Lionel Richard –Notre débat
réunit aujourd’hui Marie-Jean Sauret,
psychanalyste, professeur de psychologie à
Toulouse et qui a écrit sur Freud, notamment
Freud et l’inconscient ; Paul Ardenne, critique
d’art en même temps qu’il enseigne
l’histoire de l’art, auteur d’Art,
l’âge contemporain, sur l’histoire
des arts plastiques de la fin du XXe siècle
; et Saül Karsz, sociologue et philosophe.
Tout d’abord, j’attire votre attention
sur le fait que cette manifestation, intitulée
" Art et politique 2 ", est organisée
dans les magasins désaffectés d’un
centre commercial. Première chose, pourquoi
ces magasins sont ils désaffectés ?
Je suppose que le sociologue aura une réponse
à apporter à ce problème d’urbanisme
qui se pose aussi en termes sociaux. Dans ces magasins
désaffectés, des exposants ont été
sollicités pour montrer ce qu’ils font
; il ne s’agit pas du tout d’une occupation
sauvage mais d’une convention avec la ville.
De fait, le public n’est pas le même que
celui d’une exposition traditionnelle et là,
évidemment, l’historien d’art est
concerné parce qu’art et politique, qu’est-ce
que cela signifie, dans ce lieu tout de même
assez inhabituel ? Est-ce qu’il est possible
de penser à une certaine efficacité
de cette présentation ? Ma première
question sera donc celle-ci : qu’est-ce que
le sociologue peut dire de ce type d’urbanisme,
de ce centre commercial désaffecté ?
Saül Karsz – Vous dites
ces magasins désaffectés. Ils le sont
par rapport à un usage commercial, effectivement,
mais on peut dire en même temps que ces magasins
pendant quelques jours sont affectés à
autre chose, qu’ils n’ont donc pas pour
essence éternelle et inaltérable d’être
consacrés à tel ou tel commerce, qu’ils
peuvent tout à fait être utilisés
à d’autres buts. Dans une première
approche, cela pourrait être un exemple concret
du rapport art et politique : un certain détournement
de l’usage supposé normal des choses.
C’est une façon d’entrer dans la
question d’" Art et politique 2 ".
Indépendamment du contenu, je dirais presque
indépendamment de ce que les uns et les autres
pourront dire ou penser sur le sujet, la question
se pose, et elle indique quelque chose à travailler
de ce côté-là : peut-être
l’art dit-il quelque chose sur la politique
et vice-versa. L’un n’épuise pas
l’autre, évidemment, mais l’art
met au clair de nombreux aspects de la politique et
la politique dit beaucoup sur l’art.
Lionel Richard – Mais le politique,
ici, a rapport au concret et à une population,
il s’agit d’un environnement urbain et
d’une politique à l’égard
de cette population. On est en plein dans une certaine
forme de politique, puisqu’on fait cohabiter
l’exemple même de la valeur marchande
avec ce centre commercial, et ces magasins désaffectés
où l’art apparemment n’a pas de
valeur marchande puisqu’il n’y est pas
vendu mais simplement montré. Que peut nous
dire le psychanalyste sur ce décalage ?
Marie-Jean Sauret – Je ne
suis pas critique d’art, et s’il y a une
chose que j’ai retenu justement de la psychanalyse,
c’est qu’il valait mieux ne pas faire
le psychologue là ou l’artiste montrait
le chemin. Mais quel chemin l’artiste montre-t-il
? Ce qui fait un artiste tient précisément
à sa capacité à s’émanciper
de sa culture, à s’affranchir des limites
de l’art tel qu’il existe jusqu’à
lui, c’est-à-dire à sa capacité
à s’emparer de ce que son époque
a de plus particulier et qui n’est pas tenu
par l’art de son temps comme de la création.
L’artiste est quelqu’un qui réussit
le pari de tendre le plus particulier à un
autre qui vient le regarder. Ce que j’essaie
de suggérer, c’est qu’à
la fois l’art n’appartient pas à
la culture mais que, sur un autre versant, l’artiste
réussit en quelque sorte à créer
et à renouveler du lien social. C’est
sur ce versant-là que cette manifestation m’intéresse.
Une exposition dans un centre commercial, c’est
comme une tentative de réunir par le plus particulier
et si ces artistes réussissent à loger
ce qu’ils ont de plus particulier dans cette
cité, alors, ils la rendront habitable par
eux et du coup peut-être par moi.
Lionel Richard – Paul Ardenne,
l’historien d’art que vous êtes
est sans doute habitué à ce genre de
manifestations organisées en des lieux étrangers
au système artistique, aux galeries, à
ce que l’on appelle le monde de l’art
?
Paul Ardenne – Voyageant beaucoup,
je suis souvent confronté à des territoires
très différents. Je reviens de Cahors,
où une manifestation a ouvert ses portes la
semaine dernière," Le printemps de Cahors
", qui n’est plus seulement un printemps
de la photographie mais plutôt des arts plastiques
et vidéo, et dont le budget, assez conséquent
(5 000 000 francs) est financé par Cartier
International (la fondation Cartier pour l’art
contemporain) ; une manifestation d’un très
bon niveau, d’ailleurs, dont le commissariat
est rigoureux. Mais Cahors et Sarcelles sont deux
territoires qui n’ont rien à voir, et
l’on voit bien que nous sommes ici et là
dans le même pays, assujettis à ce qui
est essentiel dans notre culture, la culture d’une
nation qui s’appelle la France, où le
même ministère de la Culture peut être
partie prenante dans les deux opérations, tout
comme l’on constate l’écart extraordinaire
entre les deux manifestations, en termes financiers
et d’investissement matériel aussi bien
que d’investissement symbolique. Disons que
l’investissement symbolique à Cahors
est plutôt très fort et plutôt
très faible ici. Au fond, de l’art contemporain,
on ne peut pas dire que c’est un art qui serait
républicain, au sens où il appartiendrait
à tous et serait le même pour tous, où
tout serait démocratiquement et parfaitement
distribué. Je ne dirais pas qu’il est
confisqué puisqu’au fond, l’art
appartient aux artistes et n’est jamais que
ce qu’ils en font. Je constate seulement que,
d’une certaine manière, il est des lieux
où l’art peut souffler sous des formes
souvent extrêmement complexes (l’art contemporain
est souvent d’une complexité telle que
la plupart des gens ne peuvent pas le lire, le décrypter,
je ne m’étendrais pas ici sur les raisons
qui expliquent cet état des choses), mais il
est également des lieux où l’art
contemporain ne souffle pas parce qu’il n’a
pas droit de cité.
Depuis une vingtaine d’année, des espaces
désaffectés ont souvent servi de lieux
d’expansion de l’art contemporain. Il
y a un lien très fort, en particulier, entre
la désaffection de certaines activités
économiques et la recapitalisation symbolique
de ces mêmes lieux au moyen de l’art contemporain,
sachant que l’art ne recapitalise pas forcément
ces lieux-là puisqu’une fois que vous
serez partis, il n’y aura plus rien. On le voit
très bien avec les musées : on n’a
jamais autant construit de musées depuis vingt
ans que dans d’anciennes friches industrielles.
Le dernier en date, c’est la nouvelle Tate Galery
de Londres, installée le long de la Tamise.
