Lionel Richard – Je vous présente
trois personnes très différentes : Jean-Paul
Longavesne est ingénieur-physicien et aussi
plasticien, l’un des fondateurs d’un groupe
de recherche qui s’appelle le Grip et s’est
spécialisé dans ce qu’au Canada,
on appelle les arts médiatiques, c’est-à-dire
les arts à l’ère de la communication
et de l’informatique, les arts du cybermonde
; Jean-Joël Le Chapelain est directeur du théâtre
des Arts de Cergy-Pontoise (scène nationale)
; et Guy Plassais est économiste et élu
local.
Vous êtes tous trois sensibles au problème
de la place de l’art dans la cité et
je commencerais par vous poser la question de savoir
quelle est cette place. Qui l’art touche-t-il
à l’intérieur de la cité
? Les manifestations de cette semaine, organisées
par l’association Il Faut Le Faire dans les
magasins désaffectés d’un centre
commercial de Sarcelles, sont placées sous
le libellé " Art et politique ".
J’aimerais déjà que chacun d’entre
vous dise ce que peut lui suggérer la mise
en relation de ces deux mots.
Jean-Paul Longavesne – Dans
la pratique des arts médiatiques – qu’on
appelle aussi arts en réseau –, la notion
de politique est extrêmement diluée.
Pour moi, l’expression " art et politique
" renvoie aux avant-gardes de la culture européenne
et je ne me sens pas tellement engagé sur le
plan politique, au sens classique du terme. En revanche,
je me sens beaucoup plus engagé d’un
point de vue social. Si le mot de " politique
" renvoie à la gestion de la cité,
je me sens donc pleinement engagé.
Au Grip, nos pratiques concernent principalement
des notions d’identité, de définition
de lieux, de traces, de mémoire. Lorsque nous
travaillons avec les outils des arts médiatiques,
ce n’est pas tellement l’œuvre en
tant que telle qui compte mais plutôt les processus
de communication, d’échange. Par conséquent,
un événement sous forme d’installation,
de performance, de réalisation en direct ou
de manifestation collective est plus abordé
dans l’esprit nord-américain de symposium.
De ce fait, pour nous, la notion d’artiste n’est
pas tellement valable. Pour ma part, je préfère
le terme d’" artisan ", dans l’esprit
un peu de Nam June Paik, par exemple, qui est une
sorte d’artisan de l’art vidéo,
un quincaillier de l’art vidéo. Nous
apprenons à utiliser au mieux ces nouveaux
outils pour essayer de cerner, de découvrir
de nouveaux territoires. C’est donc plus la
recherche qui nous intéresse, et aussi le symbolique.
Il me semble que les non-lieux spatiaux et même
juridiques qui se développent dans nos sociétés
cybernétiques ont à voir avec ce manque
de repères. Dans nos manifestations collectives,
on essaie de faire ressentir sans discours ni idéologie
un nouveau type de pratiques.
Lionel Richard – Jean-Joël
Le Chapelain, s’agissant du théâtre,
comment réagissez-vous à cette mise
en relation entre art et politique ?
Jean-Joël Le Chapelain –
Il faut déjà savoir ce que l’on
met sous le vocable d’art et sous celui de politique.
Je précise d’emblée qu’une
scène nationale n’est pas seulement un
théâtre. Cela implique un ensemble d’activités
regroupées dans un lieu à vocation pluridisciplinaire.
Si l’on s’en tient à des conceptions
de base, s’agissant du terrain sur lequel j’agis,
l’art désigne des arts vivants, principalement
le théâtre, la danse, les musiques ;
et toutes ces expressions ont évidemment un
lien avec le politique en ce qu’elles expriment
plus ou moins des idéaux et des pensées
personnelles ou collectives interférant d’une
façon ou d’une autre avec la vie de la
cité. Sous cet angle-là, on ne peut
ignorer que l’étymologie du mot politique
renvoie à la responsabilité dans la
vie de la cité. Une autre acception du terme
renvoie plus au combat en vue de conquérir
ou de conserver le pouvoir. Nous, c’est évidemment
le débat d’idées qui nous intéresse.
Car les artistes d’une scène nationale,
qui travaillent avec des fonds publics dans des établissements
de la décentralisation théâtrale,
mettent en avant des idées contradictoires
qui permettent l’échange avec un public.
Le rapport à la politique me paraît en
effet intéressant en cela que le public –
le citoyen, la personne – se nourrit d’avis
contradictoires qui, seuls, permettent de fonder son
opinion. De ce point de vue, en peinture, au cinéma,
au théâtre, en raison de son regard subjectif,
l’artiste a des responsabilités de nature
politique. Même si lui-même, au moment
où il travaille, n’est pas animé
par une volonté messianique, il exprime forcément
un langage, une pensée, une idée qui
peuvent, doivent avoir et ont toujours un écho
et des répercussions chez le récepteur.
Lionel Richard – Guy Plassais,
quel est le sentiment de l’élu local
doublé de l’économiste ?
