Suite du débat...
Alfonso Valles : Vous disiez que
vous ne connaissiez pas d’autre artiste qu’Andrea
Fraser qui s’engage de cette manière
?
Inès Champey : Je faisais
allusion à la spécificité de
son œuvre. En tant que critique d’art,
je prends une optique (et une option) historique valorisant
l’artiste qui va être le premier (ou la
première) à faire apparaître un
certain aspect de la réalité, c’est
là qu’est la création pour moi.
L’artiste est quelqu’un qui n’illustre
pas le réel tel qu’on le connaît,
mais qui par son travail formel, par sa réflexion,
par son observation du monde, va faire apparaître
des choses. S’agissant ici de politique, Hans
Haacke, par exemple, a conçu dans les années
70 des œuvres qui font apparaître le rôle
déterminant du monde des affaires dans la politique
artistique des grands musées américains.
Alfonso Valles : J’ai été
surpris que vous ne parliez pas de Barnett Newman,
par exemple, qui s’est présenté
aux élections municipales de New York dans
les années 50. Je trouve que sa démarche
se rapproche assez de celle d’Andrea Fraser,
même si l’enjeu politique n’est
pas intégré directement dans la production
artistique.
Inès Champey : Voilà,
tout est dans cette distinction entre engagement politique
et engagement artistique.
Alfonso Valles : Le discours qui
sépare l’œuvre de l’artiste
me pose problème : est-ce qu’on peut
séparer l’engagement de l’artiste
sur un terrain électoral de l’œuvre
en tant que telle, est-ce que lorsque l’homme
devient un politique, il cesse d’être
artiste ? Je pense aussi à Coluche décidant
de se présenter aux élections présidentielles
de 1981.
Inès Champey : De toutes façons
c’est la question, vous posez la vraie question.
Lionel Richard : J’ajouterai
qu’il existe un artiste qui l’a fait bien
avant, c’est Johannes Baader qui s’est
présenté aux élections municipales
de Berlin en 1919. Et justement, toute la différence
avec Fraser et Coluche, c’est que Baader s’est
retrouvé complètement isolé,
qu’il est passé pour fou et qu’on
a exclu violemment sa candidature.
Inès Champey : C’est
vraiment la question et je voudrais préciser
ma position. Je parle en critique d’art et disons
que je fais une différence entre un acte qui
appartient à la vie ordinaire et une représentation
formelle. Par exemple, Hans Haacke a deux formes de
production : d’une part il a une production
artistique formelle et d’autre part il fait
des conférences et publie des articles qui
n’ont rien d’artistique où il développe
ses analyses politiques du monde de l’art. Il
s’agit bien évidemment d’une seule
et même personne animée dans les deux
cas du même enthousiasme pour transformer le
monde. En tant que critique d’art, je fais la
distinction entre des gestes qui appartiennent au
monde politique réel et des gestes qui appartiennent
à l’histoire du champ artistique. Barnett
Newman était peintre abstrait et sa démarche
politique appartient au monde politique, elle n’était
pas conçue en tant qu’œuvre. En
ce qui concerne le parallèle avec Baader, ce
n’est pas du monde politique qu’Andrea
Fraser s’expose à se faire exclure, mais
du monde de l’art lui-même. Les commissaires
d’exposition qui la soutiennent prennent vraiment
des risques parce que tout ce qu’elle propose
est symboliquement très violent. Ce que je
voudrais souligner est la distinction, qui pour moi
est capitale, entre le fait de mener une action politique
en tant que telle, parallèlement à une
œuvre plastique, et celui de faire intervenir
la dimension politique dans l’œuvre plastique,
œuvre plastique qui vient à son heure
enrichir le capital artistique international et devient
une référence. La vidéo d’Andrea
Fraser est un acte artistique qui a une portée
politique et qui fait maintenant partie du répertoire
de l’histoire de l’art, ce qui n’est
pas du tout la même chose que si l’artiste
décide de se présenter à des
élections, qu’elles soient municipales
ou présidentielles, que ce soit par conviction
ou par défi.