C’est quelque chose qui me frappe puisque, d’une
certaine manière, on constate d’abord
qu’il n’y a pas d’homogénéité
du champ de l’art contemporain et ensuite, que
le milieu culturel travaille comme un véritable
différentiel mécanique. Cela signifie
que le champ de l’art français ne tourne
pas à la même vitesse partout ; et pourtant,
écoutant récemment mon ministre de tutelle,
madame Trautmann, j’ai eu l’impression
que, dans son esprit, cette culture française
peut se ramifier partout et sous toutes ses formes
sans grande difficulté…
Il est certain que la culture des banlieues, que
je connais un peu, est plus portée vers des
pratiques musicales et transdisciplinaires (danse,
musique, etc.) que vers les pratiques des artistes
qui exposent à quelques kilomètres d’ici,
de l’autre côté du périphérique,
si l’on regarde depuis le périphérique
vers la capitale. Si je cite des artistes dont je
parle dans mon livre¹, comme Alain Jacquet, Gérard
Collin-Thiebaut, Frédéric Coupet, Général
Idéa, ça ne dit pas grand chose aux
gens d’ici, mais si je cite Bisson Abisso, Joe
Star, No, Ménélik, tout de suite, bien
évidemment, ça parle. Comment l’analyser
? Je vais vous laisser la parole, mais je voulais
simplement faire état de cette expérience
: à cinq jours d’intervalle, vous vous
retrouvez dans un lieu où il y de l’argent,
où tout le monde se passe la main dans le dos,
trois cents personnes sont là, un Airbus a
été spécialement affrété
depuis Paris… et quand vous arrivez à
Sarcelles, vous constatez finalement que, d’une
certaine manière, cette culture-là est
une illusion pour une grande partie de la population,
qu’elle n’a pas de fondement social.
Lionel Richard – Mais cette
culture contemporaine, a-t-elle un fondement social
à Cahors et dans la région de Cahors
?
Paul Ardenne – Elle a un fondement
qui n’est pas social mais spectaculariste Je
ne veux pas critiquer la manifestation de Cahors,
d’autant que j’y étais associé
et que je défends absolument son projet culturel,
mais il faut reconnaître que ce type d’action
fait partie de cette culture qu’on appelle d’entertainment,
c’est-à-dire la culture de distraction,
de divertissement. Il y a en effet une forme de disneylandisation
de la culture qui profite à des grosses opérations
souvent cornaquées pas de grosses institutions
disposant de beaucoup de moyens et relayées
par des médias qui s’y précipitent,
les journalistes étant traités comme
des coqs en pâtes (hôtels trois étoiles,
piscine… j’en parle en connaissance de
cause !). Cette culture du divertissement, certains
l’appellent le " culturel " : on pourrait
en manger !
Mais de l’autre côté, il y a cette
réalité de la culture, sans qu’on
sache exactement à partir de quel moment, d’ailleurs,
une culture n’est plus une culture de divertissement
(ciblée, définie, cadrée à
travers des programmes, des financements, des commandes,
etc.) : on ne sait plus trop, c’est la culture,
quelque chose d’extrêmement flou, qui
circule et se modifie au prorata de ce qu’on
élit, de ce qu’on aime ou qu’on
cesse d’aimer, et puis du milieu où l’on
est, du contexte, toute culture étant fortement
contextualisée. Mais il existe bel et bien
une culture de la banlieue, même si cela gêne
les jacobins de l’esprit, qui considèrent
qu’il ne peut pas y avoir de culture de banlieue
parce qu’il n’existerait au fond qu’une
culture commune à tous. Pourtant, tout finit
toujours par se rencontrer.
Une question que je me suis posé il y a quelques
années, ayant eu l’occasion de travailler
un peu en banlieue et de rencontrer de nombreux d’artistes
y vivant dans des conditions souvent très précaires
et avec des arriérés de loyer parfois
de plusieurs années, c’était de
savoir si la société contemporaine a
encore besoin de l’art, des artistes. Et la
réponse que je formulais était négative
: non, la société n’en a pas besoin.
Cela peut choquer. Les artistes présents ici
vont se demander comment on peut penser ce genre de
choses. Mais ce n’est pas parce qu’on
a besoin de la société ou de sa reconnaissance
que celle-ci a besoin de vous. Au fond, l’artiste
est quelqu’un qui doit créer le besoin
que la société va avoir de lui.
Dans l’économie des biens symboliques
de notre société, le cinéma,
par exemple, a une représentation. Mais regardez
cette salle : elle est grande et nous ne la remplissons
pas avec les questions liées à l’art.
La publicité a une représentation, les
gens regardent beaucoup la publicité, les enfants
l’adorent et peuvent en consommer à très
haute dose… En revanche, l’art contemporain
n’a pas de légitimité au-delà
d’une consommation approchant du spectacle :
je pense, par exemple, à l’exposition
Rothko, deux heures de queue mais parce que toute
la presse a titré dessus, si vous n’allez
pas la voir, vous ne pouvez pas en parler dans les
soirées mondaines et c’est embêtant.
Et j’ai le sentiment qu’on arrive à
une époque extrêmement intéressante,
au plan culturel. L’art contemporain existe
en effet avec une vitalité extraordinaire –
jamais on a autant créé qu’aujourd’hui
dans le domaine des arts plastiques –, mais
très peu de gens le savent car cette création
n’intéresse que très peu de monde
; finalement, elle n’a pas trouvé de
destination sociale.
Je repense à Proudhon. On est ici en terre
socialiste et communiste, une terre de gauche par
tradition. Au XIXe siècle, un grand révolutionnaire
comme Proudhon disait que l’art doit avoir une
destination sociale, doit servir à quelque
chose ; s’il ne sert à rien, on ne voit
pas sa finalité, chose que Courbet disait également.
Aujourd’hui, la situation est très intéressante
: l’art se développe, produit une esthétique
d’une richesse inouïe – incomparable,
je crois qu’on n’a jamais vu ça
–, mais il n’a pour ainsi dire plus de
destination ou bien celle-ci est détournée,
captée au profit de l’institution qui
élit certains artistes contre d’autres
pour des raisons qu’on a d’ailleurs du
mal à définir. Pour notre débat
portant sur art et politique, c’est peut-être
de là qu’il faut repartir. L’art,
mettons qu’on sache à peu près
ce que c’est. La politique ou le politique,
c’est étymologiquement ce qui concerne
le gouvernement de la cité. Alors, ces gens
de la cité que sont les artistes ne pourraient
plus participer au gouvernement réel de la
cité que sous une forme distractive ? Cela
prouve que l’économie des biens symboliques
est aujourd’hui une économie distribuée
vers d’autres formes d’expression que
l’art à proprement parler. Cela prouve
aussi le maintien d’une forme d’imposture
puisque on a de cesse de faire croire que l’art
est important alors que, dans les faits, il n’est
pas montré, si ce n’est dans des lieux
désaffectés.