Guy Plassais – Quand on m’a
demandé de participer à cette table
ronde, j’ai été surpris. La Fédération
des œuvres laïques du Val d’Oise –
dont j’assure la vice-présidence –
a beau être l’un des soutiens de cette
manifestation, l’art n’entre pas a priori
dans mes domaines de compétence, pas plus en
tant qu’économiste qu’en tant qu’élu
puisque je m’occupe de finances locales –
qui peuvent pourtant avoir un rapport à l’art.
Mais je me suis dit que, de même qu’on
ne peut laisser la guerre aux mains des seuls militaires,
la culture n’est réservée ni aux
artistes, ni à ceux qui ont une compétence
spéciale pour en parler. J’ai toujours
considéré que l’art était
un sujet éminemment politique et qu’il
est aussi de la responsabilité d’un élu
de prendre position sur ce champ.
Issu d’un milieu populaire, tout au long de
mon cursus scolaire et universitaire, j’ai souffert
de cette culture, précisément. Breton
ayant migré en région parisienne dans
les années 1960, j’ai commencé
par subir la culture à l’école.
On a voulu m’apprendre le solfège et
moi, à dix ans, je n’y comprenais rien,
je ne parlais quasiment pas le français, d’ailleurs.
On avait droit à des coups de règle
sur les doigts en cas de mauvais résultat aux
dictées musicales… Au départ,
j’ai donc subi cette culture sans comprendre.
Mais d’un autre côté, j’ai
une dette vis-à-vis de l’art car quand
on est timide, faire de la politique n’a rien
d’évident et c’est le théâtre
qui m’a sauvé. J’ai découvert
le théâtre à seize ans, avec deux
ou trois professeurs qui montaient une troupe. J’en
ai fait pendant six ans et je me suis aperçu
qu’effectivement, l’acte de la communication
pouvait être passionnant s’il représente
une façon d’échanger. J’ai
donc subi cette culture qui est aussi ce qui m’a
permis de complètement me transformer.
S’agissant de l’économie, j’estime
qu’il faut faire la différence entre
ce qu’on appelle un produit qui relève
du secteur marchand et ce qui relève d’un
autre domaine, qu’on appelle l’art ou
la culture. Je n’ai pas d’antipathie vis-à-vis
de ceux qui dépensent des millions sur un plateau
de télévision le samedi soir pour vendre
leurs produits commerciaux, mais ils ne font pas intervenir
des artistes. En tant qu’économiste,
je tiens donc à faire cette différence
entre ce que j’appelle le marchand et le non-marchand
pour ne pas confondre la valeur utilité avec
l’art, qui relève autant de l’échange,
du formel, de la communication, que de l’impalpable,
de l’émotion et d’un apport selon
ce que chacun s’approprie. À partir du
moment où il y a échange, l’objet
artistique ne nous appartient plus. J’ai du
mal à concevoir un artiste qui n’échangerait
pas, qui n’oserait pas se montrer, qui n’oserait
pas interroger. C’est en ce sens que l’art
est l’expression d’un combat politique.
En tant que financeur public, je ne peux que remarquer
qu’il y a un pouvoir qui est lié à
l’art. Et pour moi, séparer l’art
de cette notion de pouvoir, prétendre à
des pseudo-rationalités ou à des politiques
qui seraient indiscutables, c’est impossible.
Je ne me place d’ailleurs pas sous l’angle
de l’art, où je n’ai pas de compétence,
mais en repartant de la définition du politique
et, donc, du rôle du politique sur l’art.
Un politique est celui qui représente, qui
est mandaté par un vote, à qui l’on
a donc fait confiance et qui doit rendre des comptes.
Porteur d’un projet qui renvoie à l’avenir
à la fois individuel et collectif, il est aussi
comptable des deniers publics et de leur affectation.
Or, je trouve particulièrement scandaleux la
part minime qu’on affecte à la culture.
Il faut reconnaître que, quels que soient les
partis, la préoccupation politique ne va absolument
pas à l’art. En revanche, quand il existe
des préoccupations, elles sont généralement
négatives : tous les systèmes fascistes
ont commencé par brûler les œuvres
de l’esprit – sachant qu’intellectuels
et artistes font cause commune, dans ces moments-là.
À mon sens, le rôle du politique est
de favoriser l’accessibilité aux arts
et donc, de favoriser les porteurs de projets artistiques,
sans exclusive. Mais, limité dans mon budget,
je dois inévitablement choisir : de quel droit
? au nom de quoi ? suivant quels critères ?
Je choisis selon mes convictions d’élu,
bien sûr, mais aussi – et il faut le dire
– dans une relative indépendance. Si
l’on a connu un Molière, c’est
parce qu’il avait des mécènes.
L’art de commande, c’est-à-dire
au service d’une collectivité, est quelque
chose qui a priori ne me choque pas.
Lionel Richard – Merci. Je
voudrais que nous en venions maintenant aux pratiques
artistiques. Jean-Paul Longavesne, l’Internet
pose beaucoup de problèmes politiques. Est-ce
que ceux qui l’utilisent à des fins artistiques
s’interrogent là-dessus ? Quand on est
dans le cybermonde, on n’est plus dans la cité.
