Lionel Richard – La manifestation
" Art et Politique " succède à
une exposition itinérante d’art contemporain
d’un an dans les lycées et les collèges
du Val d’Oise, organisée par l’association
Il Faut Le Faire en partenariat avec la Fédération
des œuvres laïques du Val d’Oise.
Nous voici donc à Sarcelles, exposant un certain
nombre de travaux d’artistes sous le libellé
" Art et Politique 2 ", manifestation qui
fait suite à l’exposition " Art
et Politique 1 " qui s’est tenue à
Saint-Brice-sous-Forêt en 1997. À ma
gauche, Michel Gevrey, conseiller municipal de Sarcelles,
maire-adjoint chargé des affaires scolaires
et de l’enfance ; à ma droite, Christian
Olivereau, conservateur des antiquités et objets
d’art au conseil général du Val
d’Oise, et Mado Renard, conseillère pédagogique
aux arts plastiques, qui nous a suivi toute l’année
et qui a participé aux débats organisés
dans les lycées.
Pour juger un peu de la situation, il faut savoir
que, dans les lycées, on ne montait pas seulement
une exposition mais des débats avec les élèves,
et ces débats ont été enrichissants
autant pour les intervenants que pour les enseignants
et les élèves. Pourquoi ? Parce qu’on
est arrivés à ce constat qu’il
y a véritablement une carence de l’enseignement
artistique en lycée. On a constaté,
à mon grand étonnement, d’ailleurs,
que certains lycéens n’avaient pas de
cours d’art plastique, et ce constat de carence
concerne d’une façon générale
la sensibilisation aux arts plastiques, à l’art.
Des mesures ont été mises en place par
le ministère de la Culture depuis novembre
1998, et il s’agit maintenant de développer
le partenariat entre les diverses institutions, notamment
les collectivités territoriales et les institutions
classiques que sont les lycées et les académies.
Un partenariat se développe donc entre le ministère
de la Culture et le ministère de l’Éducation
nationale ; plus exactement, une collaboration, puisqu’il
va s’agir de former dans les écoles d’art
des intervenants dans les lycées. Ces artistes
intervenants vont recevoir une formation de médiation
de deux ans et se déplacer ensuite dans les
lycées ; certains seront même à
demeure dans certains établissements scolaires.
Pour donner une idée de cette carence, sur
treize millions d’élèves, 3% bénéficient
actuellement d’une sensibilisation aux questions
artistiques. C’est extrêmement faible
mais il faut bien distinguer d’emblée
ce que l’on appelle l’éducation
artistique, c’est-à-dire la sensibilisation
à l’art – qui n’a rien à
voir avec la fonction traditionnelle des établissements
scolaires, même si ceux-ci peuvent être
concernés –, et l’enseignement,
c’est-à-dire la formation donnée
aux élèves. Monsieur Gevrey, Sarcelles
compte parmi les institutions qui sont plutôt
du côté de l’éducation artistique
que de l’enseignement. Quelles sont les possibilités
aujourd’hui de sensibiliser les enfants de votre
ville ?
Michel Gevrey – Souvent, dans
les débats comme celui-ci, je commence par
avouer ma schizophrénie puisque je suis, certes,
impliqué avec et dans Sarcelles, mais que j’ai
été également pendant dix ans
secrétaire général d’une
instance qui s’appelle le Conseil supérieur
de l’éducation, dont la tradition veut
que le ministre de l’Éducation en soit
le président. Toutes ces constructions de partenariat
institutionnel entre plusieurs ministères,
dont ceux de la Culture et de l’Éducation
nationale, je les ai donc vécus de l’intérieur,
sachant que ces deux maisons éprouvent certaines
difficultés à se rencontrer. Même
lorsque Jack Lang était à la fois ministre
de l’Éducation nationale et de la Culture,
le monde de la rue de Grenelle et celui de la rue
de Valois ne se rencontraient pas davantage, au moins
pour identifier ce qui devait les amener à
travailler ensemble. Si les partenariats ne se nouent
pas, c’est très souvent parce que, faute
d’initiative comme celle qui nous rassemble
ici, il n’y a pas une véritable reconnaissance
des compétences de chacun. Or, on ne peut devenir
partenaires et commencer à travailler ensemble
qu’à partir du moment où l’on
s’est d’abord reconnus dans ses compétences,
dans ses spécificités, pour définir
déjà les complémentarités
que l’on souhaite conduire ensemble.
Sarcelles est une ville complexe. Il y a très
peu d’exemples dans notre pays (peut-être
Marseille) d’une telle rencontre de cultures
d’origines diverses, dans lesquelles les rapports
aux expressions artistiques, à la représentation
du corps ou de l’être vivant, sont aussi
différents. La notion même d’image
est ici sacrée, là, prohibée,
ailleurs, contestée… C’est dire
qu’avant l’apprentissage des choses de
la Culture (avec une majuscule), nous avons déjà
à faire avec ces cultures, à leur richesse
mais aussi parfois à ce qui peut faire obstacle
à une volonté intégrative ou
a une volonté de faire ensemble. Dans une ville
comme celle-ci – et cela permet certainement
d’imaginer ce que serait une future citoyenneté
européenne –, c’est dès
la petite enfance que doit s’instaurer la rencontre
avec les choses de l’art et leurs différentes
expressions, quel que soit le domaine d’expression
choisi. Il y a deux ans, un travail a été
conduit autour des Fables de La Fontaine, d’une
richesse extraordinaire. De nombreuses écoles
se sont livrées par la langue, le graphisme,
la couleur, par toutes sortes de moyens, à
de véritables recréations des fables,
dans lesquelles les cultures d’origine ressortaient.
Il ne s’agit donc surtout pas d’imposer
ici une culture en quelque sorte homogénéisante,
qui fondrait le futur petit citoyen hexagonal parfait,
mais de libérer des formes d’expression
qui permettent que les identités soient respectées
et que les familles soient en quelque sorte apprivoisées
; parce que la population d’une ville comme
la nôtre n’a pas immédiatement
l’idée que l’art peut la concerner.