Lionel Richard – Je tiens
quand même à préciser que ces
lieux désaffectés représentent
un choix de l’association Il Faut Le Faire,
peut-être parce qu’il y a, derrière
le projet de cette association, la volonté
de retrouver dans l’art une destination sociale,
de retrouver un lien social. L’art peut constituer
un enjeu pour le lien social. Dans votre livre, vous
semblez plus optimiste. À vous lire, et notamment
dans votre conclusion, vous dites que (je schématise
à l’extrême), si l’art subsiste,
c’est parce que l’homme aura toujours
des problèmes métaphysiques : le problème
de la vie et de la mort, et l’inquiétude
devant la mort, toutes choses ressenties par tous
et qu’exprime l’artiste. Mais alors, le
public, qui ressent les mêmes inquiétudes,
devrait également se sentir concerné
par l’art contemporain. Pourquoi ne l’est-il
pas ? Peut-être ce grand spectacle médiatique
constamment organisé est-il en train de créer
un public tellement normalisé qu’il en
perd jusqu’à l’inquiétude
métaphysique…
Marie-Jean Sauret – Je voudrais
ajouter que j’ai été moi aussi
à Cahors… Je travaille avec des amis,
pour la plupart psychanalystes, à une revue
qui s’appelle Barca (sous-titrée "
Poésie, politique, psychanalyse "). Nous
avons monté à Cahors, précisément
dans un lieu désaffecté – les
caves d’une ancienne librairie –, une
exposition de photos publiées dans notre revue
(nous ouvrons les pages de chaque volume soit à
un photographe, soit à un peintre, etc.) et
nous n’avons pas du tout connu l’expérience
que vous décrivez. Nous avons eu un débat
avec peut-être autant de gens qu’ici,
extrêmement ouvert, d’ailleurs, où
sont intervenues d’autres petites revues. Il
en ressortait qu’un poète, c’est
quelqu’un qui subvertit la langue existante
pour inventer sa langue propre. Il me semble qu’on
peut le dire à peu près de chaque artiste.
Dans le moment où il invente sa langue, le
poète doit défaire la langue commune,
il doit aller contre la culture dans ce moment d’invention,
non pas évidemment pour se transformer en autiste,
ni pour se parler à lui-même, car la
question que pose Paul Ardenne sur le destinataire
est primordiale. Si l’on ne trouve pas un autre,
l’acte créatif est quasiment perdu, amputé
d’une moitié ; pour une part, l’artiste
mise ce qu’il a de plus particulier mais pour
une autre part, il est privé de la rencontre
avec l’autre. À mon sens, c’est
cet aspect-là qui pose la question politique
par excellence. Nous, si on a mis psychanalyse, poésie
et politique sur le même plan, c’est parce
que, d’abord, on a du mal à penser les
choses sans ces trois pieds. Vous me direz que sur
trois pieds, on boite, et il est vrai qu’on
ne marche pas très bien mais, au moins, on
est tranquille, on ne marche ni à quatre pattes,
ni au pas. C’est cet aspect-là qui m’intéresse
dans une rencontre comme celle-ci, voir comment on
peut faire boiter le discours dominant.
On ne peut pas faire abstraction du type de lien
social que nous habitons et qui est le lien social
capitaliste, caractérisé par la domination
de la science et du marché. C’est un
système qui exploite le fait que nous sommes
des êtres désirants pour nous faire croire
que ce qui nous manque, la science va le fabriquer,
et que nous pouvons nous servir sur le marché
sans le secours d’aucun lien social établi.
S’il fallait chercher un paradigme de l’individu
contemporain, ce n’est pas dans le champ de
l’art que j’irais le chercher mais plutôt,
par exemple, dans la figure d’une certaine forme
de toxicomanie à travers quoi on peut faire
croire à un sujet que ce qui est susceptible
de le compléter, il va le trouver sous la forme
d’un produit de la science – je parle
de toxicomanie moderne, évidemment. On voit
le problème. Le capitalisme ne sait d’ailleurs
que faire du toxicomane, faut-il libéraliser
les produits ou pas ? laisser faire ou pas ? Cet individu
complété de sa propre jouissance est
un individu perdu pour le lien social.
Je l’exprime peut-être un peu abruptement
mais je crois que la question qui se pose, c’est
la façon dont chacun d’entre nous peut
peser sur le politique, sur le lien social. Ce qui
reste dans nos démocraties formelles, c’est
le vote, ce moment où l’on met le bulletin
dans l’urne et où chacun peut peser.
Le problème, c’est que le lendemain,
on est volé de son vote… C’est
pourquoi il me semble que l’art est l’un
des derniers médiums où un sujet peut,
avec ce qu’il a de plus particulier, peser sur
l’orientation du lien social, sur le champ social.
Je suis d’accord avec Paul Ardenne pour dire
qu’aujourd’hui, il faudrait sans doute
que l’art remplisse cette fonction politique
et non pas qu’il laisse le champ entier aux
produits du marché.
Xavier Four – Je crois qu’il
faut distinguer de façon systématique
deux niveaux, micropolitique et macropolitique. L’art
peut très bien fonctionner à des niveaux
micropolitiques, sans pour autant endosser une fonction
de représentation de la politique au sens large,
comme au XIXe siècle. Je ne suis pas sûr
que ce soit encore sa fonction, ce qui ne veut pas
dire que ce n’est pas un domaine de pertinence.
Marie-Jean Sauret – Non, je
ne parle pas de la fonction de l’art au niveau
de la représentation du politique. Je parle
précisément, pour un sujet donné,
de sa façon de loger ce qu’il a de plus
particulier dans le lien social.
Xavier Four – Mais vous parliez
de l’importance du vote pour le lien social,
je ne vois pas l’articulation avec l’importance
de l’art…
Marie-Jean Sauret – Quels
sont les moyens que nous avons pour peser sur le lien
social ? Qu’est-ce que c’est que la démocratie
? Je viens de terminer un petit livre dont je vous
recommande la lecture, de Jacques Rancière,
qui s’appelle Au bord du politique. Je trouve
qu’il a une bonne définition de la démocratie
quand il dit que ce n’est pas un mode de gouvernement,
c’est la subjectivation du sujet politique.
Finalement, c’est un style de vie qui permet
de mettre ensemble le commun et le propre, ce que
chacun a de plus particulier, dans le champ social.
L’élection est précisément
l’une des opérations où l’on
fait la place au un par un, et elle se différencie
toujours du sondage d’opinion, par exemple,
parce que si on laissait au psychologue ou au sociologue
le soin de gérer le poids que le particulier
a sur le social, on se contenterait du sondage d’opinion
et on ne voterait pas. Quand vous votez, on vous laisse
une petite part formelle d’invention. La question
est de savoir comment on peut élargir cette
possibilité donnée à chacun de
peser sur l’ensemble, et c’est là
que je trouve une fonction politique à l’art
qui n’est pas simplement une fonction de représentation
de la société. J’ajoute, d’ailleurs,
que je ne crois pas que l’art soit le reflet
d’une société ; en tout cas, il
ne peut pas être seulement cela. Bien sûr,
il s’empare du vocabulaire d’une société,
mais je crois aussi que, si l’art est création,
c’est lui qui informe la psychologie d’une
époque. Voyez l’exemple de l’amour
courtois : son invention a changé les rapports
entre les hommes et les femmes pour des siècles
!
Lionel Richard – Pour rebondir
sur la question soulevée par Xavier Four, qui
est artiste, est-ce qu’on est pas actuellement
désormais dans le micropolitique ? Je lisais
hier un article du Monde, où il est écrit
qu’aujourd’hui, les artistes formés
dans les écoles d’art se dirigent presque
tous vers la photographie. Pourquoi ? Parce que, dans
le champ de la culture actuelle, on peut très
vite faire une exposition de photo qui marchera alors
que pour devenir peintre, il faudra attendre dix ou
quinze ans de plus. C’est là que se pose
le problème du macropolitique et du micropolitique,
parce que nous baignons dans une culture à
laquelle tous les citoyens sont soumis malgré
eux, et malgré leur vote, d’ailleurs.
Quant à l’art vivant, les poètes
dont vous avez parlé tirent leurs plaquettes
de poèmes à 250 exemplaires. Les plus
grands poètes actuels entrés au format
de poche ne sont pas vendus à plus de 800 exemplaires.