Quelles pratiques sociales peuvent découler
du cyberart ? Est-ce qu’on est pas au contraire
en train de détruire ce qui reste de communauté
humaine avec la machine ?
Jean-Paul Longavesne – C’est
souvent en effet la critique qu’on adresse au
réseau, en raison de la disparition du support
et puis de l’art même, c’est-à-dire
de la valeur d’exposition. Mais j’irais
encore plus loin. Dans la mesure où il n’y
a plus de support et où le travail collectif
se passe de signature individuelle, la valeur marchande
de l’art se trouve d’une certaine façon
remise en cause. Et pourtant, ce travail s’inscrit
quand même dans une économie, le marché
de l’art, et c’est certainement une contradiction
importante. Mais est-ce que " l’État
culturel " n’a pas aussi ses contradictions
? Il serait intéressant de rappeler brièvement
l’évolution des politiques artistiques
en France, de la décentralisation théâtrale
à Malraux, Jack Lang et jusqu’au débat
actuel sur l’art contemporain. En tant qu’artiste
ou artisan, je ne me sens pas tellement impliqué
dans ce débat, qui est plutôt un problème
d’ordre institutionnel ou de règlements
de comptes entre critiques (on le voit bien dans les
polémiques autour de Jean Clair).
Si j’ai du mal à entrer dans ce jeu
typiquement français d’une querelle d’écoles
et donc de chapelles, c’est que nous nous considérons
pour la plupart comme des artisans qui construisent
leurs outils et développent leur propre machine,
et bien souvent sous forme collective. On est dans
une problématique tout autre de celle l’artiste
du XIXe siècle, qui crée dans son atelier
avant d’être exposé dans une galerie
et de terminer ses jours dans un musée. Il
y a là un court-circuit de la production classique,
dans la mesure où la création se fait
en général en direct, qu’elle
ne dure que le temps d’une action, d’une
installation, d’une performance, et qu’elle
laisse peu de traces parce qu’après ce
moment passé ensemble sur le réseau,
chacun de nous reprend ses activités. Cela
pose d’ailleurs de réels problèmes
de subventionnement parce que ce genre d’activité
coûte de l’argent (je pense aux actions
menées par le " café électronique
" en 1992, avec notamment Fred Forest) : quand
on met en réseau, il faut trouver une aide
financière (des mécènes) pour
le temps d’occupation des lignes au débit
et, comme vous le disiez justement, offrir de l’argent
à une entité qui n’est pas nationale,
ce n’est pas simple.
Je n’ai pas de réponse à apporter
mais, finalement, on se trouve aux prises avec une
sorte de contradiction : un marché qui revendique
un produit, et de nouvelles technologies qui évacuent
complètement les supports. Je ne vois pas de
solution, mais on a le sentiment de participer à
une recherche ou à une action et d’appartenir
à une nouvelle entité, une sorte de
village communautaire – j’aime bien le
terme de communauté, typiquement anglo-saxon,
alors qu’en France, on parle plus d’association.
Je pense également que la notion d’association
est liée à la politique culturelle du
pays. En Amérique du Nord, celles-ci sont plus
diluées, bien moins pyramidales, il y a beaucoup
plus de communautés de couleur, de langue,
de culture, et par conséquent, le réseau
aide à la rencontre. On ne peut pas préfigurer
l’avenir mais l’Europe naissante offre
la possibilité de remettre en cause les politiques
culturelles en France de façon à libérer
toute l’énergie que ces nouvelles technologies
nous permettent d’appréhender selon un
point de vue radicalement différent.
Lionel Richard – Mais est-ce
que ce type d’expérience n’induit
pas une certaine tribalisation artistique, concernant
des réseaux qui vivent repliés sur eux-même
? Est-ce que ce n’est pas le cas des artistes
qui utilisent l’ordinateur et Internet ? Le
fossé ne se creuse-t-il pas également
entre la France, en retard sur ce plan-là,
et l’Amérique du Nord, suréquipée
en ordinateurs ?
Jean-Paul Longavesne – Je
ne crois pas. De fait, on est tous tributaires d’appartenances
à des groupes sociaux de culture ou autres.
Par ailleurs, on peut constater que ce sont en général
les groupes universitaires nord-américains,
en effet très bien nantis, qui aident à
ce genre d’expériences. En France, petit
à petit, les groupes qui émergent sont
en général le fait d’universités,
lesquelles ont un rôle important à jouer
pour mettre en relation les savoir-faire et les faire-savoir,
c’est-à-dire les artisans de la production
et les politiques, soit les gestionnaires de la communication.
Ce sont précisément les mises en relation
des groupes les uns avec les autres qui permettent
ce vagabondage et ce nomadisme sur le réseau,
ce qui implique d’autant plus de liberté
de création à l’heure actuelle.