Au début des années 70 aux Etat-Unis
beaucoup d’artistes étaient militants,
mais l’œuvre de Haacke qui intègre
dimension politique et dimension plastique est une
exception dans ce contexte. Carl André, par
exemple, qui a milité avec Hans Haacke à
la Art Workers Coalition, et qui était très
politisé, faisait des sculptures abstraites
faites principalement d’alignements de poutres
en bois ou de carrés de métal juxtaposés
à même le sol. Bien sûr, le fait
de pouvoir marcher sur des sculptures qui se présentaient
comme des tapis de métal était tout
à fait " révolutionnaire "
et correspondait à une philosophie matérialiste,
mais ce fonctionnement symbolique restait purement
abstrait et n’exposait pas l’artiste à
la censure comme cela a été le cas pour
Haacke. Pour revenir à la vidéo d’Andrea,
je ne pense pas qu’elle pourrait trouver sa
place dans un salon bourgeois et la question que je
me pose est : comment vais-je montrer qu’il
s’agit d’une œuvre artistique ? Premièrement,
personne d’autre qu’un(e) artiste, à
mon avis, n’aurait l’idée de faire
une chose comme ça. D’autre part, il
existe une référence formelle évidente,
celle de la performance qui est maintenant devenue
un genre artistique à part entière et
une sorte de spectacle sans risque. Là il s’agit
d’une performance qui est à la fois un
spectacle et un acte. C’est une représentation,
c’est construit, elle a travaillé, elle
a recensé, analysé et repris des documents
réels à partir desquels elle a fait
un montage, et c’est un acte risqué parce
qu’elle s’adresse aux personnalités
officielles présentes dont elle révèle
satiriquement les intérêts, face à
face et en public. Il reste que pour quelqu’un
comme Jean Clair, ce n’est pas de l’art,
de même que pour beaucoup de gens qui ne reconnaissent
comme œuvre que les formes tableau et sculpture.
Nathalie Heinich vous en aurait parlé, c’est
ce qu’elle n’a cessé de développer.
Je voudrais signaler au passage l’existence
d’un texte de Robert Klein, un philosophe et
historien d’art peu connu parce qu’il
est mort très jeune. C’est un article
très bref écrit en 1967 et intitulé
" L’éclipse de l’œuvre
d’art ", sur lequel s’est appuyée
à contre-sens Mme Raymonde Moulin (et à
sa suite tous les détracteurs de l’art
contemporain) pour parler d’" artistes
sans œuvre ", une expression qui a fructifié.
Il faisait remarquer qu’effectivement, avec
les avant-gardes des années 60 qui ont fait
éclater les formes traditionnelles et n’ont
cessé d’élargir le domaine de
la production artistique, il n’y avait plus
de repère formel fixe. Il a donc parlé
d’éclipse de l’œuvre d’art
en tant qu’objet esthétique fixe, défini
une fois pour toutes, mais pour dire que le nouveau
critère était un critère de "
position historique " et que l’on pouvait
retrouver dans les nouveaux objets esthétiques
des critères d’harmonie interne qui étaient
la prolongation, la transposition, la transformation
des anciens critères. Je pars donc de ce constat
que l’art peut se transformer et que c’est
un enrichissement parce que ces transformations font
apparaître de nouveaux aspects du réel,
comme en littérature. Et quand je parle d’art
à propos de la vidéo d’Andrea
Fraser, je me réfère à des formes
telles que la forme de la performance inaugurée
par Fluxus, la forme de l’œuvre in situ
inaugurée par Buren et la forme artistique
de dénonciation politique inaugurée
par Haacke. Ce sont des formes à partir du
moment où elles ont été faites
et où elles existent en tant qu’œuvre.
C’est vrai que c’est assez immatériel,
mais la spiritualité a droit de cité
et je pense que l’immatérialité
critique et politique a son droit de cité aussi,
voilà.