Pour la plupart des Sarcellois, l’art n’est
pas quelque chose de leur quotidien. Il est donc essentiel,
dans cette ville, qu’un certain nombre d’enfants
qui pratiquent des activités culturelles, artistiques
et même sportives (après tout, le sport
est aussi une forme de culture s’il est conçu
autrement que par la lucarne médiatique), révèlent
des capacités qu’ils n’ont jamais
eu l’occasion d’exprimer au travers des
activités de lecture et de calcul dans l’ordinaire
de la classe. Par ce biais, on a une extraordinaire
révélation de potentiels.
Dans l’action que nous conduisons avec Mado
Renard, en particulier dans le cadre de la politique
dite d’Arvej (Aménagement des rythmes
de vie de l’enfant et du jeune), nous mesurons
à quel point la rencontre est positive entre
les jeunes et les intervenants. Dans une récente
réunion d’évaluation entre les
représentants des ministères concernés,
je m’insurgeais contre le fait que l’on
puisse continuer, y compris dans des documents officiels,
à parler d’" intervenants extérieurs
". Pour moi, dès lors que les intervenants
sont co-acteurs d’un projet et qu’ils
vont vivre l’expérience de bout en bout
avec l’équipe de l’établissement
où ils interviennent, ils ne sont pas "
extérieurs ". Un intervenant extérieur
est quelqu’un qui, pendant deux heures, vient
montrer comment l’on joue de la flûte
à bec ou présenter quelques tableaux
de Manet ou de Monet ; il s’agit d’une
exhibition qui a lieu sur une très courte durée
; après, c’est à l’enseignant
qu’il revient de réutiliser ce qui a
été apporté par la séance
mais je n’y crois guère, cela n’est
pas plus productif qu’une demi-heure devant
une émission lambda au petit écran.
En revanche, quand on a pu, comme on le fait dans
l’Arvej, amener le dialogue, le construire,
et construire la rencontre avec ses partenaires, les
intervenants ne sont plus extérieurs, ce sont
des intervenants.
Étant interpellé comme responsable
de la ville sur cette question, j’ai été
très heureux d’entendre les enseignants
comme les représentants des intervenants réclamer
davantage de temps pour se rencontrer et échanger
en dehors de l’acte pédagogique ou artistique
proprement dit. Dans nombre d’endroits, à
Paris par exemple, les professeurs des écoles
essaient de terminer la journée scolaire à
15 h 30, pour réserver la dernière heure
de classe à l’intervention du professeur
d’enseignement artistique de la ville de Paris.
Mais alors, il n’y a aucune intégration
de cet enseignement au cursus général.
En termes de politique de l’éducation,
tout ce qui est juxtaposé est pratiquement
sans effet, à l’inverse de ce qui est
projeté et intégré au cursus,
si possible en associant très tôt l’enfant
ou le jeune, peut-être pas à la construction
du projet, mais au moins dans la perception qu’il
y a un projet pour lui.
Actuellement, le collège est le point faible
de notre système et si je sais qu’à
Sarcelles, des collèges font un travail formidable
(je pense à l’initiative qui a lieu au
collège Gallois), il faut reconnaître
qu’il n’y a quand même pas de dynamique
globale. Au collège, ce sont encore quelques
adolescents privilégiés qui sont touchés
par ces dispositifs alors que, dans une démocratie,
tous devraient être concernés. Il ne
s’agit pas d’imposer à tous toutes
les formes de culture ou d’expression artistique,
mais de parvenir à ce qu’aucun enfant
ne puisse avoir vécu le temps du collège
sans avoir rencontré de créateur ni
savoir qu’il existe autre chose que les technologies
et les techniques matérielles. Au lycée,
les pratiques artistiques demeurent dramatiquement
dans le champ de l’optionnel. La plupart du
temps, si un choix se présente, les parents
conseillent à l’enfant de se renforcer
en maths et d’abandonner le dessin ou la musique.
À leurs yeux, les arts ne sont même pas
le beurre de la tartine, mais un peu de sucre en poudre
saupoudré dessus (la tartine étant constituée
par les maths et, éventuellement, le français,
le beurre, c’est alors les sciences de la vie
et les sciences humaines). En somme, tout ce qui fait
la richesse de notre vie n’est qu’optionnel
et rarement obligatoire.
Lionel Richard – Mado Renard,
il a été question des efforts réciproques
qui ont été accomplis : quels ont été
ceux de l’Éducation nationale, notamment
pour l’école élémentaire
? La situation décrite fait ressortir un problème
d’option, de sorte que de très nombreux
élèves sortent du collège et
du lycée sans avoir beaucoup d’idée
sur ce que peut être l’art en général.
Du côté de l’enseignement élémentaire,
c’est un peu différent, peut-être
parce que des circulaires arrivées dans les
académies incitent aux partenariats, c’est-à-dire
à l’élaboration de projets pédagogiques
par accords entre les associations, les institutions
territoriales et des intervenants extérieurs.
Mado Renard – Je vais reprendre
quelque chose entendu la semaine dernière de
la part d’un inspecteur général,
Hélène Mathieu, et les propos tenus
par Barth Britt-Mari dans son livre le savoir en construction
: former à une pédagogie de la compréhension.
Il me semble bon de poser ces questions qui montrent
la persistance d’un vrai problème car
notre école est encore l’école
du discours, malgré la mise en place d’activités
qui font que les enfants sont, dit-on, plus actifs.
Pour que l’école change, il faudra que
le discours change de place. En ce sens, l’éducation
artistique permet une transformation des attitudes
et des comportements.