En France, j’ai trouvé qu’il y
avait beaucoup de difficultés, quelquefois
de l’amertume, au niveau des associations qui
pratiquent de type de démarche ; la chasse
aux subventions est extrêmement dure et il y
une réflexion de fond à mener –
je ne sais pas ce qu’en pense l’élu
local – pour intégrer ces nouveaux outils
à de nouvelles politiques de financement. Certaines
expériences se font à titre privé,
comme le Métaphore d’Aubervilliers (une
idée de la municipalité de Jacques Ralite,
qui participe d’une tentative de développer
l’Est parisien) ou le Cicv de Montbéliard,
qui essaie de penser l’essor d’un pôle
de création dans le cadre d’une volonté
politique régionale. Ces expériences
me semblent extrêmement intéressantes
parce qu’elles laissent suffisamment de liberté
aux artisans, artistes, développeurs, pour
mener à bien leurs expériences.
Lionel Richard – Jean-Jöel
Le Chapelain, en ce qui concerne les arts du spectacle,
est-ce que là aussi le besoin de subvention
se fait sentir pour attirer le maximum de spectateurs
? On est sur le point de constituer des places à
prix très réduits et même parfois
gratuits. Une opération du ministère
de la Culture permet même aux élèves
des lycées d’aller au théâtre
certains jours à un prix très modique.
Jean-Joël Le Chapelain –
La question de savoir s’il faut subventionner
le spectateur ou pas est une vaste question, dans
laquelle il y a autant d’avis que d’individus.
Ce que l’on constate, c’est que le spectacle
et la création sont devenus des éléments
parallèles et complémentaires à
l’éducation ; aujourd’hui, on aborde
le spectacle comme un élément avec lequel
compléter la formation initiale et mieux comprendre
certaines choses. Est-ce à dire que le théâtre
ou les arts sont de l’éducation ? Je
n’irais pas jusque là. Mais j’ai
l’impression que l’intervention de la
puissance publique a une conséquence un peu
négative, sans qu’elle le veuille. Dans
la mesure où elle prend en charge et finance
ce qui lui apparaît comme nécessaire
sur le plan de l’éducation, elle subventionne
et inscrit par là l’artiste dans un espèce
de second réseau marchand.
Mais cette question est encore plus complexe. Pour
exister, faut-il que l’artiste soit malheureux
et crève la faim ou qu’il soit pris en
charge par la collectivité, par le biais d’une
subvention directe ou indirecte ? Je ne peux pas répondre,
mais je constate en revanche que la qualification
d’artiste est aujourd’hui attribuable
et attribuée – auto-attribuable et auto-attribuée
– à tout un chacun. Demain, je peux m’autoproclamer
metteur en scène, musicien ou auteur, mais
– sans vouloir ici porter de jugement de valeur
– cette autoproclamation vaut-elle pour seule
justification de la position de l’artiste ?
Évidemment, je ne le pense pas. À mon
sens, un artiste doit être inscrit dans sa société.
Mais nombre d’exemples dans l’histoire
de l’art témoignent que des œuvres
qui n’avaient aucune résonance à
un instant T ont pu en avoir à l’instant
T+10… Je reste quand même perplexe sur
l’intervention de la puissance publique et,
en même temps, si l’intervention de la
puissance publique n’existait pas, je n’existerais
pas moi-même dans ma fonction. Il faut pourtant
voir le rôle que jouent les institutions dans
cette mise en mouvement et quelquefois dans l’immobilisme
par le jeu des chapelles ou, simplement, des dispositifs
par lesquels on peut obtenir la contribution de la
puissance publique. Cela étant, je pense que
ce n’est pas le subventionnement qui crée
l’artiste, ni le besoin de langage ou d’expression,
mais plutôt quelque chose qui est au cœur
de l’individu, d’une communauté
ou d’un groupe, et qui oblige l’artiste
à s’adresser à autrui. Il serait
également difficile d’énoncer
une règle qui consisterait à se demander
pour chaque artiste s’il est sincère
et de s’y tenir sans faillir…
D’où la grande difficulté de
mon métier car on est obligé de se poser
constamment la question, à raison de 150 à
180 spectacles par an : si ce que je viens de voir
n’avait pas existé, serait-ce grave pour
la société ? pour l’art en question
? pour ce qui est dit ? ou est-ce que ça n’aurait
finalement aucune espèce d’importance
? Très souvent, on ne peut pas répondre
de façon tranchée, mais se poser cette
question aide à la décision : est-ce
que je vais prendre la responsabilité de défendre
cette prestation devant le public ? En France, il
y a de 1 500 à 1 600 spectacles de théâtre
répertoriables et répertoriés
chaque année, pour environ 450 à 500
scènes de théâtre. Quand on sait
que des tas de gens dans les endroits les plus reculés
ou les plus populaires de France consacrent du temps,
de l’énergie et leur propre argent à
cela – parce que les spectacles dont je parle
ne sont pas ou très peu (en tous cas pas suffisamment)
subventionnés –, c’est que c’est
important.
En tout cas, j’ai l’impression que le
pouvoir politique ne place pas sa réponse au
niveau où je souhaiterais qu’il la place.
Ce n’est pas une question d’argent, mais
d’une conception de la société.