(Longue question prononcée sans micro et inaudible)
Inès Champey : Vous êtes
tout à fait en accord avec l’argumentation
de Raymonde Moulin ou de Nathalie Heinich qui envisagent
l’œuvre du point de vue de sa réception.
Prendre ce seul point de vue, ce que fait de manière
très rigoureuse Raymonde Moulin, c’est
ne considérer les œuvres que sous l’angle
de leur circuit de consécration, ce qui est
largement insuffisant pour qualifier une œuvre
d’art. Ce n’est pas parce qu’on
découvre l’importance de ces mécanismes
que pour autant les gens perdent leur sincérité,
que l’œuvre perd son contenu etc. De fait,
un(e) artiste sait que s’il (elle) fait tel
type d’œuvre plutôt que tel autre
qui plairait davantage, il (elle) s’expose à
une relative invisibilité. C’est en ce
sens qu’Andrea Fraser est vraiment très
forte, arriver à ce degré de visibilité
sans pratiquer d’auto-censure me paraît
digne d’admiration.
Raymonde Moulin a établi une " variable
réputationnelle " pour mesurer la notoriété
des artistes et s’inscrit sans ambiguïté
du côté de la réception, tandis
que Nathalie Heinich, qui n’est pas moins unilatérale
dans le point de vue extérieur qu’elle
prend sur l’art, prétend en outre comprendre
de l’intérieur la production artistique
contemporaine. En fait, elle la résume et la
définit comme une pure et simple " esthétique
de la transgression ", légitimement rejetée
par ceux et celles que cette esthétique "
agresse " en décevant leurs attentes de
tableaux et de sculptures. Je ne suis pas sociologue
mais je me sers de la sociologie dans ma compréhension
des choses. Ce qui m’a énormément
intéressée dans la sociologie de Pierre
Bourdieu, c’est d’abord qu’elle
soit une anthropologie capable de décrire des
mécanismes généraux : quand il
parle de " distinction " il parle d’un
jeu social beaucoup plus universel et beaucoup plus
subtil que la caricature qui en est faite quand on
réduit la distinction à une notion de
stratégie sociale (vouloir se démarquer,
sortir du lot etc.) en oubliant (ou ignorant) que
ce concept prend son origine dans la découverte
des phonèmes par la linguistique structurale.
Je suis angliciste de formation et c’est peut-être
pour cette raison que j’ai tout de suite été
réceptive à ce type d’approche.
Bien sûr, ce qui est essentiel, c’est
qu’il ajoute la dimension politique, il montre
en même temps comment ces différences
distinctives s’articulent en système
et se hiérarchisent. Et c’est précisémment
ce qu’abolit Nathalie Heinich dans son travail.
Sa méthode annule la notion de réalité
hiérarchique pour retourner au seul niveau
des représentations du réel telles qu’elles
sont construites par ceux qu’elle nomme les
acteurs. Dans le système de Nathalie Heinich
je suis un acteur de l’art contemporain et ça
ne me gêne pas, au contraire je le revendique.
Ce qui me pose problème, d’un point de
vue à la fois politique (au sens large) et
intellectuel, est la sorte d’extraterritorialité
sociale qu’elle s’attribue implicitement
à titre d’ " expert ", malheureusement
il ne sera pas possible d’en débattre
aujourd’hui puisqu’elle n’a pas
pu venir.
La sociologie telle que la pratique et la théorise
Pierre Bourdieu est aussi une anthropologie politique
dans laquelle il s’inclut lui-même en
tant que chercheur. Contrairement à Raymonde
Moulin et Nathalie Heinich dont les travaux, tout
en étant très différents d’esprit
et de méthode, sont tributaires de ses découvertes,
Pierre Bourdieu a pris en compte la question de la
production artistique. Dans son livre Les règles
de l’art, publié en 1992, il a montré
comment se construit une singularité artistique
réelle, et il a indiqué de quelle manière
l’alternative entre la table rase et le retour
au passé est un faux problème. Il a
très bien explicité ce que les artistes
expérimentent en pratique, que pour créer
il faut s’appuyer sur un héritage, même
si cet héritage est dénié dans
les formes produites. De mon point de vue, la richesse
d’une œuvre tient à l’envergure
des problèmes (d’ordre artistique et
politique au sens large) qu’elle parvient à
prendre en compte formellement. C’est en quelque
sorte mon critère de valeur esthétique.