Institutionnellement, tout d’abord, tout le
monde accorde de l’importance à l’éducation
artistique, qui serait essentielle au développement
de la personne. Dans les faits, pas grand chose ne
se met en place pour une éducation réelle
à des pratiques que l’on souhaite généraliser,
surtout à l’heure où est relancée
la question des apprentissages fondamentaux. Qu’est-ce
qui est donc fondamental ? Ce qui n’est pas
assez travaillé ni étudié, c’est
ce que l’éducation artistique pourrait
apporter de fondamental dans la construction de la
personne. Mais si l’on adhère à
cette idée, cela implique que l’on reconnaît
que l’éducation artistique est à
sa manière dangereuse parce que subversive
: elle instaure la liberté de l’individu,
elle instaure la parole et le prise en compte de cette
parole, elle met en place le point de vue personnel
et la confrontation des idées, elle engage
à dire la société dans laquelle
nous sommes : bref, on est obligés d’aller
avec les enfants vers l’inconnu, vers un territoire
où l’aventure se joue. Certes, il existe
des partenariats. Depuis des années, se sont
mises en place des formes d’action qui font
que l’éducation artistique commence à
exister à l’école : ateliers artistiques,
chantiers et projets entièrement consacrés
à l’éducation artistique, classes
culturelles à dimension artistique et patrimoniale,
mais un vrai problème de la construction du
savoir à l’école persiste. Tant
que la construction du savoir continuera à
passer par du discours, on ne construira pas du savoir,
on se contentera de faire apprendre aux enfants.
Que montrent les documents officiels ? En général,
les directives institutionnelles opposent trop souvent
les facultés dites intellectuelles (la pensée
rationnelle), développées dans les matières
scolaires, et les facultés perceptives (l’invention,
la créativité, l’exploration ludique)
mises en œuvre par l’éducation artistique.
Comme si la pensée rationnelle était
réservée aux apprentissages scolaires
et que toutes les stratégies de l’ordre
de l’intuition et de la sensibilité étaient
réservées au domaine esthétique
! Comme si la raison et la sensibilité étaient
séparées ! Cela pose la question du
fameux " Je pense, donc je suis " : l’inverse
(" Je suis, donc je pense ") ne serait-il
pas aussi vrai ? Cela remet en jeu cette notion fondamentale
de la raison, de la déduction mathématico-logique
et des activités langagières qui sont
le substrat essentiel de l’école. Quelque
chose m’a beaucoup plu dans ce que disait récemment
Hélène Mathieu sur les éducations
artistiques : " Peut-être faudrait-il regarder,
au collège et au lycée, ce que disent
les évaluations sur ceux qui pratiquent l’éducation
artistique. " Si l’on pouvait évaluer
ce qui se passe, on pourrait peut-être s’en
servir pour transformer d’une manière
beaucoup plus générale les apprentissages
et les outils de construction du savoir. Hélène
Mathieu a relevé que les élèves
disent tous que l’éducation artistique
a sa place à tenir. Ce qui se joue là,
c’est un lieu de parole, cette confrontation
avec les autres points de vue, la possibilité
de construire ensemble des projets et de s’y
impliquer.
À mon sens, il n’y a d’ailleurs
pas de savoir possible sans implication. Par exemple,
on dit que les élèves ne sont pas motivés
et, très souvent, on pose cette motivation
comme un préalable nécessaire à
l’apprentissage. Or, si l’on instaure
d’abord les situations qui permettent que les
enfants s’impliquent, on aura des élèves
motivés car on s’aperçoit que
c’est seulement lorsqu’on met en jeu la
sensibilité de l’élève,
son envie de faire, que l’enfant est motivé.
Dans le cas contraire, les élèves ne
construisent pas les savoirs mais les restituent,
et l’on reste bien plus pauvre à restituer
qu’à s’approprier. J’entends
souvent des élèves s’étonner,
par exemple, d’avoir appris quelque chose alors
qu’ils n’étaient pas dans la démarche
scolaire d’apprentissage, ce qui pose la question
du " comment apprendre ". L’éducation
artistique renvoie à cette question et à
la place que chacun doit avoir pour apprendre. Lire
et produire, c’est aussi du ressort de l’image.
Lire des images pour en produire et produire des images
pour les lire et lire le monde, lire le corps et faire
vivre le corps, toutes ces expressions artistiques
sont fondamentales. Si l’on lâche cela
ou si l’on n’en a pas conscience, on reste
sur des discours où il faut faire entrer coûte
que coûte des savoirs scolaires, mais on ne
règle rien.
Lionel Richard – Christian
Olivereau, j’ai en main cette circulaire du
22 juillet 1998 consécutive à un accord
entre les ministères de la Culture et de l’Éducation
nationale, et j’y vois une volonté commune
de faciliter le contact des élèves avec
la création, de les sensibiliser au spectacle
vivant et au patrimoine…
Christian Olivereau – Le patrimoine
est quelque chose qui relève plutôt de
l’enseignement de l’histoire. Ce qui existe
se fait donc avec des professeurs d’histoire
et certaines structures, je pense aux archives départementales
du Val d’Oise, où un professeur d’histoire
est chargé une fois par semaine de recevoir
des élèves. Comme chacun sait, les archives
départementales conservent toute la documentation
historique du département. Les groupes de collégiens
que nous accueillons passent dans tous les ateliers,
notamment dans celui de restauration, et cette action
fonctionne bien. On les initie aux méthodes
de recherche sur un sujet d’histoire. Je ne
connais pas d’autre expérience portant
sur le patrimoine dans le département. Là,
c’est donc plutôt l’enseignement
de l’histoire qui peut éveiller l’enfant
à l’histoire de l’art, dont l’enseignement
n’est pour ainsi dire pas dispensé aux
élèves. C’est ensuite à
l’élève, par chance, peut-être,
mais souvent en fonction de son milieu familial, de
s’initier aux disciplines artistiques. Mais
l’enseignement de l’histoire devrait être
davantage utilisé comme moyen pour l’élève
d’aborder l’art d’aujourd’hui.