S’agissant du lien entre l’art et la société,
on est donc bien dans le micropolitique et non pas
dans le macropolitique.
Maurice Villermet, dit " Momo Basta " –
Ça vient de ce que tu as dit, l’art n’appartient
pas aux artistes. L’art appartient à
tout le monde, il appartient aux gens, c’est
une certaine forme de politique qui vole l’art
à son profit !
Lionel Richard – Je ne sais
pas s’ils se sont laissé déposséder
mais ils en ont été dépossédés.
Momo Basta – Le seul rôle
de l’artiste, c’est d’être
à l’avant-garde, le vecteur de l’inconscient
de la masse, et rien qu’avec le geste, il commence
à transformer quelque chose. Ce geste peut
être le coup de pinceau, le doigt sur une caméra
comme ça peut être aussi une grenade
qu’on lance quand il n’y a plus rien à
faire, justement quand le geste sur le tableau devient
une trop grande souffrance. Et à ce moment-là,
il faut faire, il faut appeler tout le monde à
venir faire l’art comme l’amour parce
que c’est de ça qu’il s’agit,
le reste n’est vraiment pas important.
Paul Ardenne – En effet, l’art
est à tous, mais le problème, c’est
que c’est une offre que bien des gens ne veulent
ou ne peuvent pas saisir, pour des raisons complexes.
Nathalie Heinich, qui vient demain, est la personne
qui a le mieux étudié ces questions.
Je voudrais revenir sur ce qui a été
dit à propos de micropolitique et macro-politique.
Le fait même de parler de l’art avec une
majuscule, comme si c’était une chose
unique, me gêne énormément parce
que la création artistique actuelle est ramifiée
sous des formes d’expression extraordinairement
diverses, qu’on pourrait presque placer sous
l’emblème de la segmentarité,
pour employer les mots de Deleuze et Guattari. Une
société comme la nôtre est segmentarisée
de toutes parts. Nous-mêmes, nous sommes des
animaux segmentaires, nous n’éprouvons
le réel que par petits bouts, par fragments,
sans pouvoir dorénavant prétendre à
une possession globale. Donc, le fait de parler aujourd’hui
de l’art en général me paraît
assez vain, dans la mesure où l’on ne
peut plus guère en parler ainsi depuis le début
de la modernité. Cela renvoie de fait au micropolitique,
dont vous avez parlé très justement.
Je prépare une exposition au Magasin de Grenoble,
un centre d’art contemporain, que nous avons
précisément appelée " Micropolitiques
" au pluriel, micropolitiques de l’art
ou micropolitiques tout court, en référence
à ce fameux texte de Deleuze et Guattari intitulé
" Micropolitique et segmentarité ",
l’un allant avec l’autre. La société
est quelque chose qu’on ne peut plus saisir
dans sa totalité parce qu’il n’y
a plus une réalité sociale mais des
réalités sociales fragmentaires, fragmentées,
disséminées, irréconciliables
parfois. Ainsi, je ne pense pas que les gens de Neuilly
aient envie de venir habiter à Sarcelles, même
si l’inverse peut être vrai. En raison
de cette segmentarité sociale, l’art
ne peut se constituer que sous l’ordre de ce
qu’on a appelé ces micropolitiques, ce
qui ne veut pas dire des formes d’action universelles,
qui pourraient avoir un impact total et constituer
des discours de vérité applicables à
tous, à toutes les structures comme à
toutes les formes disséminées de la
réalité, mais tout simplement des actions
de contexte, des actions locales, des actions moléculaires,
pour reprendre encore Deleuze et Guattari. On en est
là en plein dans la question du lien social.
Vous disiez que l’art est à tous ? Je
veux bien qu’il soit à tous et pourtant,
il n’est qu’une certaine forme d’art
en un moment précis et un contexte donné,
qui ne sera qu’à des gens en ce moment
précis et dans ce contexte donné en
position de pouvoir s’en saisir s’ils
le souhaitent. En ce moment, les animaux désirants
que nous restons, comme vous le disiez tout à
l’heure, sont plutôt appâtés
par les superproductions culturelles, ce que l’on
doit à la puissance de récupération
de la société.
On est donc de toute façon dans l’ère
des micropolitiques, qui entretiennent un rapport
presque ontologique à la réalité
: si la réalité est segmentaire, l’art
ne peut être que segmentaire. Mais on ne saurait
s’en réjouir, car cela signifie que le
champ d’action de l’art est alors un champ
d’action limité, que cela nous plaise
ou non. Limité par rapport au champ d’action
des grands médias, par rapport au champ d’action
du cinéma et de la machine hollywoodienne,
par rapport au champ d’action de la machine
à barbarie télévisuelle, l’espèce
de cocooning replet dans lequel on est tous tôt
ou tard porté à s’installer parce
qu’on allume toujours la télévision
(moi, je l’allume toujours pour ne pas la regarder,
ce qui prouve mon degré d’aliénation
!). Un art global à prétention universaliste
sur le modèle de Beuys, par exemple, n’est
plus possible.
Mais l’ère des micropolitiques est celle
des segmentarités sociales et, donc, d’une
dissémination du propos de l’art. Loin
de fabriquer du lien social, alors, on fabrique plutôt
l’inverse, c’est-à-dire de la tribalisation,
un mouvement qui correspond à une atomisation
de la culture (la culture des philatélistes,
la culture du rap, la culture des échangistes,
la culture des pilotes amateurs…). Chaque segment
étant étanche à l’autre,
il n’y a plus de porosité et j’ajouterais
que croire ou faire croire qu’il y en a, comme
madame Trautmann quand elle dit que la culture est
quelque chose qui va de soi et qui finalement doit
concerner tout le monde, c’est une supercherie
ou de l’escroquerie intellectuelle. Malgré
tout le respect que j’ai pour madame Trautmann,
il ne s’agit là que d’un discours
à la langue de bois. Un ministre ne peut pas
dire que la culture est segmentarisée, qu’il
y a celle de Neuilly et celle de Sarcelles et qu’elles
sont irréconciliables !
Xavier Four – Je ne suis pas
sûr que la micropolitique soit segmentarisante.
Il y a une dimension universelle de la micropolitique,
au sens où Michel Foucault, par exemple, pouvait
parler de l’" intellectuel spécifique
". Je veux simplement dire que penser en terme
micropolitique ne revient pas forcément à
penser une tribalisation. Quand une personne met en
œuvre une pratique issue d’un savoir spécifique,
cette pratique peut avoir une prétention universelle.
Dans l’esprit de Foucault, l’intellectuel
spécifique a une dimension universelle mais
qui est d’ordre micropolitique. Je crois que
le travail fait par le Groupe-Information-Prison,
par exemple, avait une dimension universelle.
Saül Karsz – Plus le
temps passe, plus il est difficile d’entrer
dans la discussion. Je pense pourtant que la question
qui nous réunit est à la fois tout à
fait importante et significative mais qu’évidemment,
elle est truffée de pièges, de sous-entendus.
Nous n’utilisons pas les uns les autres les
mots dans le même sens. Paul Ardenne, vous disiez
tout à l’heure que nous savons tous ce
que c’est que l’art, mais si jamais j’étais
interrogé là-dessus, qu’est-ce
que je pourrais répondre ? rien.
Paul Ardenne –Si je n’avais
pas une idée de ce qu’est l’art,
je ne me serais pas permis d’écrire de
livre, encore moins de venir ici. Je trouve que c’est
une escroquerie d’accepter de venir parler de
quelque chose tout en soulignant qu’on ne sait
pas ce que c’est. Bon, la lumière va
jaillir du puits, peut-être ? L’attitude
est assez rhétorique, hélas.