Il me semble que c’est dans cette capacité
à absorber, digérer, critiquer et faire
apparaître que réside la spécificité
active de l’art contemporain. La spécificité
est une notion honnie par les détracteurs de
l’art contemporain, pour eux, comme d’ailleurs
pour la plupart des post-modernes, elle est synonyme
d’autoréférentialité, d’enfermement
etc. Qu’il s’agisse, comme chez les détracteurs,
d’un manque de familiarité avec la culture
avant-gardiste (Jean Clair étant un cas à
part) ou, comme chez les post-modernes, d’une
compréhension académique de cette culture,
le fait est que les uns et les autres stérilisent
l’héritage moderne par leur refus d’une
dimension historique dynamique. Or la sociologie que
Pierre Bourdieu nomme sociologie génétique
parce qu’elle prend en compte l’évolution
historique, permet au contraire de voir comment faire
fructifier cet héritage, de percevoir cet héritage
comme une richesse, et de réaliser qu’il
n’y a pas à choisir entre passéisme
et post-modernisme, qu’il y a à être
d’aujourd’hui, à se servir de tout
ce qui existe, à ouvrir les yeux, à
se sentir libre. Et si on se sent libre on fait quelquefois
des choses qui ont du mal à passer, ce qui
est le cas d’Andrea Fraser.
Lionel Richard : Je ne conteste absolument
pas à Andrea Fraser son statut d’artiste,
ni d’avoir fait une œuvre d’art.
Mais est-ce une œuvre d’art politique ?
Je pense également à l’œuvre
de Hans Haacke et, là aussi je m’interroge,
parce qu’au fond, la société américaine
a accepté cette mise en scène. L’audace
d’Andrea Fraser est incontestable et je suis
assez d’accord avec Alfonso Valles quand il
parle à son propos de subversion de l’espace.
Cela étant, si tout le monde a accepté
la vidéo de Fraser, est-ce une œuvre d’art
politique ? Walter Benjamin a dit qu’une œuvre
d’art politique, c’est quelque chose qui
interroge tellement qu’on a envie de changer
la politique. Les discussions autour de certaines
des œuvres de Hans Haacke montrent que, finalement,
malgré l’audace qu’il prétendait
avoir, il ne gênait personne. Ce que je constate,
c’est la difficulté de faire un art politique
aujourd’hui. C’était sans doute
plus facile avant parce que les sociétés
n’étaient pas les mêmes. Le statut
de l’artiste a énormément changé.
Durant l’entre-deux-guerres, par exemple, les
artistes allemands ont pu faire un art politique parce
que les structures sociales le leur permettaient,
c’est-à-dire des organisations sociales
et politiques très fortes, des syndicats qui
les encourageaient. George Grosz n’aurait jamais
pu faire ce qu’il a fait s’il n’avait
pas eu le parti communiste allemand pour le soutenir
au début. Quand Paul Klee dit en 1925 : "
Notre désespoir c’est de ne pas avoir
de peuple derrière nous ", il exprime
bien cette idée qu’à ce moment-là
l’artiste sent que, seul, il ne peut véritablement
faire ce qu’il voudrait pour exercer une action
à l’intérieur de la société.
Mais aujourd’hui, le statut de l’artiste
a changé. Il est très intéressant,
à ce titre, que l’œuvre d’Andrea
Fraser se passe dans un musée et que Hans Haacke
fasse intervenir le problème des sponsors.
Dans la société capitaliste, ces artistes
peuvent exercer un minimum de subversion mais celle-ci
est finalement récupérée.
Alfonso Valles : C’est vrai
que, dans cette vidéo, la situation de Fraser
est incroyable. Elle apparaît presque comme
un clown ou un bouffon dont les provocations sont
admises puisque personne ne bouge, ce qui est tout
de même étonnant.