Si je parle du politique, c’est évidemment
parce que c’est à lui, non pas tellement
de répartir les crédits selon des choix,
mais d’avoir plutôt un projet et en ce
sens, j’estime que le système démocratique
est quelque part perverti dans la mesure où
on l’utilise comme une recette. On est convoqués
régulièrement pour des élections,
par exemple (et je trouve ça essentiel), mais
ce système revient à une espèce
de jeu de l’oie, de sorte qu’au bout d’un
moment, quand on considère le taux d’abstention,
on se dit que le fondement même de la démocratie
a sans doute été un peu perdu par l’espèce
de psittacisme qu’il y a à vouloir codifier
la relation sociale. Mon propos n’est pas de
dire que la démocratie ne devrait pas exister,
de même que la consultation électorale.
Mais cela me fait penser au jeu dans lequel est l’art
institutionnel par rapport au pouvoir politique…
On me dira que le pouvoir politique est lui-même
pris dans un certain nombre de contradictions, qu’il
n’est pas responsable de tout, et c’est
également vrai puisque le seul responsable,
finalement, c’est le citoyen.
Lionel Richard – Vous avez
parlé de vos problèmes avec le pouvoir
politique mais, concrètement, le responsable
d’une scène nationale n’est-il
pas davantage porté sur l’aspect éducatif
et tenté, pour satisfaire le plus grand nombre,
de négliger l’expérience artistique
? Un critique théâtral du journal Le
Monde se plaignait récemment de ne pas trouver
à voir à Paris autre chose que du Molière,
du Shakespeare, du Victor Hugo et très peu
de théâtre de création.
Jean-Joël Le Chapelain –
Eh bien ! cet homme-là ne sort pas beaucoup,
à moins qu’il ne fréquente que
les salles des grands boulevards…
Lionel Richard – Il est quand
même vrai que s’il n’y avait pas
eu un Lucien Attoun, par exemple, pour développer
un nouveau répertoire dramatique, le moins
qu’on puisse dire est que le théâtre
en France ne serait pas en très bel état.
Jean-Joël Le Chapelain –
Je ne veux pas entrer dans ce débat sur les
auteurs contemporains, savoir s’il y en a ou
pas, mais en tout cas, sur la place de Paris et en
Île-de-France, il y a un certain nombre de théâtres
dans lesquels on monte des auteurs contemporains.
Par ailleurs, il y a mille façons de monter
Shakespeare… et j’ajouterais que ce que
nous faisons, c’est peut-être ce qui permettra
de trouver l’auteur qui aujourd’hui, est
l’équivalent d’un Shakespeare pour
le théâtre français et qui va
durer cinq ou six siècles.
Pierre Merejkowsky – Ce genre
de propos est d’un mépris incroyable.
Je ne sais pas si nous sommes des créateurs
mais toi, tu parles dans un micro ! Et ton discours,
je peux le situer dans un contexte politique et social
et dire à quel courant tu appartiens, même
si je n’ai pas fait d’études en
fac ! En ce qui concerne la création contemporaine
de théâtre, il n’y a pratiquement
pas de lieu d’expression : les seuls sont ceux
que nous-mêmes ou des artistes comme nous ont
créé par nos propres réseaux,
sans passer notre temps à vous demander des
subventions, ce qu’on ne fera d’ailleurs
plus.
Guy Plassais – On est en train
d’entrer dans un débat du contemporain
et du classique pour lequel je n’ai aucune compétence.
On n’est pas obligatoirement bon parce qu’on
est contemporain, pas plus qu’on est ringard
parce que classique. Mais je suis ravi qu’on
ait ici des gens qui redonnent du poids à une
demande au politique. Les politiques ne sont souvent
pas très malins et notamment dans le champ
de la culture, où ils pratiquent un calcul
de rentabilité à court terme qui leur
fait complètement ignorer la culture. Vous
parliez tout à l’heure d’innovation
: il y a des villes, même difficiles, qui ont
des politiques d’innovation artistique, c’est
le cas de Nanterre avec le théâtre des
Amandiers. Ce qui se passe à Aubervilliers
est dans le même registre. Aubervilliers est
une commune peut-être difficile mais c’est
aussi un endroit où travaille Zingaro, par
exemple : une banlieue où, sans cela, des gens
n’auraient jamais mis les pieds.
Carlos Abrego – Je me fous
que quelqu’un vienne ici alors qu’il n’y
aurait pas mis les pieds autrement ! Moi, je remarque
simplement que le copain éboueur à qui
j’ai serré la main l’autre jour
n’a pas encore pu venir aujourd’hui aux
Flanades parce que, la veille, on lui a dit qu’il
devrait travailler. Mais je voudrais parler de quelque
chose qui est arrivé ici, à Sarcelles.
Un monsieur pour lequel j’avais un grand respect,
Armand Gatti, a passé une année ici
pour, disait-il, faire un spectacle avec nous, les
Sarcellois… En fait, il a ramassé à
lui seul un budget que nous, à Sarcelles, on
n’a pas tous les ans pour la culture et il a
monté un spectacle auquel nous n’avons
pas eu le droit d’assister ! Mais je l’ai
quand même vu, ce spectacle, et c’était
un charabia incompréhensible : est-ce que ça
valait la peine pour nous, les Sarcellois ? Non. On
nous a volé de l’argent et une expérience
qui aurait pu être profitable.