Un membre de l’assistance – Pourriez-vous
définir ce que c’est que le macropolitique
?
Xavier Four – Pour le dire
vite, le micropolitique est ce qui passe par du lien
de première main entre des personnes qui se
connaissent à travers un réseau alors
que le macropolitique passe plutôt par des représentations
générales, des administrations, de grandes
constructions sociales.
Lionel Richard – Quand deux
copains aiment quelque chose ensemble, ils forment
un petit réseau micropolitique, en revanche,
les expositions que la municipalité de Sarcelles
ou ce que le conseil régional organisent, c’est
du macropolitique.
Saul Karsz – Je veux revenir
sur ma boutade de tout à l’heure. Si
j’ai dit que nous ne savons pas ce que c’est
que l’art, c’était pour indiquer
que j’ignore si l’on peut mettre en rapport
si rapidement la réflexion, l’inquiétude
métaphysique sur la mort que vous évoquiez,
et l’art. Je ne sais pas si l’un implique
l’autre. Ce qu’il y a derrière
cette question, qui comme toute autre n’est
pas innocente, c’est l’idée que
l’art serait l’une des manières
et surtout pas la manière, historiquement donnée
et donc périssable, de formuler certaines questions
concernant la mort. On part tous sur l’idée
qu’il y aurait en ce moment dans ces locaux
désaffectés-affectés une exposition
d’art ; pour être plus prudent, je dirai
qu’il y a une exposition. Je ne dis pas que
c’est d’art ou pas, mais que décliner
les constructions qui sont dans les locaux en question,
les nommer comme objets d’art, suppose une certaine
lecture, une certaine interprétation. Si ce
n’est pas de l’art, ce n’est pas
grave, ça peut même être plus intéressant.
On dit de certaines personnes qu’elles ont des
problèmes psychologiques, ceux qui veulent
faire plus savant disent qu’elles ont des problèmes
freudiens, je suppose qu’on va finir par dire
qu’ils ont des problèmes lacaniens…
mais Freud permet tout de même une approche
de la problématique subjective, des problèmes
des gens. Or, l’art représente l’une
des manières de percevoir-concevoir-pratiquer-utiliser
un certain type d’objet, un certain type de
construction, et cette hypothèse pourrait servir
à poser autrement les questions et au moins
celle de la destination sociale de l’art. Il
y a de fait une inscription sociale de l’art.
Poser la question des rapports entre l’art et
la société supposerait qu’il y
a ici la société, plus loin l’art,
et que l’on se pose ensuite la question de les
relier, alors que l’art est toujours déjà
inscrit, et même éventuellement à
l’insu des artistes et des consommateurs comme
des ministres, dans la société et dans
les rapports sociaux. La question n’est pas,
me semble-il, celle de la destination sociale de l’art,
mais celle, bien plus délicate, de la manière
dont les arts s’inscrivent dans des rapports
sociaux.
Pierre Merejkowsky – Je voulais
savoir si " Art et politique 2 " serait
d’accord pour créer une télévision
libre qui aurait pour nom " Nous sommes les gestionnaires
de notre propre proximité ". Merci de
me répondre et bonne soirée.
Momo Basta – Il existe déjà
des télévisions libres, Air bocal et
OSF, par exemple, toutes les deux en difficulté.
OSF a rouvert l’antenne il y a quelques semaines,
sans subvention et d’une manière pirate,
quelques heures par jour. Je crois que pouvoir ouvrir
une antenne, avec autorisation si possible –
mais ça peut se faire aussi sans –, c’est
vraiment une expérience intéressante
; le principal, c’est de le faire et je crois
que c’est important, dans un quartier, une télévision
où les gens font leurs propres programmes en
sortant des chemins battus.
M. Poiron – Chaque artiste
vise à l’universel, mais certains artistes
vivent en revanche sur le communautarisme, c’est-à-dire
qu’ils peuvent limiter leurs ambitions à
jouer dans un milieu qui les reconnaît ou qui
les conteste, mais dans lequel ils existent. L’art
contemporain me paraît représentatif
de cet éclatement total, si bien qu’il
y a une profonde indifférence de la masse du
public. Ce n’est pas de la haine mais de l’indifférence.
Au XIXe siècle, il y a eu de la haine contre
les impressionnistes et c’était une haine
de masse : au moins, quelque chose réunissait,
même si c’était pour le rejet,
et donc, on pouvait à la limite se mettre d’accord
sur les raisons de cette détestation pour arriver
à quelque chose. Aujourd’hui, on note
une forte et vaste indifférence. Chacun peut
faire à peu près ce qu’il veut
mais tout est banalisé, ce qui aboutit à
ce résultat que la notion d’art s’est
diluée. Et, en effet, on a du mal à
décrire l’art, excepté dans des
considérations qui seraient plus proches par
exemple de celles de l’architecture, parce que
les gens se sentent maintenant davantage concernés
par l’endroit où ils vont vivre. La contestation,
parfois vive, de ce qui est proposé au plan
architectural peut aider à retrouver un lien,
mais c’est encore rare. Alors qu’une masse
des gens peuvent sortir en pleurant, même s’ils
n’y connaissent rien, d’une exposition
de Zoran Music, par exemple, parce que ça les
touche immédiatement et profondément
et parce qu’ils sont imperméables à
toute forme d’art qui échappe à
la figuration ou parce que celui-ci apparaît
comme un phénomène de mode, à
l’instar de Rothko, dont vous parliez tout à
l’heure.
Paul Ardenne – Du temps de
Rothko, ce n’était pas la mode, ça
l’est devenu…
M. Poiron – Au moment où
lui peint, il y a évidemment rupture, mais
c’est tellement vite récupéré
! Pour les impressionnistes, il a fallut vingt à
trente ans, mais Rothko n’est même pas
tout à fait mort qu’il est déjà
récupéré et qu’il devient
un classique !
Paul Ardenne – Cela peut même
arriver plus tôt : Keith Haring, par exemple,
qui est mort du sida au début des années
1980, a eu sa première rétrospective
à vingt-sept ans, ce sur quoi beaucoup avaient
tiqué (" Quand même, vingt-sept
ans, pour une rétrospective, est-ce que ce
n’est pas un peu tôt ? "). C’est
une question de reconnaissance, ce qui veut simplement
dire que la validation de l’esthétique
appartient à des gens qui se l’arrogent
sans point de vue critique ni jugement, sur le simple
fait que cette œuvre est là et donc, on
l’impose, on la relaie… Si cette œuvre
se constituait elle-même comme présence,
ce ne serait pas gênant. Ce qui est gênant,
c’est qu’on la constitue comme telle et
qu’on fait intervenir par là une notion
de pouvoir supérieur qui régente en
quelque sorte l’esthétique et qui oblige
le spectateur lambda à considérer que
c’est important parce que, brusquement, on le
lui a dit.
S’agissant des télévisions locales,
néanmoins, je me ferais l’avocat du diable.
Ces expériences ont souvent existé,
mais on est là dans une sorte d’esthétique
de la prise en charge directe. La question revient
à se demander si l’on peut se décréter
soi-même gestionnaire de sa propre proximité
: on le peut toujours, sauf qu’on en n’est
pas toujours totalement gestionnaire et que je ne
vois pas comment on pourrait échapper à
tous les déterminismes, conscients ou inconscients,
qui sont les nôtres. Je voudrais aussi pointer
la question de la symbolisation et la notion de distance.