Inès Champey : Il y a eu des
réactions. Ca ne se passait pas dans un musée
mais en plein air sur un podium, avec un auditoire
de deux mille personnes. Pour vous répondre,
disons qu’en réfléchissant sur
la situation présente tout en sachant que l’autonomie
de l’artiste est une conquête sociale
du XIXème siècle, je constate qu’effectivement
cette institutionnalisation de l’art est très
pesante. En France " l’art d’Etat
" est devenu un privilège et un enjeu,
les critiques passéistes qui pestent contre
les artistes " officiels " rêvent
de voir leurs artistes prendre la place de ces usurpateurs,
ça saute aux yeux. Je préfère
que les artistes officiels soient des artistes réellement
subversifs, même s’ils se font récupérer
! C’est vrai qu’on peut dire qu’ils
se font récupérer, mais en même
temps ça n’altère pas les œuvres
elles-mêmes ni les critiques qu’elles
contiennent, elles conservent leur valeur, comme en
littérature.
J’ai écrit une petite note au lecteur
de deux pages dans le livre de dialogue entre Pierre
Bourdieu et Hans Haacke, où je fais remarquer
qu’ils sont tous les deux transgressifs et qu’ils
utilisent la transgression pour progresser dans la
transgression. Ils se font récupérer
à chaque fois, et la fois suivante ils en profitent
pour aller plus loin. L’avant-gardisme a toujours
été confidentiel et le problème
de l’élitisme ne s’était
pas posé parce qu’il s’agissait
de petits groupes de gens qui se retrouvaient entre
eux, comme nous aujourd’hui finalement, et je
me dis que nous sommes peut-être en train de
retrouver quelque chose d’équivalent.
Nous sommes très peu nombreux et nous parlons
des vrais problèmes, ce n’est pas par
hasard.
Pour revenir au problème de la récupération,
il existe actuellement beaucoup d’artistes qui
essaient de trouver des moyens de s’exprimer
en dehors des circuits officiels. Andrea Fraser a
eu aussi une activité qui est restée
souterraine, elle a essayé de monter à
New York une organisation qu’elle a appelée
Parasite en jouant sur le double sens de parasite
et para-site (à côté du site),
voulant signifier par là qu’il s’agissait
d’un regroupement d’artistes soucieux
de se construire une autonomie à la marge du
champ artistique. Cette tentative n’a pas abouti,
mais la notion de project work (travail sur projet)
qui réunissait les artistes est intéressante.
En 1993 Andrea avait présenté dans sa
galerie, en guise d’exposition, des imprimés
intitulés Preliminary Prospectus qui étaient
des offres différenciées de " service
artistique " rédigées spécifiquement
à l’intention des institutions à
but non lucratif (publiques ou privées), du
mécénat d’entreprise, et d’une
gamme de clients potentiels. L’artiste étant
de toutes façons rémunéré
par la société, produire un " service
" plutôt que des " marchandises ",
anticipe le problème de la spéculation
et rend directement visible une rémunération
traditionnellement occultée par la distance
temporelle et spatiale qui sépare la fabrication
en atelier de la vente en galerie. Son premier client
a été la fondation créée
par la filiale viennoise de EA-Generali, un groupe
d’assurances italien multinational, la directrice
l’a sollicitée pour traiter un problème
prévu dans son offre de service : l’analyse
des conflits qui peuvent surgir lorsqu’une entreprise
installe des œuvres d’art dans ses bureaux.
La mode du mécénat s’est énormément
développée en Europe à partir
des années 80 et Hans Haacke a étudié
de très près ce mariage de l’art
et de l’argent dont le modèle est importé
des Etats-Unis. Il a appris à ses dépens
que les sponsors étaient des censeurs, et le
cas de la société EA-Generali, révélé
par l’œuvre de Fraser, est très
intéressant parce qu’il contredit cet
état de fait. Le directeur de la société
a choisi de respecter l’autonomie de l’art
parce qu’il a compris qu’elle était
nécessaire à l’image de mécène
à la fois désintéressé
et avant-gardiste qu’il souhaitait construire
pour son opération de relations publiques.