Lionel Richard – Vous venez
de nous parler d’initiatives prises par des
institutions de l’Éducation mais, de
leur côté, les institutions du patrimoine
sont-elles désireuses de s’ouvrir à
l’extérieur ? On connaît tous l’existence
de journées portes ouvertes de monuments, de
musées, de lieux publics, et pourtant, ces
actions restent exceptionnelles à destination
des scolaires.
Christian Olivereau – Effectivement,
ces journées des monuments historiques remportent
un très grand succès ; cela touche les
individus, les familles, les gens y vont librement,
cela ne répond pas à une demande scolaire
et tant mieux, finalement. Dans le milieu du patrimoine,
chacun travaille dans son coin en fonction de ses
programmes. Les musées, lorsqu’ils organisent
des expositions, essaient d’y inscrire une mise
en scène davantage ouverte au public scolaire,
élaborée par des spécialistes.
Mais cela n’est pas non plus une initiative
concertée entre ministère de la Culture
et ministère de l’Éducation nationale.
Des choses existent, mais un développement
conjoint des actions et une plus grande concertation
sont évidemment souhaitables.
Lionel Richard – Sous cet
aspect, beaucoup d’efforts restent en effet
à faire.
Michel Gevrey – Imaginer des
partenariats, cela signifie quitter le simple niveau
de l’interlocution, ce qui m’amène
à formuler les remarques suivantes. On vient
d’employer le mot de " patrimoine ".
Les moins jeunes ici présents se rappellent
que les livres d’histoire de naguère
commençaient par : " Nos ancêtres
les Gaulois… ", de même que la géographie
commençait avec l’émergence de
la Gaule. Notre tradition demeure très gauloise,
hexagonale – même pas hexagonale puisque
à l’origine, les langues d’oc,
le gaélique, le basque, tout ce qui était
périphérique au " francilien "
était finalement considéré comme
à écarter. Il y a eu du jacobinisme,
au fondement de l’école publique : il
fallait que la nation française fût rassemblée
autour de la langue et, par conséquent, que
la définition du patrimoine se rapporte à
une unicité de représentation allant
contre la diversité.
Je rapprocherais ceci de deux observations que j’ai
pu faire ici, à Sarcelles. Dans cette ville
où il n’y a pas 10% de la population
qui ait une histoire patrimoniale localisable sur
le canton, sur la région, une association,
Sarcelles et son Histoire, a connu un étonnant
succès. Des personnes qui sont souvent les
descendants de vieilles familles sarcelloises et qui
ont envie de retrouver leurs racines sont de plus
en plus souvent sollicitées par des classes
pour venir montrer à des enfants déracinés
des racines possibles pour se constituer un avenir.
Autrement dit, du point de vue éducatif tout
autant que sociologique et je dirais même presque
éthologique, le succès de cette association
est révélateur : il s’agit de
la façon dont on peut, au travers d’un
patrimoine et de ses richesses artistiques, favoriser
la pousse de racines qui se transmettront aux bourgeons
futurs.
Je voudrais également rebondir sur le mot
" subversif " qu’a prononcé
Mado Renard. J’en ai souvent parlé avec
Hélène Mathieu, précisément,
et je crois que ce qui a donné de la subversivité
à l’éducation artistique dans
les établissements scolaires, c’est qu’on
y introduit la notion de plaisir. Il n’y a pas
d’éducation artistique sans plaisir corollaire.
Cette notion a longtemps été bannie
des systèmes éducatifs parce qu’elle
apparaissait sans doute immorale – souvenons-nous
du précepte biblique : " Tu travailleras
à la sueur de ton front, tu apprendras dans
la douleur ". C’est aussi la raison pour
laquelle je suis d’accord avec Mado Renard pour
dire que ce qui serait tragique, ce serait de ne pas
développer l’intervention conjuguée
des professeurs relevant du système de l’Éducation
nationale et des intervenants apportant d’autres
techniques, d’autres images, d’autres
choses. Que l’éducation artistique relève
seulement du salon privé et du bon vouloir
des familles serait un formidable recul, on en viendrait
en fait au système qui existe en Allemagne
et dans lequel ces enseignements sont rejetés
sur la sphère privée. Cela favorise
l’élitisme et la sélection par
l’argent et l’on est alors en plein dans
un débat politique. Il s’agit donc d’un
choix de société. Est-ce que, comme
le pensait Jean Vilar, Jeanne Laurent et quelques
autres, l’accès aux beautés doit
être ouvert à tous ou faut-il qu’il
demeure réservé à une élite
? Prenez la littérature, vous y trouvez partout
l’idée que l’art est universel
; en revanche, vous trouverez rarement l’idée
que son public est universel et que son public ne
doit pas être sélectionné.
Lionel Richard – Mado Renard
évoquait en effet le plaisir, mais pas seulement
pour l’éducation artistique, sinon pour
toutes les disciplines, sachant qu’évidemment,
l’expression artistique sert particulièrement
la formation de la personnalité. Quelque chose
m’inquiète également, c’est
l’utilisation – Michel Gevrey vient de
l’évoquer avec les après-midis
libres en Allemagne – peut-être abusive
de la notion de disciplines d’éveil.
Il y a là l’idée d’une récréation
alors qu’évidemment, dans l’expression
artistique, le lien entre pratique et théorie
est étroit. L’acquisition d’un
savoir complet de l’expression artistique serait-elle
dangereuse ? On a l’impression que cette amorce
d’enseignement doit rester marginale par rapport
aux enseignements fondamentaux que sont les mathématiques
ou le français.
Mado Renard – En effet, l’éducation
artistique n’est pas constituée comme
un vrai savoir où l’on impose une façon
de faire générale, une véritable
éducation artistique où chaque enfant
est dans un projet, où chacun par ce qu’il
fait s’entend renvoyer ce qu’il fait,
où il y a un vrai dialogue. Car l’éducation
artistique est le seul domaine où se mêlent
réellement la théorie et la pratique,
le sensoriel et le symbolique. Tous les langages sont
de l’ordre du symbolique tandis que, dans le
langage artistique, s’exerce aussi le sensoriel.
