allen est une célébrité
à cet égard, mais on ne peut pas dire
que lui, précisément, nous présente
de grands psychopathes dans ses films. Ce que l’on
appelle les psychopathes, c’est-à-dire
ceux qui passent à l’acte – les meurtriers,
les violeurs, les pédophiles, les pervers…
–, ne font pas de psychanalyse. Il faut le constater,
sans doute trouvent-ils suffisamment de satisfactions
pulsionnelles dans leur passage à l’acte.
Ceux qui veulent essayer de savoir quelque chose sont
ceux chez qui il y a plus de défenses à
l’égard des pulsions sexuelles meurtrière
transgressives, c’est-à-dire des sujets
qui ont quand même un petit surmoi. Alors, comment
expliquer la montée dans le cinéma et
la montée dans la réalité ? Nous
sommes dans une civilisation où les phénomènes
de violence sont très présents, explosifs
et incontrôlables. Evidemment, la culture répercute
: il est vrai qu’il semble y avoir une fascination
pour tous ces paroxysmes de jouissance meurtrière
et sexuelle que vous évoquez. Comment l’expliquer
? On pourrait tirer chez Freud des hypothèses.
Peut-être cela n’est-il pas sans rapport
avec le fait que nous sommes dans une civilisation de
confort ; où, du fait de la science et de la
production des biens matériels, nous jouissons
d’un grand confort sur le plan médical,
sur le plan de la vie matérielle en général.
Sur le plan des rythmes de travail, nous sommes parvenus
aux trente-cinq heures : revenez un siècle et
demi en arrière, les enfants travaillaient de
jour et de nuit au fond des mines… Les conditions
de confort se généralisent et il n’est
pas exclu que cela soit à mettre en relation
avec la violence. Il faut faire leur place aux médias,
qui font que la communication est très différente
de ce qu’elle était il y a un siècle
et demi. Regardez les textes de Freud sur la violence
et la mort dans Pourquoi la guerre ? Après trente
ans d’expérience analytique, Freud en vient
à conclure que tout se passe comme si les humains
avaient besoin de leur dose d’atrocité
et que, lorsqu’on cherchait à éliminer
ce qu’il y a de dur, de violent dans la vie, on
l’éliminait par la porte mais que cela
revenait par la fenêtre… On est dans des
hypothèses, en aucun cas dans la démonstration.
– Que pensez-vous de cette phrase : " La
mort n’existe pas " ?
Disons que la mort est irreprésentable. Freud
disait cela, que Lacan l’a repris : " Personne
ne croit à sa propre mort. " Dans l’inconscient,
on retrouve des représentations de limitation,
de la castration, mais la mort elle-même n’est
pas représentable. Alors, comment rencontre-t-on
la mort, puisque à moins de miser sur une permanence
d’un type quel qu’il soit (de l’ordre
de la croyance religieuse), on sait que les humains
ne sont pas éternels ? On vit en général
comme si on était éternel parce qu’avoir
en tête à chaque instant l’idée
qu’on va mourir changerait beaucoup de choses.
En même temps, si l’on se savait éternels,
ce serait atroce. Il y a des malades, comme cela, qui
sont les plus terribles à voir, ce sont certains
mélancoliques qui sont convaincus qu’ils
ne mourront pas, certains sont déjà morts
dans leur délire mais ils sont là pour
toujours. Ces malades sont dans une douleur insondable
parce qu'ils ont perdu la perspective de pouvoir mourir.
La vie serait intolérable si l’on ne pouvait
pas se dire que celui ou celle qui vous embête
va mourir et que soi-même, on n’est pas
là pour toujours, qu’il y aura une fin.
Donc, la mort est irreprésentable en ce sens
qu’elle n’existe pas, on la rencontre quand
on perd un être cher. Quand le sujet entre dans
le deuil de quelqu’un d’aimé, d’essentiel
à sa vie, il prend une petite intuition de ce
que c’est que la disparition définitive.
Voilà ce que je vous dis dans l’improvisation.
– Si l’on part de l’hypothèse
que tout le monde est plus ou moins mal dans sa peau
et que tout homme est imparfait, comment une personne
peut-elle prétendre en guérir une autre
?