Opération dont il a avoué sans problème
qu’elle ciblait une catégorie de clients
plus sensibles à l’art contemporain qu’au
tennis, et que pour cette raison il avait créé
une fondation dirigée par une spécialiste
de l’art contemporain à laquelle il avait
laissé toute liberté. Andrea Fraser
n’a pas interrogé que le directeur général,
elle s’est entretenue aussi avec un représentant
des cadres dirigeants qui supportait mal l’art
contemporain mais qui approuvait la stratégie
du directeur, avec les responsables de la fondation
soucieux de ne pas se transformer en " décorateurs
de bureaux " et de soutenir la compétition
avec les autres professionnels de l’art contemporain,
et avec les représentants du personnel, porte-parole
de plaintes d’autant plus légitimes que
l’heure était aux réductions de
salaire. Les employés se sentaient agressés
à la fois du point de vue du goût et
du point de vue de la valorisation du travail et jugeaient
que cet argent gaspillé aurait dû assurer
des rémunérations plus justes ou un
meilleur confort avec, par exemple, l’installation
d’une douche ou d’une cafeteria dans les
bureaux. Mis à part le surcroît de révolte
suscité par cette injure faite à leur
travail, les arguments de leur " rejet "
étaient les mêmes que ceux analysés
à n’en plus finir par Nathalie Heinich.
Je souligne au passage que certains artistes prennent
en compte, et font apparaître en tant qu’art,
les problèmes posés par l’existence
de l’art contemporain.
Je viens de vous décrire la première
phase du travail avec EA-Generali. Ces entretiens
sont publiés dans un Rapport et chaque point
de vue est imprimé en colonne. Ce qui permet
de faire courir en parallèle plusieurs colonnes,
donc plusieurs points de vue sur une même page,
et de représenter symboliquement la situation
dans sa simultanéité. Ce qui, pour moi,
est une forme.
La deuxième phase du projet a consisté
en une sorte d’anti-exposition. Andrea Fraser
a décroché toutes les œuvres qui
étaient dans les bureaux, principalement des
petites œuvres sur papier (parce que les sculptures
avaient été retirées au plus
fort du conflit) pour aller les accrocher à
la queue-leu-leu dans le somptueux hall d’exposition,
en suivant systématiquement, étage après
étage, l’ordre de leur accrochage d’origine.
L’idée était d’offrir aux
employés l’occasion de voir comment il
se sentaient sans les œuvres, mais l’exposition
était vraiment dure s’agissant d’une
fondation réputée pour sa collection
de sculptures ! Le directeur de la société
a accordé jusqu’au bout la liberté
promise, ce qui semble assez extraordinaire.
Je trouve aussi assez miraculeux qu’Andrea
ait réussi : premièrement à recueillir
les confidences des trois parties prenantes du conflit
(direction, fondation et employés) en les faisant
en quelque sorte " accoucher " séparément
de leurs propres intérêts (stratégie
d’entreprise, réputation, et salaires),
deuxièmement à les publier officiellement
et à égalité dans un Rapport
qui crée un espace réflexif commun,
troisièmement à intégrer dans
ce Rapport un quatrième point de vue (présenté
lui aussi en colonne), qui est son propre point de
vue critique.
Je disais en commençant que pour moi l’artiste
est quelqu’un qui n’illustre pas le réel
mais qui fait apparaître le réel, alors
bien sûr il ne s’agit pas du réel
de la couleur et nous ne sommes pas dans un espace
contemplatif, il s’agit d’une autre famille
de pensée. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai
pas eu beaucoup de bonheur à visiter la rétrospective
Rothko, mais ici nous parlons d’" art et
politique ". La démarche d’Andrea
Fraser relève de ce que Pierre Bourdieu nomme
la socioanalyse. Le Rapport (1995) conçu pour
la fondation EA-Generali, qui est à la fois
un document officiel et une forme artistique, abolit
toute hiérarchie dans la présentation
des intérêts et des problèmes
(les trois parties prenantes ont le même temps
de parole) et fait ressortir les rapports de domination.