On trouve aussi le sensoriel dans les pratiques d’écriture
: je ne cesse de dire qu’être en éducation
artistique ou en pratique d’écriture,
c’est exactement la même chose. Si l’on
veut servir le cursus scolaire et faire en sorte que
les enfants écrivent – et Dieu sait s’ils
doivent écrire ! –, il faut adopter une
démarche semblable : on commence à écrire,
on donne à lire aux autres, qui vous renvoient
une suite, on recommence, on se trompe, on essaye
à nouveau… Il faut pour cela accepter
que l’erreur est constitutive du savoir.
Depuis trente ans, je vois bien certains progrès.
Néanmoins, ce qui est à changer, ce
ne sont pas les contenus mais les attitudes enseignantes,
de sorte que l’on réserve vraiment sa
place à l’enfant dans la construction
du savoir. On n’a pas encore compris qu’on
n’est pas vingt-huit plus un dans une classe,
mais vingt-neuf qui cherchent ensemble. Évidemment,
l’enseignant aura une réponse quand il
s’agit de grammaire ou de mathématiques,
mais dans les autres domaines, on avancera vraiment,
on ne sera plus dans la restitution d’un savoir
par le discours. À l’école élémentaire,
on est encore dans du discours. Il faut que les enfants
participent réellement aux projets d’apprendre
à lire, à écrire et à
inventer, à créer. Demain, la créativité
sera le seul gage de liberté qu’un individu
aura pour exister en tant que citoyen. Plus on proposera
d’activités différentes, plus
l’enfant aura à voir et à entendre
des comportements divers, plus on construira un citoyen
du monde. La souffrance des enfants et de nous-mêmes,
enseignants à l’école, c’est
celle d’un manque de parole, c’est celle
d’une peur. Il est terrible que l’école
fabrique de la peur, mais les enseignants ont peur
parce qu’ils sont exposés. Plus le savoir
se construira sur de la parole échangée
et de la confrontation de points de vue, plus on y
gagnera. Le volume des programmes n’y changera
rien. Les fondamentaux sont de l’ordre du transversal,
de la capacité à être autonome
dans la construction du savoir, à s’engager
et à s’impliquer, à oser dire
ce que l’on pense, à ne pas être
rejeté parce qu’on aura dit quelque chose
qui ne serait pas dans l’ordre ; il s’agit
en somme d’une capacité d’ouverture.
Ce qui est fondamental dans la pratique de l’art
contemporain, c’est que, avec la liberté
qui les caractérise, les artistes apportent
une définition de la société
dans laquelle nous vivons et pointent les contradictions
dans lesquelles nous nous débattons. Ils ont
cette force incroyable de nous dire cela avec des
choses très simples (aujourd’hui, souvent
des produits de rebut) : à nous de les écouter,
de regarder, d’oser dire qu’on ne comprend
pas et d’aller demander, pour toujours essayer
de comprendre ce que l’autre veut dire.
Lionel Richard – Je doute
seulement qu’avec vingt-neuf élèves
par classe, on puisse véritablement assurer
un suivi des élèves dans ce domaine
de l’expression artistique…
Mado Renard – C’est
pour cela que nous avons imaginé des partenariats,
lesquels restent à mettre sur pieds. Nous ne
pouvons pas tout gérer. Même si nous
sommes des enseignants du primaire dits polyvalents,
ce qui est une force, nous ne pouvons pas gérer
tous les contenus. C’est pourquoi il nous faut
nous adjoindre les compétences d’autres
personnes, sans pour autant faire ce qui se passe
à Paris, ne jamais déléguer.
Il serait terrible de croire que l’enseignement
artistique doit être réservé aux
seuls spécialistes. Que sommes-nous ? des spécialistes
de l’écriture, des mathématiques,
de la grammaire. Mais je suis convaincue que nous
ne sommes pas si capables que cela d’écrire,
de comprendre tout ce qui fait la construction de
la langue et tout ce qui fait la construction mathématique.
En revanche, nous sommes dans les apprentissages premiers
et nous avons cette responsabilité de faire
des enfants des êtres qui aient une façon
d’être au monde. Vous parliez du patrimoine
: je suis persuadée qu’il faut inventer
des partenariats pour ouvrir l’école
à la culture patrimoniale. Les instituteurs
qui ont la chance d’aller au musée de
la Renaissance d’Écouen en sont conscients,
d’ailleurs. Les Sarcellois ont chacun leurs
racines propres et leur propre patrimoine, on ne peut
le nier, mais regarder le monde, c’est aussi
regarder le patrimoine qui nous entoure et nous enrichir
de tout cela.
Michel Gevrey – Très
peu de gens connaissent leur patrimoine. Je suis certain
qu’on peut être enseignant à Écouen
et y passer trois ans sans jamais entrer au château.
Combien d’enseignants de Sarcelles, tous niveaux
d’enseignement confondus, savent que l’église
est l’une des plus anciennes classées
aux monuments historiques ? que son portail, attribué
par certains au grand sculpteur Jean Bulland, est
un monument étudié par les spécialistes
? qu’il y a des tombes mérovingiennes
autour de l’église ? que le Haut du Roy
s’appelait ainsi parce que c’était
le bordel de Dagobert ? qu’il y a une sorte
de tour dans l’actuel lycée de La Tourelle
qui daterait du XIIe ou XIIIe siècle ? Qui
sait que là où nous sommes en ce moment
se trouvaient au XVIIe siècle les serres les
plus productives d’ananas du royaume de France
en raison de la nature du sol ? que le blé
de Gonesse était travaillé à
Sarcelles pour faire le pain de la table du roi ?