Jean-Paul Longavesne – Je
voudrais rebondir là-dessus car c’est
ça, le problème actuel. Quand je dénonce
l’emprise de l’état culturel sur
la production artistique, c’est ce type de relation
que nous mettons en cause : puisque nous dépendons
du ministère de la Culture ou de l’ƒducation
ou encore de l’Industrie, c’est-à-dire
de différentes subventions publiques, nous
sommes amenés au fond à faire allégeance
à un certain nombre d’artistes dans leur
orbite pour obtenir les financements visés.
Tout à l’heure, tu relevais le fait qu’au
théâtre, il est difficile de voir des
pièces autres que celles du répertoire
classique mais dans le domaine de la peinture, il
se passe exactement la même chose : en art contemporain,
ce sont toujours les mêmes artistes que l’on
rencontre, il n’y a pas véritablement
d’émergence médiatisée
de nouveaux créateurs. C’est là
la contradiction de cette soi-disant société
de communication médiatique qui devrait nous
ouvrir des tas de possibilités… Il me
semble qu’il y a une manipulation, qui n’est
pas consciente mais qui est due à un effet
de structure. Il y a un effet structurel pervers,
propre à l’État culturel.
Fred Walish – Si je peux me
permettre, cela fait quand même presque cinquante
ans que les gens sont manipulés par la télévision,
voire qu’on leur inflige un lavage de cerveau
permanent ! Cette logique-là se reproduit dans
nos modes de fonctionnement, dans tous nos comportements,
individuels et collectifs.
Guy Plassais – Précisément,
que les artistes ou les citoyens le veuillent ou non,
l’art est à la fois et en même
temps acteur et enjeu de pouvoir. Donc, je ne crois
pas que l’art soit spécialement sujet,
plus que d’autres domaines, à la manipulation.
On parlait de recherche. Pour moi, elle existe ; il
y a du bon contemporain, simplement, personne ne sait
chercher, personne n’a appris à chercher.
Si l’on se balade dans les banlieues de villes
comme Marseille, on rencontre des expériences
que même la municipalité de droite est
obligée de continuer et il est d’ailleurs
frappant de voir qu’une fois lancé un
bon projet, la demande du citoyen est réelle.
Mais je ne suis pas d’accord avec ce qui a été
dit des subventions. Il y a deux modes possibles de
financement : soit la puissance publique et dans ce
cas, le citoyen est responsable en dernier ressort,
soit le domaine privé – l’individu,
l’entreprise. Le problème n’est
donc pas unique et je crois qu’on est en train
de rêver une démocratie qui aurait existé
et qui n’existerait plus. Mieux vaut partir
du principe qu’elle n’a jamais été
établie et qu’elle représente
un enjeu permanent. La démocratie telle qu’on
la rêve reste une utopie. Est-ce qu’on
continue à accepter ce primat de l’économie
ou non ? Je crains que, pour l’instant, ce ne
soit pas tellement l’intervention de la puissance
publique qui soit en cause mais, au contraire, le
rôle croissant de l’économie financière
et la financiarisation de l’art. C’est
beaucoup plus grave parce que, là, il n’existe
pas de contrôle du citoyen, et notamment dans
une économie internationale. Si l’on
doit rétablir effectivement l’intervention
publique, c’est là.
Marc Quinton – Je ne vois
pas en quoi la subvention publique serait moins suspecte
que le financement privé. Est-ce que tu pourrais
préciser ?
Guy Plassais – Permets-moi
de faire un détour pour te répondre.
Quand j’entends des gens parler de " l’entreprise
citoyenne ", c’est une aberration conceptuelle.
L’entreprise n’a jamais été
créée pour être citoyenne mais
pour faire du profit : parler de l’entreprise
citoyenne, c’est un peu comme croire que l’entreprise
est là pour créer de l’emploi
! Tant qu’elle en a eu besoin, l’entreprise
a créé de l’emploi, voilà
tout…
Marc Quinton – Tu ne me réponds
pas. Il est quand même incroyable de voir que
la subvention publique est à la botte du privé
et que les marchés privés ont totalement
noyauté les marchés publics ! Alors,
où est le contrôle de la subvention publique
par le citoyen, dans ce schéma concret ?
Guy Plassais – Je voulais
simplement dire qu’à partir du moment
où l’on reconnaît le primat de
l’économie sur le politique, où
est le politique ? Nulle part. Il n’a plus aucun
poids sur les décisions. Par conséquent,
sans retour au politique, aucun contrôle du
citoyen n’est possible et le privé ne
peut financer que ce qui l’intéresse.
De mon côté, je prétends que le
financement public, avec toutes les imperfections,
est préférable au financement privé,
procédant d’un choix individuel et sans
contrôle possible. C’est donc au citoyen
de reprendre les rennes. Le " mécénat
", ça n’a jamais été
que du sponsoring ! Il faut rétablir le primat
du politique pour réinstaurer du public et
de l’intérêt général.
L’idéologie des années 1980 a
fait qu’on a laissé la politique entre
les mains du privé. Un gouvernement de gauche
a cru que Tapie pouvait être un homme de gauche
et qu’on pouvait gérer la France comme
une entreprise, mais c’est faux.