Dans une expérience de télévision
en circuit fermé, il n’y a ni symbolisation,
ni distance, et s’il n’y a pas de distance,
il n’y a pas d’art. C’est un constat
auquel il nous faudrait réfléchir puisque
nous vivons dans une société fascinée
par le raccourcissement de la distance et, même,
par son abolition.
Cela a d’ailleurs été une obsession
des Modernes. Dans les années 1960-1970, nombre
d’artistes ont mis en avant des politiques d’intervention
que certains ont même appelé " l’art
direct ", concept forgé par un actionniste
viennois qui s’appelait Otto Mu-hl, c’est-à-dire
un art où les gens s’activent comme peuvent
le faire les gens du théâtre de rue,
avec une implication directe, une saisie esthétique
immédiate. On voit avec le recul d’une
vingtaine d’années que ces formes d’art
ont disparu ou, en tout cas, que bien des artistes
sont revenus sur ce principe de proximité.
Pourquoi ? parce qu’il a les défauts
de ses qualités. Si l’on prend le happening
tel que défini par Allan Kaprow, un artiste
américain des années 1960, comme une
œuvre d’art qui se passe maintenant (on
fait quelque chose au milieu des gens et on les incite
à faire quelque chose), c’est très
bien sur le moment parce qu’il y a une incitation
immédiate, mais cette inscription immédiate
se dissout immédiatement ! Kaprow disait du
happening que c’est le type même de l’œuvre
intransportable, non reproductible, instockable et
invendable. Au fond, elle a toutes les qualités.
Elle échappe au marché comme à
la récupération (vous ne pouvez récupérer
ce qui va disparaître immédiatement).
Mais elle a également ce gros défaut
qu’il n’en reste rien, ou des substituts
comme des photographies, une vidéo, c’est-à-dire
des choses qui ne sont pas incarnées. Je me
demande si la problématique art et politique,
aujourd’hui, au-delà du macropolitique
et micropolitique, ne consisterait pas à penser
plutôt en terme de distance entre l’œuvre
et l’objet qui est la réalité,
c’est-à-dire la distance entre un objet
et un autre, avec ce constat que, quand l’objet
se fond dans la réalité comme ont voulu
faire les esthétiques du réel, le nouveau
réalisme, finalement, il y a dissolution de
l’objet d’art dans cette réalité
et c’est elle qui triomphe. C’est en ce
sens que l’on peut dire que de nombreux artistes
réalistes n’ont fait qu’encenser
la réalité au lieu de la critiquer,
et alors qu’ils entendaient par là la
critiquer, c’est l’inverse qui s’est
produit.
Je me demande si la question aujourd’hui n’est
pas précisément de poser ce problème
de la distance : l’artiste est quelqu’un
qui devrait remettre de la distance dans une société
où le consensus est devenu son abolition. C’est
peut-être un peu plus compliqué mais
ça montre que, au-delà du débat
macro/micro-politique, l’artiste peut avoir
une position et non pas être forcément
voué, soit à la proximité, soit
à l’extrême distance. Cette extrême
distance était un signe d’autonomie.
Vous avez parlé de la modernité de Rothko.
L’une des obsessions légitimes de la
modernité, c’est l’autonomie, une
manière que les artistes ont de dire : "
Nous sommes autonomes, nous nous donnons à
nous-mêmes nos propres lois, la société
n’a pas à nous imposer ses lois "…
On a vu le prix à payer de cette attitude :
plus personne n’y comprend rien, excepté
l’artiste lui-même. Comment adhérer
à une chose qu’on ne comprend pas ? Au-delà
de l’autonomie, c’est-à-dire de
la sission radicale de l’artiste avec le champ
social, au-delà de l’abolition de la
distance, soit l’engloutissement de l’artiste
dans la réalité, il faut peut-être
penser la dimension symbolique, qui demande toujours
une mise à distance car il n’y a pas
de symbole sans distance.
Lionel Richard - Il a été
question du freudisme, et j’ai été
surpris d’apprendre que Freud nous invite, avec
l’art, à reprendre solidement pied dans
la réalité.
Marie-Jean Sauret – C’est
un paradoxe, évidemment, et qui montre que
l’une des difficultés de toute discussion
est de parler la même langue : c’est ce
que nous savons chacun qui nous empêche d’écouter
les autres et d’apprendre. Quand je parle de
lien social, je me rends compte que je suis en quiproquo
avec vous puisque je parle de lien social et non pas
de champ social. Le lien social, c’est ce qui
fait que nous tenons ensemble ici et que nous n’avons
précisément pas le sentiment d’appartenir
à la même tribu qui, elle, relève
du champ social. C’est pour cela qu’il
me semble que la discussion entre macropolitiques
et micropolitiques est dépassée par
ce que nous faisons, parce qu’il n’y a
d’artiste que micro, au niveau d’un acte
de création par lequel l’artiste ne répète
pas ce qui a été fait (l’artiste
n’est pas celui qui peint mieux que Picasso
ou comme lui, mieux que Rothko ou comme lui) mais
apporte une solution inédite en dialoguant
avec celui qui a parlé avant lui ou à
côté de lui. Ce qu’il a de plus
particulier, il l’exprime avec cette distance
dont vous parliez. S’il n’instaure pas
cette distance nouvelle, il tombe dans le même,
dans ce qui a déjà été
dit, ou bien il reste absolument isolé et alors,
je ne sais pas s’il est valable de dire qu’on
comprend ou pas.
Il me semble que, quand Freud invite à retrouver
avec l’art la réalité, cela veut
dire qu’il n’y a de lien social qu’à
la condition de pouvoir le recréer à
chaque instant et que l’artiste, de ce point
de vue, est quelqu’un qui, avec ce qu’il
a et ce qu’il est de plus particulier, essaye
de partager avec un autre : c’est un paradoxe
terrible, qui nous divise chacun. Vous plaigniez les
poètes qui ne tirent qu’à 280
exemplaires. De mon côté, je trouve quand
même assez fantastique que quelqu’un qui
défait la langue (car, comme l’art va
contre la culture, la poésie va contre la langue,
étant entendu qu’une œuvre reconnue
comme telle entre à son tour dans la culture)
trouve à partager son art avec autant de lecteurs.
Vous parliez aussi de segmentarité. Je crois
que c’est quand on raisonne au niveau du champ
social qu’elle se pose, c’est-à-dire
quand on essaie de classer, de catégoriser.
On obtient des styles, des voies spécifiques,
et c’est vrai qu’on peut décréter
cette voie bonne et l’autre mauvaise. Mais quelqu’un
comme Marcel Duchamp, en exposant un beau jour un
urinoir (œuvre intitulée Fountain), a
défait la possibilité d’une définition
arrêtée de l’art, disons d’une
définition dogmatique. Par là, il protestait
contre le fait qu’on puisse dire : " Ceci
n’est pas de l’art ", parce que si
vous pouvez dire de quelque chose que ce n’est
pas de l’art, alors vous pouvez tracer la frontière
entre ce qui est de l’art et ce qui n’en
est pas et l’on pourra dire alors que l’art
est fini. Avec Duchamp, qui nous a dit que l’art
et quelque chose qui n’est pas de l’art
sont équivalents, le discours sur l’art
perd de sa consistance, ce qui, paradoxalement, rend
nécessaire le travail du critique.