C’est tout cela, le patrimoine, qu’on
n’exploite pas parce qu’il faut aller
lire en bibliothèque. Ce que j’apprécie
dans une revue comme Vivre en Val d’Oise, c’est
qu’elle ne se contente pas de rappeler ce genre
de choses concernant le passé mais qu’elle
décrit également un patrimoine en train
de se faire. C’est particulièrement important
quand on veut mettre en avant autre chose que le récit
historique.
L’une des problématiques qui se pose
à nous de façon très aiguë
(toute éducation, Bertrand Schwartz nous l’a
enseigné, va durer pour la vie avec des utilisations
diverses au long des âges de la vie) et qu’il
faut apprendre à gérer (mais qu’on
n’apprend pas à gérer dès
l’enfance), c’est qu’à l’avenir,
notre société sera une société
dans laquelle les appropriations du temps, la gestion
des temps contraints et des temps de loisirs, des
temps personnels et des temps sociaux, de toutes ces
formes de temps qui se modifient considérablement,
seront capitales. L’occupation au travail était
de 80 heures en 1840, on va vers les 35 heures aujourd’hui
: à quoi destine-t-on toutes ces heures libérées
? Et qu’est-ce qui va contribuer à faire
de ces temps des temps de liberté et de création,
sinon probablement toutes ces découvertes du
faire, de l’acte, du plaisir ? Cela pose d’ailleurs
aux collectivités locales et aux politiques
une autre question, à mon sens insuffisamment
abordée dans le débat sur la gestion
du temps de travail : il n’y a pas de perspective
de transformation et d’appropriation du vécu
des temps si n’existent pas des lieux et des
espaces pour vivre autrement ces temps-là.
Quand les temps se différencient et s’étalent,
comme c’est le cas aujourd’hui, on a besoin
de trouver les lieux où les maîtriser,
les choisir, les contrôler et puis, quelquefois,
se laisser emmener en vagabondage par eux.
Lionel Richard – Ce sont en
effet de grandes responsabilités pour les collectivités
publiques puisqu’il s’agit en fait de
ne pas laisser les gens enfermés chez eux devant
la télévision et là, on est dans
une question politique. À quoi bon former des
enfants à l’expression artistique et
leur donner une certaine liberté de choix,
de raisonnement et de création, si, devenus
adultes, ils sont réduits dans leur appartement
à une vie de servitude devant les médias
? Le partenariat qui a été évoqué
avec le Patrimoine serait à mon avis aussi
très utile sous cet aspect parce que j’ai
remarqué – peut-être cela existe-t-il
à Sarcelles – que les habitants des banlieues,
quelles que soient leurs origines, sont très
attachés à l’histoire de leur
lieu de résidence, de leur quartier.
Michel Gevrey – À un
point qui est même parfois excessif ! L’un
des problèmes d’une ville comme Sarcelles,
c’est que de très nombreux jeunes, quels
que soient leurs motifs, n’ont d’autre
vision que celle de leur quartier, voire de la cage
d’escalier de leur immeuble. Ils n’ont
même pas la dimension de la ville dans son ensemble,
dont ils en ignorent les arcanes, les secrets, tous
les trésors éventuels. L’un des
problèmes graves, c’est le repli sur
les espaces les plus petits possibles, qui cessent
d’être des espaces consensuels ; on vient
de vivre ici des événements dramatiques
qui ont bien traduit cette hypertrophie de l’esprit
de quartier, lequel mène à l’enfermement
et à un refus de l’autre.
Devant cette préoccupation extrêmement
forte, comment ne pas encourager ce nouveau partenaire
social, cet outil, ce creuset de la citoyenneté,
qu’est la vie associative ? L’Insee a
mené sur le long terme deux enquêtes
avec les mêmes questions et les mêmes
publics interrogés. Il en ressort qu’il
y a vingt ans, 7 000 associations se créaient
chaque année ; aujourd’hui, c’est
70 000 ! Mais il y a vingt ans, 75% des associations
qui se créaient se créaient au service
des autres. En 1998, le même pourcentage s’est
inversé, les associations se créent
pour se rendre service à soi-même. Cela
explique pour une part le dévoiement de certaines
grandes associations du type Arc, dans lesquelles
des responsables se sont appropriés l’association
à leur propre bénéfice. À
Sarcelles, on constate une indéniable richesse
associative et les associations se créent en
majorité pour un projet qui va servir à
d’autres. Dans le champ dont nous parlons, c’est
tout à fait intéressant. Nombre d’associations,
manquant de subventions, ne parviennent pas à
passer le cap de la première ou de la deuxième
année et sont vouées à s’éteindre,
une fois les premières actions conduites. D’autres
perdurent, mais ils leur faut beaucoup de courage
et d’énergie parce qu’elles ont
à se garder des deux côtés : d’une
part (et de la part d’un maire-adjoint, c’est
difficile à dire !), de la collectivité
publique, qui a une tendance naturelle à instrumentaliser
le mouvement associatif à ses propres fins
politiques ; de l’autre, de ne pas trouver les
compétences nécessaires à leur
efficience, faute de moyens ou faute de connaître
les clefs pour trouver ces moyens, et d’en être
réduites à bricoler. Or, s’il
est un domaine dans lequel une association ne peut
se permettre bricoler, c’est bien le domaine
artistique, où les compétences sont
indispensables. Le domaine qui, pour moi, est une
terreur permanente, c’est celui de l’accompagnement
scolaire. Trop de gens s’imaginent qu’on
peut accompagner la scolarité d’un enfant
par la seule bonne volonté alors que c’est
très exigeant et difficile, et qu’il
faut se garder de faire, soit une école parallèle,
soit une école-bis, soit encore d’en
revenir à la bonne vieille étude surveillée
de jadis qui est bannie par les programmes.