Lionel Richard – Je voudrais
simplement rappeler ici l’affaire Bustamante,
riche d’enseignement, à mon sens. Un
maire – peu importe son étiquette politique
– commande l’aménagement d’une
chapelle dans sa commune. Convention est passée
sur un crédit de 80 000 francs entre la municipalité
et l’artiste, qui installe dans le lieu son
œuvre mais au moment de l’inauguration,
le maire, craignant la réaction de son électorat,
décide de tout annuler : l’installation
de Bustamante doit quitter la chapelle. On peut donc
toujours parler de " convention " ou de
" contractualisation ", il n’empêche
que l’enjeu politique est constamment présent.
Guy Plassais – Voilà
un maire qui n’a pas travaillé avec sa
population sur ce projet-là ; il a pris sa
décision de son côté, sans consulter
personne.
Lionel Richard – Mais c’est
un cas très fréquent ! Deux ou trois
personnes d’un conseil municipal décident
de passer convention avec un artiste sans que, ni
la population, ni le reste du conseil municipal ne
soient au courant… Cela se produit dans de très
nombreuses communes. D’ailleurs, dans le même
ordre d’idée, on pourrait se demander
comment fonctionnent les commissions artistiques en
France.
Jean-Paul Longavesne – Comme
partout : les experts sont souvent mandatés
par les politiques et par des relations. Mais je voulais
revenir sur l’entreprise, pour parler de l’expérience
nord-américaine du " café électronique
", qui a vu le jour en 1980. Comme vous le savez,
l’économie nord-américaine n’est
pas du tout semblable à l’économie
française, même si les deux systèmes
sont également capitalistes. Le statut de l’artiste
en Amérique du nord n’est pas le même
qu’en France, où, selon un concept qui
remonte au XIXe siècle, l’artiste est
roi, c’est-à-dire subventionné.
De son côté, le créateur nord-américain
doit prouver de sa capacité à faire
vivre son projet. Les " cafés électroniques
" se sont appelés là-bas les "
avant-preneurs ", un mot qui mêle les notions
d’avant-garde et d’entrepreneur, et je
trouve ça tout à fait intéressant.
Il s’agit d’un groupe d’artistes
qui ont constitué un réseau de cafés
électroniques qui ont notamment été
lancés en 1984, avec les Jeux olympiques de
Los Angeles, et qui ont développé tout
un réseau d’entreprises lié à
Internet et à la cyberculture. La démarche
est totalement différente, on est dans une
autre logique. Est-ce que l’usage de ces ces
nouvelles technologies ne commande pas de cesser de
fonctionner dans la logique du XIXe siècle
? Est-ce qu’on ne doit pas plutôt revenir
au statut de l’artiste de la Renaissance, qui
était souvent associé à un mécène
et à des commandes " publiques "
mais qui fonctionnait beaucoup plus comme un artisan
? Je pense aussi au statut des artistes-artisans scandinaves,
qui ont trouvé leur place dans la société.
Une réflexion doit être menée
au travers des ministères de la Culture et
de l’Éducation nationale, car le savoir-faire
technologique ne doit pas être déconsidéré
par rapport au faire-savoir issu de l’éducation
libérale, c’est-à-dire des belles
lettres.
Pierre Merejkowsky – C’est
tout de même incroyable que nous, les artistes,
nous soyons obligés d’être rentables,
quand on voit le fric que claque le pouvoir politique
! Super-Phœnix, ça représente quand
même beaucoup plus qu’un festival de cinéma,
non ?
Jean-Paul Longavesne – Je
n’ai pas parlé de rentabilité,
j’ai parlé de la place des artistes dans
la société.
Pierre Merejkowsky – Et moi,
je parle de Super-Phœnix. C’est clair,
les politiques ont tous les droits et nous, aucun.
Guy Plassais – J’ai
été le premier à être en
procès contre Edf sur le nucléaire pour
publicité mensongère, et si vous voulez
qu’on fasse état de nos anciennes batailles…
Pierre Merejkowsky – Je parle
du politique en général. Le politique
nous donne des subventions, moyennant quoi on aurait
des devoirs par rapport à ça et des
comptes à rendre. Monsieur Peugeot, lui, il
a tous les droits mais moi, je n’ai finalement
que des devoirs. Chez ces gens-là, comme dit
la chanson, on a rarement la parole.
Guy Plassais – Vous parlez
du politique en général mais le politique
est très divers, aussi divers que le monde
artistique, et c’est sans doute ce qui fait
notre force. Moi, je ne suis pas ici en tant que représentant
de la classe politique toute entière. Mais
je relève quand même que votre discours
peut finir par friser un " tous pourris "
qui vous rangerait parmi les responsables de la déperdition
de la démocratie ou de l’absence de démocratie.
Certains discours sont dangereux parce qu’ils
ne servent que l’individu : vous savez très
bien où peut mener cette façon de mettre
tout le monde dans le même sac ! Le politique
n’est pas un monde où nous sommes tous
solidaires. Il y a des politiques qui se battent pour
le pouvoir, il y en a qui ne l’auront jamais.