C’est la question que posait Molière ironisant
dans Le Malade imaginaire ou Le Médecin malgré
lui sur le thème : "Comment un homme pourrait-il
prétendre en guérir un autre ?" Mais
précisément, le psychanalyste ne prétend
pas guérir un autre, il prétend aider
l’autre à se guérir par l’élaboration
qu’il fait de son inconscient. C’est pour
cela que je disais que le psychanalyste sait qu’il
ne sait pas ce qui convient pour quelqu’un d’autre.
Le fait qu’on fasse parler l’analysant implique
un présupposé, un postulat ; cela implique
que c’est du côté de l’analysant
qu’est déposé le savoir inconscient.
Parce que sinon, on ne le ferait pas parler, on l’examinerait
et on lui dirait ce qui convient dans son cas. Pas mal
de thérapies emploient cette méthode et
échouent à tous coups.
– La distinction entre psychose et névrose
est-elle toujours valable ? Est-il vrai que la psychanalyse
s’occupe essentiellement des névrosés
et pourquoi ?
C’est une question qui est présente dans
la psychanalyse depuis le début mais qui est
tout à fait d’actualité. Freud a
d’abord reçu des sujets hystériques,
après il est passé à d’autres
formes de névroses et puis, progressivement,
il y a eu des tentatives pour appliquer la psychanalyse
à des patients différents qui étaient
en hôpital psychiatrique. Cela a été
les liens de Freud avec Jung, lequel dirigeait un hôpital
en Suisse. Progressivement, Freud a cru s’apercevoir
que ce qui était refoulé chez la plupart
des sujets n’était pas absent dans la psychose
: au contraire, c’était comme à
ciel ouvert, on le voyait immédiatement. C’était
déjà une différence. Puis il a
cru s’apercevoir qu’il n’y avait pas
de possibilité d’analyser la psychose,
que le sujet psychotique ne se liait pas à l’analyste.
Autrement dit, que l’opération de l’interprétation
n’était pas possible. On peut toujours
faire des interprétations inutiles, personne
n’empêche d’interpréter, mais
Freud disait que l’efficace de l’interprétation
n’était pas possible. Freud a fini par
conclure que les sujets psychotiques étaient
très intéressants, qu’ils confirmaient
tous ce que l’analyse découvrait dans l’inconscient
des névrosés mais que l’on n’arrivait
pas à analyser ces sujets parce qu’il n’y
avait pas de transfert. Au cours des ans, chez les postfreudiens,
la technique analytique qui a démarré
avec les névrosés s’est étendue.
Elle s’est étendue aux enfants, c’est
maintenant un domaine majoritaire de la psychanalyse,
et aux psychoses, bien avant l’apparition de l’orientation
lacanienne, et ce, essentiellement avec le courant qu’a
créé Mélanie Klein (célèbre
psychanalyste d’enfants, qui du temps de Freud
a travaillé à Londres). Le courant kleinien
a commencé à faire ce qu’on a appelé
des psychanalyses de sujets psychotiques, évidemment,
avec pour problème de voir la différence
et de mesurer l’efficacité qu’on
en tirait. Lacan lui-même et tous les lacaniens
avec lui considèrent qu’un psychanalyste
ne doit pas reculer devant la psychose. Lacan, qui était
psychiatre, a fait toute sa vie durant, en tant que
psychanalyste, des présentations de sujets psychotiques
à l’hôpital Sainte-Anne. Qu'un sujet
psychotique puisse tirer avantage d’un analyste,
c’est sûr. D’ailleurs, on constate
que de nombreux sujets psychotiques cherchent des psychanalystes,
c’est un fait. La distinction classique qu’a
utilisé Freud au départ entre névrose,
psychose et perversion, une classification qui vient
de la psychiatrie, a été reprise par Lacan
et discutée. Elle a entraîné un
clivage dans le milieu analytique (en train de se modifier,
d’ailleurs). C’est dans le courant de l’I.P.A.