Quelqu’un disait tout à l’heure
que l’art n’appartient pas à l’artiste
et qu’il est à tous. S’il vous
plaît, assez de démagogie ! L’art
provient d’une personne qui s’adresse
à une autre. Quand j’achète des
tableaux pour les mettre dans mon cabinet, quand j’achète
des plaquettes de poésie, est-ce que cela veut
dire que je m’empare de l’art ou que je
vais m’inscrire dans les conséquences
de cet art ? Est-ce que ça veut dire le comprendre,
d’abord ? Devant certaines œuvres, on est
bouleversé et il ne faut surtout pas dire pourquoi,
les raisons exprimées restant toujours en dessous
du regard du particulier qui nous touche dans l’échange
artistique. Il y a là une vraie question. L’art
vise en effet l’universel mais il n’atteint
que quelques uns et c’est finalement problématique
pour le lien social lui-même, mais je ne vois
pas bien comment faire autrement que de toujours repartir
du un par un.
Carlos Abrego – Je ne crois
pas que le poète soit celui qui subvertisse
le langage ou qui écrive contre le langage.
Tout au contraire, le grand poète est celui
qui va aux limites du langage et c’est pour
cela qu’il le fait avancer. Un Góngora
va à la limite de la syntaxe et de la métaphore
espagnole, un Lope de Vega repousse les limites connues
du dialogue et de la syntaxe de l’espagnol,
un García Márquez dans L’Automne
du patriarche va jusqu’aux limites de la syntaxe
actuelle. Par ailleurs, je suis complètement
d’accord sur le fait que l’art part de
l’individu et qu’il tend vers l’universel,
mais il faudrait savoir ce qu’est l’universel,
l’universel dans une nation, l’universel
dans un quartier, l’universel pour toute l’humanité.
Quand l’artiste prend la parole à sa
manière, il est face à un groupe ; il
n’est plus dans le groupe, il représente
ce groupe et dialogue avec lui, et lorsque il se fait
comprendre, lorsqu’il touche les autres et les
émeut, à ce moment-là, il y a
possibilité de s’universaliser.
Marie-Jean Sauret – Vous dites
que le poète va aux limites du langage : la
question serait de savoir s’il franchit cette
limite et s’il fait exister quelque chose qui
avant lui n’existait pas. À mon sens,
il faut distinguer la langue, avec le pouvoir de symbolisation
qui la caractérise, et la parole, toujours
singulière mais avec laquelle nous pourrions
nous contenter de répéter des lieux
communs. Sur l’universel tel que vous l’entendez,
je suis d’accord, et il ne s’agit certainement
pas de constituer une nouvelle orthodoxie. Mais si
votre art parle à la génération
suivante, il sera inclus dans la culture et peut-être
donnera-t-il les moyens à d’autres de
franchir à nouveau les limites de cette culture,
d’inventer leur propre langue avec le vocabulaire
que vous aurez apporté.
Lionel Richard – Je m’étonne
que nous n’ayons pas encore abordé les
questions financières, parce que l’universel,
je ne sais pas du tout ce que c’est… Quand,
du jour au lendemain, les mêmes artistes sont
présentés dans le monde entier, est-ce
cela, l’universel ?
Paul Ardenne – Un vers de
Denis Roche dit : " L’universel, pourquoi
pas ce chemin d’herbe ", c’est une
réponse et l’on n’est pas plus
avancés !
Saül Karz – Si vous me
le permettez, je voudrais revenir sur les travaux
de Duchamp. Effectivement, on peut y lire une ouverture,
un élargissement du champ de l’art, ou
bien aussi la mise en scène d’une de
ses limites, et je vais insister sur les deux points
suivants. Il me semble qu’une des difficultés
de nos langages respectifs, c’est que nous passons
sans crier gare, comme on dit, de l’art, qui
est un certain type de production, à l’artiste,
comme s’ils étaient des synonymes interchangeables,
ce qui n’est pas le cas. La société
a-t-elle, oui ou non, besoin d’artistes ? Les
réponses sont diverses, mais cette question
n’est pas la même que celle qui consisterait
à se demander si la société a
besoin de l’art ou pas. On aurait tout intérêt
à ne pas mélanger les deux choses. Ensuite,
on a évoqué la question du tribalisme
ou du communautarisme ; c’est une lecture qu’on
peut faire de la société contemporaine
et que vous disiez que l’art contemporain ne
soit pas pour tous est tout à fait certain,
mais en vérité, l’art a-t-il jamais
été pour tous ? L’art contemporain
a d’ailleurs pour lui cette vertu inquiétante
de montrer explicitement que l’art n’est
pas pour tous et qu’il ne l’a jamais été.
Une autre question est de savoir s’il doit ou
s’il peut l’être ; c’est une
question importante mais qui n’est pas la même
que celle de savoir pourquoi tout le monde n’y
a pas accès.
Marie-Jean Sauret – Je voulais
ajouter que si l’on ne s’intéresse
qu’à l’art qu’on aime, qu’à
ce qu’on reconnaît, qu’à
ce qui parle à nos fantasmes, on passe à
côté de ce qui peut être une vérité
de l’art. L’amour s’adresse souvent
au même. Regardez, on passe son temps à
dire à l’autre : " Ne te comporte
pas comme mon père, comme ta mère, comme
ton frère… ", c’est à
dire comme le même. Et quand tout d’un
coup, l’être aimé fait quelque
chose qu’on ne reconnaît pas, on lui dit
:" Ah ! mais ce n’est pas toi, ça
! " Quelquefois, c’est de la haine que
ça déclenche, quelquefois le miracle
de l’amour, c’est-à-dire que l’on
peut aimer l’autre pour ce qu’il est de
réel, qu’on ne reconnaît pas. Je
crois que le problème de l’art, au regard
de cette question de l’amour, c’est précisément,
puisqu’il est l’introduction par quelqu’un
de quelque chose qui n’existait pas jusqu’à
lui, de nous confronter avec quelque chose que nous
ne reconnaissons pas. Et alors, il faut bien s’attendre
à ce que les réactions nous divisent.
Elles nous divisent, mais ce n’est pas sur le
mode de l’horreur.
Quelqu’un a cité Zoran Music, tout à
l’heure. Je sais pas si l’on peut dire
qu’on aime cette peinture mais on peut dire
qu’elle divise, et vraiment. Et c’est
cet effet-là que je mets sur le compte de…
je n’ose pas dire l’universel, mais je
m’explique : si l’artiste a un impact
au-delà de lui-même, c’est qu’on
est tous pareillement faits, que nous avons la même
structure, le même rapport au langage, le même
rapport aux choses, que nous sommes pourtant incapables
d’exprimer, alors que l’artiste en a une
expérience particulière qu’il
veut me faire partager. Il s’est donné
les moyens pour cela. Un jour, j’ai assisté
à la projection de Bye bye, un film de Karim
Dridi, dans un Lep de la campagne toulousaine. La
salle était presque uniquement composée
de beurs et à la fin, aucun n’a voulu
discuté de ce film : " Mais qu’est-ce
que c’est que cette histoire, est-ce que vous
nous auriez invité à discuter un film
qui montre l’intérieur de chez vous ?
" Ce film était le reflet d’une
banlieue mais pour ces gens là, ce n’était
rien d’autre qu’un reflet de leur réalité.
De mon côté, j’ai trouvé
le film génial et mon point de vue n’a
pas varié. Je veux dire par là que la
question du reflet du même est délicate.
Je ne crois pas que l’artiste a pour fonction
d’essayer de faire plaisir à l’autre
et de se faire aimer par l’autre.
Une personne de l’assistance
– Mais il trouve un public !
Marie-Jean Sauret – Oui, et
pourtant, l’amour n’est pas un critère.