Moi, en trente ans de combat politique, je n’en
ai jamais vécu !
Ce que je disais, c’est qu’en termes
de rationalité politique, les élus,
et même quand ils sont mes amis, sont stupides
lorsqu’il s’agit de la culture. Certaines
villes réussissent à travailler sur
l’éducation à long terme parce
qu’elles ont fait venir un théâtre,
par exemple, ce qui signifie qu’une rentabilité
politique bien comprise doit et peut amener à
travailler avec des artistes. Ensuite, j’estime
que la contractualisation ne vaut que si, effectivement,
on a travaillé dans les écoles et avec
la population. Or, bien souvent, c’est une commission
spécialiste qui décide d’acheter
un tableau ou de faire appel à tel artiste,
et la population se retrouve soudain devant le fait
accompli, le plus souvent sans comprendre, ce qui
mène à la colère. Le politique
a donc des comptes à rendre ; à lui
d’aller voir mais, en même temps, il n’a
surtout pas à jouer les Drucker de la culture
et à prendre ses électeurs pour des
abrutis. C’est-à-dire qu’il a un
aussi un rôle moteur. Je suis convaincu que
l’élu doit demander à l’artiste
de former non seulement des spectateurs mais également
des acteurs, des gens qui peuvent se réapproprier
leur propre histoire en même temps qu’un
ensemble de moyens qui deviennent des outils d’échange
et de communication. Il est évident qu’à
long terme, la culture peut même être
rentable parce que des populations vont avoir envie
de rester sur un endroit, parce qu’un endroit
où se trouvent une fac, des écoles,
un théâtre, cela encourage les entreprises
à s’y fixer. Il ne s’agit pas,
comme à Saint-Brice-sous-Forêt, de faire
un théâtre qu’on ne peut pas gérer
ensuite, parce qu’on ne sait pas quoi mettre
dedans ! Ça, c’est de la bureaucratie.
Il faut bâtir le projet avec les populations
et, à partir de là, je suis persuadé
que ça peut aider jusqu’à l’emploi
dans la commune, et même que cela peut me servir,
moi homme politique, à me faire accepter et
à me faire réélire ! Le culturel
est indispensable à la vie individuelle et
collective, il est un élément fédérateur,
structurant. Trop souvent, au lieu d’aller interroger
ses populations, l’élu croit qu’il
ne faut pas faire de bruit ou alors, à l’inverse,
il ne fait que son bon plaisir et c’est toujours
regrettable.
Jean-Paul Longavesne – Mais
quand même, il y a une contradiction entre culture
et administration, simplement parce que la gestion
administrative ne va pas forcément dans le
sens du projet artistique.
Guy Plassais – Le problème,
c’est qu’effectivement, le politique,
par manque de courage, se laisse guider par l’administration,
que ce soit le ministère des Finances ou de
la Culture, mais il s’agit là d’un
autre débat et d’ailleurs, l’administration,
de son côté, défend un certain
nombre de choses…
Lionel Richard – Y a-t-il
d’autres questions de la salle ?
Carlos Abrego – C’est
vrai que l’entreprise capitaliste existe pour
faire du profit mais est-ce que c’est sa seule
fonction ? Je crois que l’entreprise sert aussi
à la reproduction de la société
et que c’est même cela, sa fonction sociale.
Voilà pourquoi je suis d’accord avec
les gens d’Attac pour taxer les profits financiers,
et pour des contrôles citoyens sur les fonds
qui sont versés aux entreprises privées.
On n’a pas à sacraliser l’entreprise
sous prétexte qu’elle procure des emplois.
Tu as l’air de penser que l’entreprise
fait des profit mais qu’on doit le comprendre
: non, on pourrait s’arranger autrement.
Guy Plassais – Je suis content
de t’entendre parler d’Attac parce que
je fais partie de ce groupe – quoique sans illusions.
Il y a une contradiction dans ce projet parce que
vouloir taxer la circulation des flux financiers,
c’est admettre qu’on ne veut rien changer…
En fait, on admet, et on veut simplement récupérer
une partie de ces échanges. Pour revenir à
l’entreprise, je n’ai pas dit qu’il
fallait l’admettre comme elle est mais que,
dans son état actuel, on ne peut pas lui demander
autre chose que ce qu’elle sait faire et pour
quoi elle est faite. Moi, j’ai commencé
à vivre quand j’ai abandonné mes
illusions. Je suis d’accord pour changer un
certain nombre de choses, et commençons d’ailleurs
par redonner prise au politique par l’intermédiaire
du citoyen, mais l’entreprise, tu ne peux pas
en faire autre chose que ce qu’elle est. À
quoi bon essayer de la transformer ? Le capitaliste
partira, si on la transforme et qu’il ne peut
plus y trouver son profit. Cela veut dire qu’il
faut inventer autre chose, de nouveaux équilibres,
que ce soit sous la forme communautaire anglo-saxonne
ou sous la forme du tiers-secteur français
(1 300 000 personnes y travaillent). Pour les artistes,
c’est une voie intéressante, à
l’image de la mutualisation que pratiquent par
exemple Zingaro.