qu’on a mis en question la distinction de ces
structures cliniques, pour dire qu’il y avait
ce que l’on a appelé les border line, les
personnalités narcissiques, qui ne seraient ni
psychotiques, ni névrosées mais quelque
chose d’autre. Le positionnement du champ lacanien
là-dessus est que, premièrement, la pertinence
conceptuelle demeure névrose, psychose et perversion,
mais que, deuxièmement, quand on va dans les
dispensaires ou les hôpitaux (les psychanalystes
ne restent pas seulement dans leur cabinet), on rencontre
de nombreux sujets qui sont là en consultation
parce qu’ils souffrent de quelque chose que l’on
arrive pas à déterminer immédiatement,
psychose ou névrose. Sur ce point, Lacan a proposé
à la fin de sa vie des élaborations complexes,
où il modifie sa première théorisation
de la psychose. La première doctrine de la psychose
qu’a eue Lacan suivant Freud mais reformulant
Freud était de dire que le sujet psychotique
était un sujet chez qui le père, le nom
du père, n’opérait pas. Lacan est
arrivé à la fin à tout autre chose
qui fait qu’on peut maintenir la distinction névrose,
psychose pour couvrir la gamme des faits cliniques autrement
mais je ne peux entrer dans le détail de cela
ici, ce sont des montagnes d’élaborations…
– Comment arrivez-vous à trouver les mots-clef
de l’inconscient ? Ensuite, le malaise est personnel
mais le langage de ce malaise est-il universel ?
Le langage est universel au sens où nous sommes
tous parlants mais il n’est pas universel au sens
où nous aurions tous le même inconscient.
A ce niveau là, chaque inconscient est un langage
singulier. Il n’y a pas de contradiction : est
universel le fait d’être parlant, soumis
au langage et le fait que chaque inconscient est singulier.
Pour ne pas rester trop dans l’abstrait, il faut
prendre la mesure du fait que d’être parlant,
ça transforme l’animal humain. L’homme
est un animal dénaturé, disait Vercors.
C’est un animal dans la mesure où il naît
comme un animal vivant. Ce qu’il faut saisir,
c’est que le langage n’est pas seulement,
comme on le croit volontiers, un moyen d’expression
ou de communication. Le fait que le petit vivant doive
entrer dans le langage le transforme. Il doit entrer
dans le langage parce que l’autre – sa mère,
son père, celui qui en tient lieu – lui
parle et que, pour satisfaire ses propres besoins de
petit animal, il lui faut entrer dans le langage. On
lui apprend à demander avec des mots. Au début,
on lui donne à téter sans qu’il
ait rien demandé (sauf qu’on croit qu’il
crie pour téter), on le nourrit, mais plus il
grandit, plus on attend de lui que, pour satisfaire
ses besoins (de présence, de nourriture, de sommeil,
de chaleur, les besoins d’un petit vivant), il
entre dans les demandes de l’autre, les offres
de l’autre. Et finalement, ce que l’on appelle
la pulsion n’est pas simplement le besoin du vivant.
Là où l’on voit le mieux cet effet
de transformation sur le besoin vivant (parce que c’est
le besoin le plus élémentaire), c’est
certainement au niveau de la pulsion orale. On nourrit
un enfant comme on nourrit un petit chat ou un petit
chien mais l’on n’a jamais vu un petit chien
se mettre à sucer son pouce, demander une sucette,
commencer à suçoter un petit objet (ce
qu’un grand psychanalyste d’enfants qui
s’appelle Winnicott a appelé l’objet
transitionnel, ces petits objets que les enfants à
une époque de leur vie ne peuvent pas lâcher
; c’est un morceau de chiffon, un mouchoir, un
doudou, il y a des petits mots pour les désigner).
Donc, l’objet du besoin, l’enfant en vient
à le demander, on peut d’ailleurs le lui
accorder ou le lui refuser et commence un échange
qu’on voit dans l’éducation des tout
petits enfants : ils se mettent à demander l’objet
du besoin pour obtenir un signe de présence de
l’autre, ce qui fait que le besoin lui-même
se trouve en quelque sorte transformé à
partir du langage. Il faut tenir compte de cela, que
le langage n’est pas seulement un moyen d’expression
mais un opérateur sur le vivant.