On voit, par exemple, comment cette situation (qui
impose aux employés de l’entreprise la
présence d’un art dont ils ne veulent
pas) fait réapparaître la réalité
du rapport hiérarchique masquée par
la corporate culture (la culture d’entreprise
est une notion importée des Etats-Unis) qui
sert précisément à souder tous
les membres d’une même entreprise en leur
faisant partager un même " idéal
" de succès commercial etc. Alors, est-ce
que je parle d’art ? A mon avis, oui.
Lionel Richard : Cette œuvre
est très différente de la précédente.
On est plutôt dans la socioanalyse et le problème
posé est de savoir si c’est vraiment
une œuvre. Mais pour revenir sur ce que vous
avez dit, il me semble que vous faites la distinction
entre les messianistes, que seraient par exemple Thomas
Hirschhorn et Fabrice Hybert et, d’un autre
côté, Andrea Fraser, qui serait davantage
tournée vers la réflexion critique.
A mon avis, les procédés de base sont
pourtant les mêmes : la parodie, la dérision
et, au fond, le résultat est sensiblement le
même. Car on peut peut-être imputer du
messianisme à Hirschhorn, mais ce qu’il
fait n’est pas autre chose qu’inviter
à une réflexion critique. Je pense notamment
au travail présenté à la Biennale
de Venise sur ce que représente un aéroport.
Inès Champey : D’après
ce que j’ai lu dans Libération sur l’œuvre
de Venise, je suis d’accord avec vous, mais
je regrette que vous n’ayez par vu l’exposition
Delta que j’ai mentionnée tout à
l’heure. J’ai dit aussi que je respectais
beaucoup Hirschhorn comme plasticien, mais le problème
que pose sa critique sociale, comme dans le cas de
Beuys, c’est ce qu’il propose à
la place.
Lionel Richard : Tout acte de Beuys
était une affirmation idéologique, et
on ne trouve ni chez Hirshhorn, ni chez Hybert une
affirmation idéologique de ce type. Il est
vrai qu’on peut parler d’une forme de
messianisme chez Beuys, mais d’un autre côté
il disait : je ne suis pas artiste, tout le monde
peut faire de l’art. Tandis qu’Hybert
et Hirschhorn s’affirment comme artistes et
construisent leur oeuvre selon un mode qui me semble
essentiellement parodique.
Inès Champey : Beuys ne disait
pas : je ne suis pas un artiste et tout le monde peut
faire de l’art, il disait : je suis un artiste
et je dis que tout homme est un artiste. Ce n’est
pas du tout pareil. Le terme d’anthropologie
qu’il utilisait beaucoup était synonyme
pour lui d’anthroposophie, et son programme
politique de " Tripartition de l’organisme
social " lui venait de Rudolf Steiner. Vous en
parleriez mieux que moi et il s’agit de quelque
chose qui n’est pas du tout neutre. Effectivement
je préfère l’attitude plus modeste
de Thomas Hirschhorn et de Fabrice Hybert, mais nous
parlons de la relation " art et politique ",
et je pense que les attitudes charismatiques sont
l’opium du peuple. Dans son " Appel à
l’alternative " publié à
Noël 1978, Beuys a directement pris modèle
sur Steiner pour proposer une nouvelle forme de société
dirigée par un " organisme spirituel "
autogéré et chargé d’"
inspirer " les domaines juridiques et économiques.
J’ai beaucoup travaillé sur Beuys après
la rétrospective de 1994 au Centre Pompidou
parce que l’absence complète d’esprit
critique à l’égard de cet artiste
m’avait bouleversée. Catherine Francblin
en a fait les frais à la télévision,
sur Arte, puisqu’elle a été censurée
: le passage où elle évoquait l’influence
de Steiner sur la démarche et l’œuvre
de Beuys a carrément été coupé
dans l’émission transmise en différé.