Cela ne veut pas dire que l’amour ne sera pas
mobilisé, mais vous pouvez être absolument
saisi par un film alors qu’il vous met devant
quelque chose de profondément insupportable
pour vous et, pourtant, vous savez que ça dit
quelque chose de réel.
M. Poiron – Moi qui suis professeur,
il m’arrive de conseiller à mes élèves
de regarder tel reportage sur la vie des banlieues,
mais je suis à peu près certain que
ni eux, ni moi, n’avons envie de le voir et
je le comprends parfaitement, parce que nous n’avons
pas envie de revoir ce que nous connaissons par cœur,
aussi parfaitement filmé cela soit-il. Donc,
la prise de distance devient capitale. Et je ne la
vois plus dans les arts picturaux d’aujourd’hui.
C’est un problème et, à la limite,
pour faire un peu de provocation, je dirais que, oui,
la peinture était bien un art populaire au
XVIIe siècle, plus populaire qu’aujourd’hui.
Paul Ardenne – À l’époque,
le cinéma n’existait pas, c’était
la fabrique de l’image la grande fabrique artistique
: les familles entières allaient au salon,
comme on se précipite voir Titanic aujourd’hui.
Je voudrais ajouter que je passe souvent à
Mantes-la-Jolie, où la culture rap m’a
beaucoup frappé, précisément
parce qu’elle reste une culture locale, ce qui
n’a rien d’infamant, au contraire, mais
cela ne fait que confirmer qu’il y a bien des
micropolitiques. Néanmoins, c’est une
culture intéressante, quand on la regarde de
l’extérieur, parce qu’on voit qu’elle
essaie de constituer quelque chose sur quoi la société
contemporaine établie voudrait glisser, et
d’abord au moyen d’un discours. Le retour
de la parole dans le rap est frappant, à l’inverse
de la techno, par exemple, dont on dit qu’elle
est la musique de la bourgeoisie blanche, des Français
: là, il n’y a plus de texte, rien, plus
d’investissement, il n’y a plus que de
la défonce et la transe et si la transe faiblit,
on prend un cachet… Ce qui m’intéresse
dans le rap, c’est quelque chose sur quoi la
société contemporaine zappe, c’est
un discours politique. Je pense à Suprême
NTM, dont je considère que c’est un très
grand groupe. Ils ont vraiment des chansons qui parlent
politique : ces enfants issus de l’immigration
viennent rappeler aux Français " de souche
" les problèmes qu’il y a chez eux
et c’est très bien. Mais ceux-ci ne veulent
pas les entendre, alors, on zappe pour évacuer
tout ça. Je ne nie pas que certains groupes
de rap sont récupérés par le
show-business, mais beaucoup constituent encore quelque
chose de très fort. Hélas, j’ai
l’impression que cette prise de conscience demeure
minoritaire, qu’elle est très souvent
folklorisée par la culture des élites
: c’est regrettable mais tout en le regrettant,
je suis obligé de constater qu’il ne
semble pas pouvoir en être autrement. La société
est ainsi faite qu’on ne peut adhérer
au rap que par le dernier MC Solar, quelque chose
de très bien écrit, qui plaît
à tout le monde, mais qui n’a plus rien
à voir avec le discours de la survie sociale
dans les banlieues, le discours de ces gens globalement
méprisés et qui, dans l’imaginaire
français, constituent une population haïssable.
Cette folklorisation de la seule culture peut-être
authentiquement politique de manière directe
qu’est le rap est quelque chose qui m’atterre
mais qui me paraît tout à fait dans l’ordre
de la construction culturelle contemporaine de la
société capitaliste. Dans cette société,
tout ce qui produit un impact subit en retour un effet
air-bag. La culture capitaliste est un énorme
air-bag sur lequel tout ce qui vient se jeter finit
par rebondir : vous voyez, c’est arrivé
près de chez vous, comme dit la chanson, et
ça finit en rythme à la radio…
L’un des grands problèmes de la question
art et politique pourrait se résumer à
cette question : pourquoi tenons-nous absolument à
ne pas entendre le discours politique authentique
quand il monte jusqu’à nous ? Pourquoi
préférons-nous l’amnésie,
le sommeil ? Pourquoi préférons-nous
le cocooning culturel à la culture authentique
? C’est une question de conscience, qui regarde
chacun d’entre nous. Et n’ayant de réponse
que pour moi-même, j’ai le sentiment que
cette société est très mal en
point et segmentarisée à l’extrême.
Le fait que l’unité de base de cette
société devienne l’individu solitaire
pensant dans son coin est plus qu’inquiétant.
Marie-Jean Sauret – Je suis
très sensible à l’exemple du rap
parce que c’est vrai que, si l’on écoute
les paroles, quelqu’un essaie de faire entendre
quelque chose que nous ne voulons pas entendre. Cela
dit quelque chose de son rapport à lui à
la société que nous habitons et qui
nous dérange. Ce sont les effets de ce malaise
que je considère comme des effets politiques.
Et il est exact qu’une fois que cet art entre
dans la culture, il est pris par l’effet air-bag,
l’image est très juste. Or, je ne crois
pas qu’il existe un seul artiste qui n’ait
envie d’être entendu. Peut-être
certains font-ils une œuvre en se disant : "
Pourvu qu’on ne l’achète pas, que
je crève dans la misère et que je devienne
un héros. " Le vrai problème, c’est
de rester fidèle à ce que l’on
veut introduire, qui forcément dérange.
Mais ça participera de la culture le temps
d’après. La seule chose que j’espère,
c’est que cela donnera les moyens à un
autre de tenter le même dérangement,
parce que le lien social ne se définit pas
par la stabilité (ça, c’est le
champ social, c’est l’espèce de
paix vers laquelle les politiques veulent nous faire
croire qu’on pourrait tendre).
Je crois qu’il n’y a du lien social qu’à
la condition qu’il soit reconstruit, sans doute
pas peut-être par chacun mais en tout cas par
beaucoup, parce qu’il y a des gens qui attendent
de chacun d’entre nous que nous rendions ce
lien social plus habitable, alors même que le
discours capitaliste est fait pour qu’on en
crève. En venant ici, je me suis rappelé
que Freud a publié, juste avant sa mort en
1939, un livre qui a dû bien faire rire les
historiens et qui s’appelle Moïse et le
monotisme, dans lequel il explique aux juifs
(Freud avoue qu’il lui a fallu du courage pour
écrire ce livre) que le fondateur du judaïsme,
Moïse, est un Égyptien. Sur le plan historique,
on peut en penser ce qu’on veut mais, dans le
contexte, ce que Freud essaie de dire aux nazis, c’est
que toute transmission (et rappelez-vous comment ils
ont traité l’art, si vous ne voyez pas
le rapport) n’a rien à faire du biologique.
En même temps, ce que Freud disait, c’est
qu’il portait l’Égyptien en lui
comme quelque chose qui était sa propre altérité.
Cet étranger, cet autre qui nous insupporte,
chacun le porte entre soi. Chacun a l’idée
que, pour définir ce que c’est que l’art,
il faut d’abord dire ce qui n’est pas
de l’art. Or, je crois que l’artiste est
quelqu’un qui a la possibilité d’en
finir avec ces manières parce que l’altérité,
chacun la porte en soi et c’est avec ce qu’il
fait de l’altérité que l’artiste
est sans doute capable de produire une œuvre
d’art.
1/ Voir P. Ardenne, Art, l'âge contemporain
: la création esthétique à la
fin du XXe siècle, Paris, Éd du Regard,
1997, 195,00 F.