Les associations de Sarcelles, pour une part d’entre
elles, ont encore à trouver le chemin de leur
complémentarité les unes par rapport
aux autres, et aussi quelquefois à se faire
reconnaître par les cadres communaux pour ce
qu’elles sont, non pour l’idée
que le cadre s’en fait, ce qui n’est pas
simple. J’en parle en connaissance de cause,
pour avoir dirigé une association qui s’appelait
Sarcelles Jeunes et présidé l’union
des associations de maisons de quartier. À
l’époque, je me défiais des élus
municipaux : je redoutais qu’ils se servent
de nous ou, au contraire, qu’il refusent de
nous soutenir. Je sais combien ce type de situation
est difficile à gérer, on l’a
vu avec les théâtres, les orchestres
et les opéras nationaux, et il en va de même
à notre échelon. De la même façon,
jusqu’où l’association reste-t-elle
d’utilité publique et sociale ? À
un moment, il arrive que certaines d’entre elles
deviennent de simples outils de gestion destinés
à diminuer la Tva et à éviter
la taxe professionnelle. C’est là un
débat important, qu’il faut avoir dans
une ville comme la nôtre.
Lionel Richard – J’ajoute
que c’est peut-être aussi le cas des associations
des amis des musées, qui posent de nombreux
problèmes dans la mesure où elles compensent
tout simplement les manques de personnel de l’État
et achètent ou font acheter des tableaux pour
les musées, ce qui n’est pas du tout
leur rôle.
Patrice Pattegay – Je voudrais
juste essayer d’ouvrir le débat à
des dimensions qui n’ont pas été
prises en compte jusqu’ici, même si elles
sont déterminantes dans la et les conditions
dans lesquelles vivent les gens qu’il s’agirait
d’éduquer à l’art, qu’il
s’agirait de libérer. Il est étonnant
que la dimension économique n’ait pas
été abordée. Étant aujourd’hui
à Sarcelles, j’aimerais par exemple connaître
le taux de chômage des jeunes de moins de vingt-cinq
ans, ce qui me paraît une donnée essentielle,
dans la mesure où l’on s’est interrogé
ici sur l’école et sur ce que devrait
être une véritable éducation artistique.
Pour réfléchir sur l’articulation
entre l’art et l’école, ne faut-il
pas aussi réfléchir sur l’articulation
entre l’art et l’économie, sur
l’avenir de larges catégories de population
dans notre société, sur les changements
fondamentaux qui affectent aujourd’hui les manières
d’être ensemble et, pour aller vite, sur
la mise à l’écart de franges toujours
plus importantes de la population, qui pourraient
survivre en faisant de leur côté, dans
leurs squats, dans leurs banlieues, dans leurs cités,
de jolis travaux artistiques ? Il me semble important
de parler des enjeux économiques, des conditions
économiques dans lesquelles nous vivons et
de la place de l’art dans tout cela.
Michel Gevrey – Ce sont des
paroles que je partage tout à fait. Il y a
demain au Conseil économique et social un débat
sur la conjoncture économique au premier semestre
1999. J’y interviendrai en tant que membre et
représentant du Conseil national de la vie
associative française et j’ai prévu
d’évoquer un point majeur à mes
yeux : l’Europe, qui commande pour une bonne
part à notre économie, a pris l’option
de diminuer les dépenses publiques et de contraindre
les dépenses sociales pour améliorer
l’économie. Il est évident que
pour les partisans de ce choix politique, tout ce
dont nous venons de parler entre dans les dépenses
sociales. Mais on pourrait peut-être avoir un
débat sur la notion de la rentabilité
des investissements sur le court, le moyen et le long
termes. Les investissements dans l’éducation
peuvent paraître improductifs à ceux
qui ne regardent que le court terme, mais ils sont
probablement nécessaires pour le moyen et le
long termes.
Ensuite, vous avez dit que l’école promettait
jadis une promotion sociale. Ce jadis n’est
d’ailleurs pas si éloigné, il
remonte aux " trente glorieuses " (1945-1975).
À l’époque, toute personne qui
entrait dans les circuits d’une formation qualifiante
avait la certitude de trouver un emploi. Et puis la
crise intervient ; pas seulement la crise, mais aussi
les bouleversements technologiques qui ont cassé
les exigences traditionnelles des métiers.
J’ai eu la responsabilité d’un
colloque international sur les finalités de
l’éducation en 1976 ; parmi les invités,
se trouvait Jacques Delors, qui a dit d’une
façon un peu prophétique que, désormais,
il n’était plus pensable d’ajuster
les tuyaux de l’emploi aux tuyaux de la formation.
Avant, quand on formait un boulanger, il était
assuré d’être boulanger, ce qui
ne serait plus le cas. La crise dont Delors annonçait
l’apparition n’est pas terminée.
Elle est même confortée par toutes les
analyses socio-économiques et savamment entretenue
par un certain nombre de gens du Medef qui jugent
tout à fait légitime d’avoir trois
ou quatre activités professionnelles au cours
de sa vie.
Il est vrai que, dans une ville comme Sarcelles,
le chômage des jeunes reste tragique. Et pourtant,
nos 350 emplois-jeunes, pour beaucoup d’entre
eux, ne sont pas réductibles au Smic qu’il
rapporte. Cela engage une expérience sur cinq
ans, et il faut espérer que la mesure emploi-jeunes
connaîtra une autre issue que bien d’autres,
qui n’ont pas montré d’efficacité.
À Sarcelles, le problème économique
est redoutable. Ce n’est pas Sarcelles qui est
en cause car cette conjoncture entre dans le cadre
d’une problématique sociétale
d’ensemble. Mais je voudrais souligner que,
si l’école ne suffit pas, elle reste
quand même une chance pour de très nombreux
jeunes, l’un des seuls moments de paix qu’ils
auront connu. Les enseignants nous parlent du bonheur
qu’ont un certain nombre de ces jeunes à
revoir ce qui a été une étape
de leur vie. Je réponds comme je le peux, je
n’ai aucun cataplasme à proposer pour
remédier aux vérités redoutables
que vous souleviez. Vous avez sûrement lu le
livre de Adil Jazouli Les Années banlieues,
vous savez qu’une bonne part de ce qui y a été
dit il y a quatre ou cinq ans se vérifie aujourd’hui.
Vous savez aussi très bien que des expériences
urbaines aussi novatrices que celle de la villeneuve
de Grenoble n’ont pas apporté les réponses
que l’on attendait – mais peut-être
attendait-on des réponses miraculeuses et n’a-t-on
pas su aménager au fur et à mesure le
travail entrepris. Je crois que, souvent, dans de
très nombreuses initiatives, on ne sait pas
revoir et adapter le projet initial en fonction de
son développement.
Pour moi qui dois me débattre en tant qu’élu
avec les directives ministérielles sur le "
contrat éducatif local ", le " contrat
temps libre " ou le " contrat d’excellence
", j’avoue que ces textes restent difficilement
lisibles. Alors, pour la population, quelle en est
la lisibilité possible ? Les gens ont besoin
de lisibilité, d’un langage qui les respecte.
Je trouve désastreux que, pour se mettre au
niveau des jeunes en difficulté, on en rajoute.
Je pense être plus respecté par un jeune
que je prends au sérieux, même si lui
s’amuse quelquefois avec moi, et je tiens à
garder cette familiarité distante avec lui,
plus créative parce qu’elle va l’aider
à sortir des cadres convenus.
Patrice Pattegay – Ces questions
sont complexes, en effet, mais autant essayer de les
poser pour avoir éventuellement une chance
de les résoudre ou de les traiter dans une
optique refusant ce fatalisme qui consiste à
penser que les choses sont comme elle sont, que la
crise est survenue. Je ne suis pas sûr que nous
vivions aujourd’hui une situation de crise ou,
alors, il faudrait un long débat pour savoir
ce que l’on doit entendre par crise.
Michel Gevrey – On vit une
crise de société, on ne vit pas dans
une crise économique. La crise économique,
la plupart du temps, a plus été accompagnée
qu’anticipée.
Patrice Pattegay – On pourrait
encore se dire que c’est une certaine représentation
de ce que la société est, de ce que
la société doit être, qui est
en crise, et non pas la société elle-même.
Aucune société n’est jamais en
crise, excepté à des moments révolutionnaires,
ce qui n’est pas le cas actuellement.
Michel Gevrey – Vous parlez
des effets de l’internationalisation ?
Patrice Pattegay – Oui, mais
je voulais simplement ajouter qu’en réfléchissant
sur l’enjeu de l’école, sur l’enjeu
de l’art, sur l’enjeu des pratiques politiques
et des dimensions économiques, et en essayant
d’en débattre, c’est une dimension
politique qui est à l’œuvre, sachant
que nous ne disposons les uns et les autres que de
quelques éléments d’analyse, tout
à fait insuffisants pour penser la complexité
de la réalité. Cela aussi pourrait être
une chose à enseigner aux élèves
: je veux dire, le manque structurel de maîtrise
des maîtres.
Michel Gevrey – C’est
sans doute parce que beaucoup d’enseignants
ont été formés à maîtriser
la discipline de leur enseignement mais que très
peu ont été préparés à
la connaissance des environnements dans lesquels vit
l’enfant. Je n’emploie pas le terme d’écolier
à dessein.
Lionel Richard – Bien, mais
que demandez-vous aux enseignants de devenir ? des
assistants sociaux ?
Michel Gevrey – Sûrement
pas, à chacun son métier. Mais il est
souhaitable que les enseignants connaissent l’environnement
de l’enfant. Je voudrais évoquer un exemple
récent. Il y a eu récemment une échauffourée
entre des policiers et des jeunes des quartiers dans
Sarcelles. Je pose une simple question : le flic novice,
qui s’est trouvé confronté un
mois après son arrivée ici avec des
jeunes dits difficiles, qui est-il ? C’est un
jeune qui a voulu avoir la sécurité
de l’emploi et qui, de son environnement rural,
est arrivé ici sans aucune préparation
pour se trouver plongé dans une violence insupportable
pour lui parce qu’elle lui est inconnue. Et
la réaction de quelqu’un qui n’est
pas préparé, c’est la bagarre.
Ce malheureux jeune policier est honteux et désespéré
d’avoir ainsi perdu son sang-froid mais, désormais,
la rupture est consommée entre lui et les autres.
Je ne ferais pas la même comparaison pour les
instituteurs et professeurs des écoles, parce
que leur niveau de formation par rapport à
leur niveau d’emploi a aboli un certain nombre
de distances. Mais pour les professeurs qui participent
au mouvement national, la situation est fréquente
: ils débarquent en Papouasie alors qu’ils
viennent d’une petite planète très
policée… Voici donc un exemple de ce
qui rend cette ville passionnante, même si c’est
une ville où l’on tâtonne.
Peut-être aussi – pour aller dans votre
sens – les acteurs que nous sommes sont-ils
trop plongés dans l’action pour prendre
suffisamment de temps de la consultation, non pas
des devins ni des augures, mais de ceux qui procèdent
à des analyses. Actuellement, je suis très
intéressé par le diagnostic à
tirer d’une photographie des situations éducatives
dans la ville. C’est la Fédération
des œuvres laïques du Val d’Oise qui
a piloté cette démarche. Cela représente
un outil formidable, y compris pour ce qu’il
ne nous apprend pas. Mais ce qu’il nous apprend,
c’est la manière dont les actions éducatives
sont perçues et ressenties, ce qui permettra
peut-être de trouver de nouveaux cheminements,
de nouvelles voies vers d’autres méthodes
et d’autres manières de faire. L’équipe
sociologique a rendu son travail, nous attendons maintenant
l’audit des économistes. À mon
sens, en effet, ce n’est pas une seule discipline
mais un ensemble dans lesquelles toutes ces techniques
et ces connaissances se rencontrent qui peut permettre
au politique d’éviter l’erreur.